18 octobre 2014

Ose devenir qui tu es


Soignante.

Le billet précédent, je l’ai craché entre des torrents de larmes, le cœur broyé par les doutes et l’angoisse, il y a plusieurs mois de ça. Tout y est vrai. Mon image ici, si belle soit-elle, n’était qu’une illusion soigneusement entretenue. Un espèce d’idéal que je n’avais plus aucune force ou envie d’atteindre. Et puis j’ai revu des copains. Des bisounours qui font la même médecine que celle qui vibre dans mon cœur. Celle que je désespère d’exercer mieux. Ne me demandez pas pourquoi, comment mais j’ai commencer à faire le ménage dans la soignante qui grandit doucement en moi. J’ai repris le dessus. Bon j’ai pris des médicaments aussi mais chut. Et j’ai recommencé à avancer. J’ai aimé ça. Et le dernier sujet du Mededfr  m’a donné envie de vous le raconter. Avec le billet d’avant ici en italique et ma nouvelle réalité.

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Je ne sais pas si j’ai la classe. Mais maintenant je dis non. Que le planning est plein et que ça va dégrader ma capacité de suivi. Que changer de kiné tous les jours c’est pas l’idéal. Je dis aussi que je ne sais pas. Dès le début. Que si ça traîne, ça sera peut-être parce que le patient est chiant je n’ai pas choisi la bonne stratégie et que j’orienterai vers un second avis. Que j’attends d’eux qu’ils me disent s’ils ne sont pas satisfait. Ils ne me le disent pas. Mais je me sens plus légère de leur proposer. Je me sens vraie.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.

Oui bon, chaque chose en son temps hein :D Et j’aime pas le sport d’abord.

Elle sait beaucoup de choses Marion.

Moi aussi. Même que je suis en train de soigner une entorse cuboïde-cinquième méta, même pas que je savais que ça existait. Et ça marche.

Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ». Ces kinés dont JE fais partie.

« Et du coup, ça a changé quoi dans ta pratique ? ». Je lui dis doucement. Je n’ai plus cette pointe de jalousie, de frustration qui me vrille la poitrine. Plus cette sensation de nullité qui douche mes maigres efforts. Juste de la curiosité.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

C’est vrai. Mais juste partiellement finalement. J’ai appris plein de conneries mais j’ai aussi rencontré plein de gens chouettes ou moins chouettes. Des gens qui m’ont enrichi, d’autres qui ont précisé combien leur voie n’était pas la mienne. Ma voie que je trace, pas à pas. Mes pas, ma voie.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

C’est mon choix. Et ce n’est pas pour le ménage ou la lessive. C’est pour moi. Pour mon équilibre. Parce que je ne suis pas wonder-woman. Et que maintenant j’arrive à leur dire, quoiqu’ils en pensent. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de faire autre chose entre deux. De laisser mon esprit s’aérer. Pour les soigner eux, j’ai besoin de me soigner moi. De me protéger de la noyade.
Et 35h sur trois jours, c’est bien assez.
Et j’aime bien l’amour est dans le pré.
  
J’ai plein de patients intéressants.

J’oublie toujours la moitié de ce qu’ils me disent mais je les adore, ces gens me fascinent. Ils ont tellement de choses à raconter. Quand je pense à eux, dans l’ensemble, c’est avec respect, envie de bien faire, envie de faire du bien. Avec mon coeur. Simplement.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé. Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien.

Je mets toujours les radios à l’envers. Et je m’en fous. Je rigole toute seule en disant au patient que ça commence mal et qu’il devrait avoir peur. Je n’ai toujours aucune méthode, je ne sais toujours pas vraiment par où commencer. Mais je regarde. Je m’éclipse de ma séance quand #BossChéri analyse des radios, juste pour l’écouter et apprendre. Lui il lit le compte-rendu APRES. GUEDIN VA ! Bah hier j’ai essayé. Et j’ai eu tout bon. Et je… *ceci était un orgasme*.
Et en plus je fais rire les patients. Je… *Double*.
                       
30 minutes c’est parfois tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

C’est toujours aussi court. Mais j’annonce la couleur. « Aujourd’hui, on fait le point. Je ne vous soignerai pas je vais juste chercher à comprendre, je vous ai bloqué un créneau demain pour le soin à proprement parler, j’espère qu’il vous ira ». Je suis droite dans mes baskets. Ça me semble juste et légitime. La nécessité préalable d’un bon soin. S’ils ne le comprennent pas, tant pis. Moi je déborde d’assurance et je me sens foutrement sexy. Rien à voir, je sais.

