9 septembre 2015

J'aurais voulu pouvoir vous donner raison...

J’ai bien vu pourtant la crispation de vos sourcils quand vous m’avez demandé d’en faire moins avec elle, mes pieds ayant à peine foulé le tapis de l’entrée. Je sais combien l’incessant ballet des soignants vous fatigue tous les deux. Ces intrusions quotidiennes, pluri-quotidiennes même qui interrompent les rares moments d’intimité que vous partagez encore.
Le summum avec cette foutue kiné qui vient juste à l’heure du café.

J’ai tout vu. Vos cernes, votre front plissé, le pli crispé au coin de vos lèvres, l’urgence qui guide chacun de vos pas, les milliers de tonnes sur vos épaules. Malheureusement, je ne connais que trop bien ce sentiment qui vous anime. Celui du spectateur qui, impuissant, donne tout, toujours, tout le temps sans qu’un instant l’autre ne cesse de souffrir. Vous aurez beau tout gérer, faire les courses, les repas, la vaisselle, le taxi, le souffre-douleur, l’éponge à colère, le menteur « ne t’inquiète pas, ça va aller », elle ne guérira pas. Vous le savez. Elle aussi. 

J’ai bien entendu votre indiscret soupir depuis le canapé quand j’ai évoqué la possibilité d’augmenter le niveau des exercices. J’ai bien vu votre regard soucieux quand j’ai essayé d’échafauder des plans sur la comète pour sa dignité à elle, plans qui impliquaient qu’elle « bouge » un peu plus.

Mais voyez Monsieur, même si je respecte infiniment votre présence, ce rôle d’aidant que vous avez, comme moi, endossé bien malgré vous, de votre sourire à vos soupirs, vous n’êtes pas mon patient.

Elle est ma patiente.

C’est votre femme, votre princesse, celle qui en robe blanche vous a fait tourner la tête il y a tant d’années déjà. Celle qui a embellit vos jours aussi bien que vos nuits, a porté les petits que vous avez accueillis ensemble. Votre âme-sœur, votre alter-égo ou simplement une épouse aimante, peu importe, c’est votre épouse.

Ma patiente c’est votre épouse. Et à l’école on m’a appris
De vous deux, c’est probablement elle la plus forte. Je le vois dans son regard amusé quand elle vous voit vous soucier infiniment pour elle. Comme une maman devant un enfant angoissé.

C’est votre femme. Elle est belle votre femme. Malgré la minceur absolue, malgré les joues creuses et les cernes, les mêmes que les votre, elle est belle. Elle a de beaux yeux lumineux. Ses lèvres pâles sont toujours bien dessinées. Comme une jolie poupée sculptée dans l’albâtre que vous craindriez de ne casser un peu plus. Une beauté que vous craigniez que j’abîme.

Mais voyez Monsieur, elle est déjà terriblement abîmée votre femme, en dedans. Le cancer est partout, il lui a mangé les joues, transformé ses jambes fuselées en allumettes et infusé cette perpétuelle douleur dans son sourire.

Nous savons tous les 3 que chaque mouvement de jambe risque de laisser plus tard, une facture salée. Une fatigue terrible qui l’empêchera de partager un dîner au calme avec vous. Une douleur insoutenable qui la rendra folle et pour laquelle vous ne saurez que faire.

Mais voyez, votre femme, elle est en vie. Le sang pulse malgré tout dans ses veines. Et ce qu’elle veut, elle, c’est se sentir, encore un peu, humaine. Elle a eu mal, si mal, si longtemps, un peu plus, un peu moins… Mais se savoir capable de marcher encore un peu, se sentir libre, si elle le souhaite, de se lever pour aller s’asseoir un instant, où elle le voudrait. Soleil ou ombre. L’amour est dans le pré ou les feux de l’amour. Cette liberté là n’a pas de prix pour elle. Elle est prête à tout pour la reconquérir.

J’aurais voulu, après vous avoir entendu, pouvoir vous donner raison.
Je suis d’accord avec vous, j’aimerais plus que tout être celle qui la soulage. Celle qui lui apporte le répit que vous attendez tant pour elle. J’aimerais tant pouvoir vous dire que je peux faire quelque chose pour cette douleur incessante. Je ne peux pas.

La seule chose que je peux faire, c’est l’aider à bouger. Reprendre des forces dans la petite marge que ce foutu cancer lui laisse. Lui montrer comment faire le plus en se fatigant le moins. Lui souffler les idées qu’elle n’ose plus avoir.

« Vous êtes plus solide, pensez-vous que la toilette au lit systématique est encore nécessaire ? Tous les jours ? »
« Oui, mais non, mais avec le tuyau… »
« Peut-être que ce n'est pas un problème, et si vous leur demandiez tout simplement ? »

Je ne peux pas ne pas écouter ses yeux qui me supplient de l’aider à lui rendre sa dignité. Elle veut en faire plus, elle s’en sent capable et je vais l’accompagner sur cette voie.
Vous aurez l’impression que je ne vous ai pas écouté, que j’ai nié votre douleur à vous et votre besoin de la protéger.

Je vous ai entendu pourtant. Mais je ne peux vous donner raison.

Vous ne voudriez pas que je la fatigue pour ne pas qu’elle souffre.
Je vais la fatiguer pour qu’elle se sente femme. Et libre.

Et peut-être que libre, fière et femme, encore un peu, elle aura moins mal de se voir mourir.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci pour ce blog que je découvre et ai totalement dévoré.
Vous faites un très chouette métier avec un grand coeur.

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