Pour les bilans, j’ai acheté un ordinateur rien qu’à moi. J’ouvre une page word toute neuve et mes doigts filent sur le clavier. Ça va plus vite, ça ne fait pas de pâté et je peux ranger après dans l’ordre qui me va. Je peux noter des trucs en gros et en rouge, ce que je n’ai pas regardé la première fois et qu’il faudra tester la fois suivante. Je peux noter tous ces détails qui n’intéressent que moi, qui ne semblent importants qu’à moi et que je ne veux pas oublier cette fois. Enfin.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche. J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

Maintenant j’ai mes cours de P1 sur l’ordinateur, tous mes schémas d’anatomie. Je les regarde et je les partage. J’élabore des hypothèses en même temps que je leur montre de quoi je parle. Je crois qu’ils aiment ça en fait. Leur regard change. Certains me disent que c’est bien parce qu’ici on explique bien. Ça me fait sourire parce que justement je ne fais plus rien pour. Pas d’artifice, pas de façade. Juste dire tout haut ce que je pense tout bas. Réfléchir avec eux.

Je ne sais plus comment apprendre.

Finalement, je crois que si.

« J’ai besoin de savoir ce que vous avez ressenti, comment vous avez vécu la séance et la suite. En fonction, je modulerai le contenu de la séance. Et on va tâtonner ensemble jusqu’à trouver comment vous faire avancer au mieux. »

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

Maintenant, avec mon ordinateur de poche, je note tout. Les évolutions depuis la séance précédentes, les nouveaux éléments, le ressenti du patient et ce que je choisi de faire en fonction de ce qu’il me confie. Et ça ressemble à ça :

« Suite aux ondes de choc, douleur de novo 72hrs dans la zone de frappe masquant la douleur habituelle. Douleur habituelle qui réapparaît à un niveau d’intensité moindre avec augmentation des possibilités fonctionnelles.
ð      Poursuite ODC 2Bar 2000 coups (contre 1500.) Evaluer si phénomène d’habituation et balance bénéfice-risque rapport à la douleur de novo.
ð      Mobilisation vers gain d’amplitude (RE 40° ce jour)
ð      Travail des abaisseurs
ð      Massage paume de main (nodules sur le trajet tendineux, dupuytren ? qui semblent améliorés par le massage) »

Ça ne vous parle pas peut-être pas mais je ne m’en lasse pas. Parce que c’est ça pour moi, faire du bon boulot. C’est moi qui l’ai fait bordel. Oui j’y crois toujours pas vraiment. Et là, c’est pas juste un bonbon mauvais enrobé dans un joli papier. Ce qui est noté, je l’ai fait. Les questions, je me les suis posées. La réflexion, je l’ai vécue, pas juste racontée. J’oublie toujours. Mais à chaque séance, je peux relire le contenu de celle d’avant et déduire en fonction des résultats comment adapter et corriger ma stratégie de soin. Ce que je fais aujourd’hui avec eux, je sais pourquoi. Dans quel but et ce que j’en attends. Ou pas.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je le fais toujours. Le plus possible. J’essaye de réfléchir. D’emmagasiner. Et j’ai arrêté merci les médicaments ? de me prendre pour une sous-merde. Je suis une collègue on a le même diplôme, juste l’expérience et les domaines de prédilection qui varient. C’est tout.

Quand un patient vient d’un autre cabinet, dans mon bilan, je lui demande ce qu’il y faisait. Pas pour critiquer quoique grrrrr, mais aussi pour savoir ce qui leur a déjà fait du bien ou pas. Je me nourris de l’expérience de mes collègues proches ou lointains comme de celles de mes patients. Je me sens grandir. Simplement.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.

Si justement. C’est un beau métier. Et je ne fais que commencer. 

Avant, il y avait un mur d’illusion. Une jolie image collée sur un je-ne-sais-quoi de professionnelle pas aboutie, terne et une petite fille qui se cherchait encore. Depuis le weekend avec les copains, le retour des sourires, l’ordinateur, Charlie j’ai de moins en moins besoin d’une image. Parce qu’il n’y a plus de façade. Je deviens celle que je voulais être. J’ai encore tellement de choses à apprendre. Même si la route est longue, je sais où je vais. J’ai confiance. Je n’ai plus peur. Je fais de mon mieux. Et ça va payer. 

Ose devenir qui tu es.
Je deviens qui je suis.
Soignante.

Si vous saviez comme c’est chouette...

Merci <3

Façade de circonstance

Ce texte, je l'ai écrit il y a quelques mois. A une époque où il est sorti du coeur, de mes tripes nouées d'angoisses et de découragement. Les choses ont bien changé aujourd'hui, à suivre dans un prochain article...

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.
Elle a un mec adorable et sort tous les vendredi soir avec ses copines.

Elle sait beaucoup de choses Marion.
Elle a fait plein de formations.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ».
Ces kinés dont JE fais partie.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

Que maintenant, pour une épaule, Machin a prouvé qu’il valait mieux faire ainsi et Truc a dit ça sur le dos. Des informations nouvelles pour moi. Qui rendent caduques les compétences que je croyais avoir acquises. Et mes confrères plus âgés sur Twitter confirment.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

Mes heures de repos, moi je les passe au ménage, le linge, les courses, la cuisine. A m’abrutir beaucoup, souvent, devant des émissions débiles pour passer un peu de temps à deux. Faire des papiers, courir à la banque, à la pharmacie puis à la poste et encore à la banque.

Je me suis jurée de faire plus de sport, voir du monde. Je n’ai rien fait.

La tête engluée. Vide. Incapable de faire des projets plus chouettes que d’étendre la lessive ou regarder l’Amour est dans le Pré. Pas l’envie, la force, l’énergie ou je ne sais quoi. Pas d’étincelle dans cette vie.

J’ai repris péniblement la lecture moi qui pouvait m’y noyer pendant des heures. Mais ma bulle a disparu. Je lis rarement plus de vingt pages d’affilée. La magie n’opère plus. Celle qui me transportait ailleurs ne le fait plus. Je reste en surface. Je ne voyage plus. Et j’oublie.

J’ai plein de patients intéressants. Qui me parlent de plein de trucs chouettes. Je me dis qu’il faut que je note ça dans un coin de ma tête pour plus tard. Une heure après, il n’y a plus rien.
Mme X m’a prêté un bouquin pour illustrer son propos. Je ne sais plus de quel propos il s’agit. Elle me l’a redit pourtant « c’est pour ça que je vous ai prêté… » je me suis promis d’écouter, de retenir. Et j’ai encore oublié. Je ne sais plus quelle allusion je dois y trouver. Ça fait trois mois et je ne l’ai pas encore touché.

J’encadre des étudiants. Je suis très forte pour les descendre sur l’orthographe et les enjeux de prise en charge. Mais quand mon co-jury pose une question technique basique, j’opine de la tête, l’air de rien. Alors qu’une fois sur deux, la notion dont  il parle m’est complètement inconnue. Ce même collègue qui me trouve « irremplaçable ». La bonne blague.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé.  Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien. Enfin si j’ai fait comme #BossChéri m’avait montré l’autre jour et j’ai trouvé un anthélistésis (une vertèbre qui glisse vers l’avant, en très gros). Raté c’était un rétrolistésis, c’est l’autre qui glissait en arrière. C’était évident. Après coup. Un vrai boulet.

30 minutes, c’est parfois tellement long. Quand je n’ai pas d’idées.
Et tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche.

J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

J’ai lu un bouquin pour m’améliorer sur les bilans. Enfin j’ai lu dix fois la première page en deux mois. J’essaie. Je l’ouvre, je lis. Un paragraphe, un deuxième. Comme un robot. Et je recommence. Parce que je n’ai rien compris de ce que j’ai lu. Je me dis que je vais me concentrer cette fois. Trois fois. Et j’oublie.

Je ne sais plus comment apprendre.

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

En électro, j’ai appris que les courants sont biphasiques et non polarisés. Donc que le rouge et le noir des fils on s’en fout. Sauf que quand « ça fourmille que sur l’électrode de droite «  je suis infoutue de savoir pourquoi.

Je ne sais pas si Simone doit arrêter le tennis/la zumba/le yoga/la compétition de moissonneuse batteuse et si elle doit le faire dix jours, trente ou cent. Mais vraiment pas. Parce le lien entre le geste sportif et la blessure, je n’arrive pas à le faire. Y a quelque chose qui bloque dans ma tête. Et que j’ai oublié les délais de reprise pour les pathologies de bases et ceux de cicatrisation. Même si Marion me les a répété lundi.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je n’ai pas fait de formation. L’hôpital me les a refusées. En même temps, j’avais tellement de choses à apprendre sur le terrain. Je n’ai pas eu le courage de vaincre ma phobie sociale des gens dans les transports en commun jusqu’à présent. Maintenant, j’ai peur d’y aller et d’être démasquée.

Je suis une bonne soignante. Je crois. J’aime les gens. J’essaie de les respecter.
De les entourer, de leur apporter l’attention dont ils ont besoin.

Mais je ne sais pas/plus les rééduquer.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné. 

11 octobre 2014

Une nantie à deux balles

19h35.

Je laisse échapper ma patiente de 19h. Il est déjà là, en salle d’attente. Avachi sur la chaise en plastique qui se ploie sous le poids de sa lassitude. Je le salue et l’invite à entrer.
Il a 45 ans. Une pathologie chronique qui le ronge de douleurs et d’incertitudes. Pas de diagnostic précis. Des symptômes mouvants aussi invalidants qu’imprévisibles. Des arrêts de travail qui s’éternisent. Des hospitalisations à répétition, ponctuées d’actes diagnostics de plus en plus invasifs sans résultats probants. La sentence est toujours la même. Attendre. Attendre. Et attendre. Heureusement pour lui, il est passé à 100% pour la maladie même si on n’est même pas sûr qu’il soit vraiment malade. Il est donc exempté de dépassements d’honoraires. Ouf. Et merde.

Une dizaine de séances déjà où nous tâtonnons au gré de ses plaintes, cherchant chaque fois la thérapeutique qui lui apportera un peu de répit. Jusqu’ici et à notre grande satisfaction mutuelle, on s’en sort plutôt pas mal. On a ri aux larmes quand GrandChef de GrandHôpital a prescrit de la rééducation ACTIVE et listé tous les muscles à renforcer. Parce que vous comprenez « les massages ne vous feront pas guérir. Il FAUT FAIRE DU SPORT ». HAHAHAHA.

Entre temps, il a repris le travail. Un travail physique. Sinon c’est pas drôle. Avec beaucoup de route. Sinon c’est pas fun. Il passe au cabinet tard le soir, après ses journées marathon pour lui qui n’a pu se lever un jour sur trois ces deux dernières années.

19h36

Ce soir, il boîte. Ses sourcils sont froncés. Les épaules basses quoiqu’inégalement baissées. La tension se lit dans la cambrure de son dos. Il tient son coude droit blotti contre l’épaisseur de son blouson. Comme d’habitude, je lui demande ce qu’il attend de moi à cet instant précis. Il n’a pas de déficit systématisé. Pas de problématique particulière si ce ne sont ses douleurs qui le handicapent. Nous reverrons le reconditionnement à l’effort quand il aura dépassé la brutalité physique de ces derniers jours. Pour l’instant, l’objectif est de lui faciliter la reprise. Avec massage. Si besoin. Et si je veux.

19h37

« J’ai mal aux chevilles. Au coude, tellement que je n’ai pas pu dormir. Et j’ai ce point dans le dos qui me lance, une horreur. Et je vous ai ramené ce dont nous avions parlé ». Il pose une boîte sur la table. Un électrostimulateur prescrit par GrandHôpital. A une heure de train d’ici. Où il faut revenir pour l’initiation au maniement pour coter deux consultations, sinon c’est pas rentable, drôle.
Bon, faut dire que je lui ai promis aussi, de lui expliquer comment s’en servir. Que ça faisait partie de mes « Compétences » avec un grand « C ». ça avait l’air classe sur le moment. La tout de suite, je m’auto-gave.

Je lui dis qu’on ne pourra pas tout faire ce soir. Il fait une concession sur les chevilles.

19H39

J’ai repéré le point douloureux dans le dos, posé les électrodes et lancé un programme antalgique. Ne me prenez pas #SuperKiné, j’ai triché. Le point chez ce patient, c’est toujours le même. Et on a trouvé, il y a plusieurs séances déjà, le programme optimal pour le soulager.
19H40
J’attaque le coude. Là aussi, je connais le terrain. On a essayé l’électro, les ultrasons, les ondes de choc, la thermothérapie chaude/froide, dans tout ça, seul le massage le soulage durablement. (36 heures tout au plus, faut pas rêver !). Un peu de crème pour la glisse « Aliiiiiiice » et je pose mes mains sur son avant-bras. Je les laisse faire leur boulot pendant que nous parlons de ses péripéties de santé. De temps en temps son sourire se crispe et je relâche la pression sous mes doigts. Je vois son front se détendre doucement. Je le taquine sur ses douleurs qui sont sûrement « psy », comme ils disent. Parce que je sais. Parce qu’on sait tous les deux la galère de ceux qui souffrent sans rentrer dans les cases bien proprettes de la médecine actuelle.

19h55

Mes mains s’arrêtent. S’attardent un instant sur sa peau. Comme si on pouvait se décharger l’un et l’autre d’un peu du poids qui pèse sur nos épaules. Dans la douceur et l’intimité d’une séance. Un soignant, un soigné, de l’humain, du partage.  
J’attrape la boîte noire de l’electrostimulateur, le déballe rapidement et commence mes branchements. Je pose deux électrodes sur le bras du patient et lui présente la machine. Comment et où poser les électrodes. Que ressent-on en temps normal et quelles sensations doivent l’alerter. Les consignes de sécurité. Et les trois programmes principaux qui devraient lui convenir.
Le rendez-vous prochain est déjà pris, d’ici quarante-huit heures. Je le rassure. Il testera et on prendra le temps d’en reparler la prochaine fois. S’il a peur, il n’y touche pas et on poursuivra la prise en main tous les deux.

20h05

Je lui débranche les électrodes qu’il avait toujours dans le dos et le laisse se rhabiller pendant que je prends des notes sur la séance.

20h07

Je lui souhaite bon courage en lui serrant la main avec un sourire entendu.

20h08

Je suis là depuis 12 heures. Je fais entrer ma dernière patiente du jour.


De 19h35 à 20h07 ce soir, j’ai soigné un homme. J’ai coté un AMS 9,5 pour rééducation de tout ou partie de plusieurs membres dans les conséquences d’affections orthopédiques ou rhumatismales.

Ce soir, j’ai soigné un homme. Et j’ai gagné 20,43€. Bruts.
Ce soir, j’ai soigné un homme pour 10€ nets. 

Ce soir, j'ai soigné un homme et j'ai aimé ça. Ce soir, j'ai aimé la kiné que j'étais et l'échange que nous avons eu. Ce soir, j'ai aimé mon travail, comme à chaque fois. 
Et ça, ça n'a pas de prix.

4 octobre 2014

Le camion rouge

Papa,
Tu as voulu me rassurer. Tu voudrais que je te fasse confiance. 
Elle a 16 ans bientôt. Elle a du mal à passer le cap de l'adolescence. Genre beaucoup de mal. Le genre de difficultés que moi je n'ai jamais connues. 

Comment pourrais-je ne pas te faire confiance pour faire ce que tu fais au mieux ? être papa. Et accompagner tes filles comme tu l'as toujours fait. 

Mais tu vois papa, quand elle m'a raconté ce que la "psy" lui faisait, y a mon alarme bidale qui s'est réveillée. Tu sais ce que c'est Papa une alarme bidale

Une alarme bidale, c’est ce nœud qui se réveille dans ton ventre. Tu ne sais pas quand. Tu ne sais pas pourquoi. Mais tu SAIS quand tu la sens que ça craint. Genre vraiment. Tu ne travailles pas avec des malades. Tu ne travailles pas dans un hôpital. Est-ce que tu sais Papa, ce que c’est quand t’as dans la tête « Il va mourir, il va mourir, il va mourir, il va mourir » et que vraiment quelques heures après toi il meurt ? Et que pendant des jours tu te demandes si tu aurais pu y changer quelque chose, en allant plus vite chercher le docteur que tu n’as pas osé dérangé pendant sa pause-café, en aspirant plus vite, plus fort, moins fort, la blouse ouverte etc…

Des fois ça marche pas mal aussi. Quand tu te fais prendre pour une conne par l’aide-soignante qui bosse ici depuis longtemps (8mois) et qui « connaît son taf », qui t’assure que « elle ne va pas crever dans les cinq minutes », je ne te dis pas l’orgasme quand tu vois arriver la cavalerie des réanimateurs, blouses entre-ouvertes, manches longues, cheveux au vent, montre hors de prix pour la « monter en réa, MAINTENANT ».

Jusqu’ici, mon alarme bidale ne s’est jamais trompée. Je m’en veux encore de toutes ces fois où je n’ai rien dit. Parce que trop jeune, trop inexpérimentée, trop timide, trop gentille, trop naïve et j’en passe. Tant de fausses excuses inexcusables quand derrière, elles induisent la souffrance d’autres. Des patients qui sont des nôtres. La même espèce. Le même ADN. Humains. Merde.

Excuse-moi Papa, excuse-moi de n’avoir su me taire cette fois. Excuse-moi de n’avoir pu l’éteindre seule cette alarme. Excuse mes mots durs, mes larmes qui ne sont pas le reflet de mes galères actuelles mais juste l’expression de mon inquiétude pour elle. Mon envie d’être une vraie grande sœur parfois et pas cette ombre réprobatrice ou absente.

Je voudrais avoir confiance. Je voudrais te laisser me rassurer. Mais mon alarme bidale ne se satisfait pas de tes mots. Parce que j’ai appris à ne pas croire les « t’inquiète elle était déjà comme ça hier », « non, elle a bu tout son verre canard, y a à peine un quart-d’heure, elle ne fait pas de fausses routes » ou mon préféré « non elle n’a pas mal, elle est juste psy » et qu’il me faut plus que des mots pour que mon bide ne cesse de protester.

Je sais que tu la connais Papa cette alarme. Elle est née dans mon ventre quand je suis devenue soignante. Je sais qu’elle est née en toi avec moi, quand tu es devenu Papa.

Tu m’as raconté mon histoire autrement ce soir. Pas celle qu’un papa raconte à sa première petite fille. Celle qu’un père qui redevient homme le temps d’un instant, celle qu’un père qui tombe le masque devant sa fille – qui voudrait qu’il s’adresse à l’adulte qui grandit en elle, ose enfin raconter.

« Quand tu es tombée malade, il y a trois ans, que tu avais tellement mal que tu n’arrivais même plus à t’habiller, je suis venu. Je t’ai emmenée, aux urgences, chez les spécialistes, chez ton médecin traitant. Je t’ai fait confiance. Pour gérer ta santé. Je t’ai fait confiance. Je suis restée en salle s’attente quand les médecins s’occupaient de toi sans me demander mon avis. Parce que tu es adulte maintenant… »

« Parce que je ne peux plus t’aider maintenant. Je ne fais qu’attendre que tu ais besoin de moi. Mais au fond, c’est toi qui te débrouilles, c’est dur d’être juste là et d’attendre quand je sais que ça ne va pas. »

« Quand je t’ai tenue dans mes mains pour ton premier bain, que tu ne pesais même pas trois kilos, je suis devenu responsable de toi. J’ai fait de mon mieux. C’est que du bonheur. Mais si tu savais comme parfois ça a été dur… »

« Tu n’avais pas un an. Tu avais de la fièvre. Beaucoup de fièvre. Trop de fièvre. On comptait les minutes jusqu’à la prochaine dose de doliprane. Elles étaient si longues ces minutes. Interminables. Tout le monde nous avait dit que ce n’était rien. Qu’à un an avec la vie en communauté, tu allais être tout le temps malade, mais que ce n’est rien. La fièvre, ça passe. Et ça ne passait pas. »

Ta voix s’est brisée. Tu as à peine étouffé un sanglot. Et tu m’as brisé le cœur Papa. Parce qu’un papa, ça ne pleure pas. Un papa, c’est fait pour éponger les larmes de sa princesse. Jusqu’au bout. Même à 18 ans, la veille du concours de P1 quand je suis tombée malade, la princesse a eu besoin d’un câlin, dans les bras de son papa.

Même à 22 ans, je suis restée ta petite princesse, le temps de te raconter combien je trouvais ça violent la réa, combien je trouvais les soignants durs, combien je nous trouvais tous maltraitants. T’étais chiant parce que t’essayais toujours de leur donner le bénéfice du doute alors que je voulais juste que tu me donnes raison.

Tu seras toujours mon papa et je serais toujours ta princesse.
Mais s’il-te-plaît papa, ne pleure pas. Et tu as pleuré.

« La fièvre ne passait pas.  On t’a mise dans un bain à ta température, comme on nous avait appris. Et tu as perdu connaissance. Tu ne nous regardais plus. Tu avais les yeux ouverts mais dans le vide. Un petit corps chaud qui ne réagissait plus. Qui n’interagissait plus. Tu n’étais plus avec nous. Je ne sais pas où tu étais mais tu n’étais plus là. Si tu savais ma chérie. Et ils sont venus. Ils sont venus te chercher. Ils sont venus te chercher. Dans le grand camion rouge. Celui avec le machin bleu. Ils t’ont emmenée avec ta mère dans le camion rouge avec le machin bleu. Imagine ».

Je sais. Je sais. Mais Papa, s’il-te-plaît arrête de pleurer.
« Et il a fallu faire confiance. Il a fallu »
Oui Papa, tu n’avais pas le choix. Et tu as bien fait.

Tu vois Papa que tu la connais cette alarme. Aujourd’hui encore son souvenir t’arrache le cœur et les larmes. Elle est traître cette alarme. Parce que quand c’est quelqu’un que tu aimes de tout ton coeur, elle t’arrache toute lucidité. Elle t’arrache tes mots en même temps que ton âme et te fait oublier que sur le camion, il y a un gyrophare. Et pas un « machin bleu ».

Ma princesse à moi, elle a 16 ans. Elle a le même super-papa que moi. Celui en qui j’ai toute confiance. Mais vois-tu j’ai mon alarme bidale qui pulsait pour elle. Tes mots seuls n’ont pas su me rassurer d’emblée. Tes mots ont guéri ce soir-là bien d’autres blessures. Sache-le.

Je t’aime Papa.



Je te remercie de m’avoir écoutée. Je ne te remercierai jamais assez d’’avoir ouvert ton cœur à défaut de tes bras ce soir-là. Elle va mieux et c’est loin d’être grâce à moi. Merci d’avoir été là pour elle, comme toujours. Merci d’avoir prêté attention à mon alarme bidale et d’avoir accompagné l’espacement de ses séances avec cette psy en qui je ne pouvais plus avoir confiance. 

1 octobre 2014

Bref, je me suis faite draguer par...

C’était une visite à domicile.

Quartier tranquille, désert à cette heure de la journée qui oscille entre la tardive matinée et le paresseux début d’après-midi.

J’attache mes cheveux et sonne au portillon avant d’ôter mes lunettes de soleil.

« Aaaaaaah comme je suis contente de vous voir, comment allez vous ? »
Le ton est ampoulé, les accents chaloupés, autant que la démarche de Mme T qui se remet paisiblement d’une fracture de cheville compliquée.

Elle m’accueille avec un grand sourire. Elle arbore une longue jupe fendue, des yeux façon smoky, recouverts de fard à paupières noir fumé. A 72 ans, le contraste est surprenant. Elle papillonne en vraie maîtresse de maison dans son intérieur cossu. Quelques jurons tranchent parfois dans son langage soutenu « niqué la cheville, pardonnez moi l’honteuse expression ».

Je lui raconte ma formation. Elle s’extasie devant mon récit enthousiaste. Je sais qu’elle apprécie ma façon de travailler autant que ma façon d’être, ma façon de rassurer, d’être présente quand j’interviens auprès de gens isolés.

Elle me confie avoir eu mal après la séance avec mon collègue – nous la voyons à plusieurs, et me montre l’exercice en question. Encore un que je ne connaissais pas, que je trouve génial et que je ne manquerais pas de réutiliser. J’étouffe une bouffée de « t’es qu’une kiné de merde », rassure la patiente sur l’intérêt de l’exercice et lui propose d’équilibrer la séance autrement pour limiter les effets secondaires.

Elle me regarde avec les yeux pétillants et un sourire tendre.

Bon ça va hein cocotte, je t’ai juste proposé d’en faire un peu moins pour arrêter que tu râles, ne me regarde pas comme si j’étais la résurrection d’une déesse grecque. 

Je détourne les yeux. Je cherche toujours les honneurs mais j’ai toujours envie de fuir quand ils arrivent enfin. Et puis là, c’est trop facile. Elle n’attendait que ça. Un sourire, quelques mots gentils, un petit massage du mollet et elle était déjà conquise par mes prétendues compétences. Trop facile de masquer le vide derrière.

Je pose mes mains sur sa cheville et commence à la mobiliser doucement.
Une collègue m’a appris une nouvelle technique de bilan que j’ai envie d’utiliser. Mes doigts se délient. Je palpe les reliefs osseux de la cheville, je tente de percevoir les petits mouvements de glissement entre les os, le long des tissus qui bordent la cicatrice…

J’attaque le mollet. Masser pour détendre, je sais faire. Identifier les différents muscles, leurs éventuelles contractures, les tensions dans les faisceaux tendineux, ça, je sais moins faire. Alors je cherche un peu. Je prends mon temps.

« Hmmmmm »
Madame T gémis. Je m’excuse.
« Aaaaaaah. Ouuuuuh. Oui, hummmm, c’est lààààààà »
Je m’excuse encore. Je change de muscle.
« Oh, oh, oh, aaaaaaaah », fait-elle avant de finir sur un long soupir alangui. 

Je suis dans un salon cossu, auprès d’une femme allongée sur son canapé, les mains sur son mollet et cette femme crie, à s’y méprendre, comme une femme qui jouit. Et qui jouit bien.

TOUT VA BIEN.

PUTAIN !!!

Je. Je. Je.

C’est normal de crier quand on a mal comme une bonne actrice de porno ? A 72 ans ??

Merde.

Je me sens sale. Je me sens déplacée. J’ai envie de partir en courant. J’ai l’impression d’être en train de tromper ma moitié rien qu’avec mes oreilles. Ma conception de la fidélité exclue totalement que je puisse me trouver seule à moins d’un mètre d’une autre personne, manifestement en train de jouir.

OUI JE SAIS C’EST PAS VRAIMENT CA MAIS A L’OREILLE C’EST PAREIL !!

Merde.

Je n’ai rien dit. Ça l’aurait fait vous pensez un truc du genre « on vous a déjà dit que quand vous avez mal, vous simulez très bien un orgasme féminin ? » ? A 72 ans ?

Je lui ai dit que ce n’était pas moi la semaine prochaine. Elle a fait une moue attristée. M’a raccompagnée avec un sourire tendre et déçue.
M’a saluée par un délicat « ce fut un plaisir… ».

-_-

Bref, je me suis fait draguer par …
Une vieille cougar.

Ou pas.

Mais je me sens quand même sale.

Et je ne sais pas ou me mettre.

22 juin 2014

Que prescrire ?

Un billet, une fois n'est pas coutume, plus sérieux pour tous ceux qui prescrivent de la rééducation et qui hésitent, peut-être, sur le contenu ou la tournure de leur prescription.

Cet article pourra être modifié au gré des commentaires, sur certaines petites erreurs que j'aurais pu y commettre. Dans l'ensemble, les informations ont été validées par la CPAM de ma région il y a quelques mois à peine.

Combien de séances je lui mets ?


 D'après la Nomenclature Générale des Actes Professionnels (NGAP) :
Le bilan-diagnostic kinésithérapique est enrichi, au fil du traitement, par la description du protocole thérapeutique mis en oeuvre (choix des actes et des techniques, nombre et rythme des séances, lieu de traitement, traitement individuel et/ou en groupe) (…)

Vous n’avez plus besoin de préciser le nombre ni le rythme des séances

Nous sommes formés pour déterminer le nombre de séances, le degré d'urgence et de fait la nécessité de suivi régulier. Certains patients exigent les 3 séances par semaine prescrites quitte à être suivis à la chaîne avec un résultat moins bon qu'en individuel.


Je ne suis pas sûr que la rééducation sera utile, je prescris ou pas ?


 Toujours d'après la NGAP :
Le bilan, extrait du dossier masso-kinésithérapique, permet d'établir le diagnostic kinésithérapique et d'assurer la liaison avec le médecin prescripteur. Ces évaluations permettent d'établir un diagnostic kinésithérapique et de choisir les actes et les techniques les plus appropriés. (…)

Si vous hésitez, vous pouvez simplement prescrire un bilan

« Bilan masso-kinésithérapique dans le cadre de douleurs lombaires avec rééducation si nécessaire »
« Bilan respiratoire du nourrisson dans le cadre d’une rhinite débutante a priori sans atteinte bronchique et rééducation SI BESOIN »
Et nous jugerons de la nécessité réelle de la rééducation. En dehors de tout conflit d’intérêt financier bien sur. #AutoTroll

On m'a appris à prescrire de la physiothérapie pour les patients lombalgiques. Ça m'emmerde, je ne sais jamais comment l'écrire et puis c'est long, c'est vraiment nécessaire ?


 Le masseur-kinésithérapeute est habilité par la NGAP (voir-ci dessus) à choisir après évaluation, les actes et les techniques qui lui semblent le plus appropriées à la situation donnée.

Les mentions « Rééducation pour » ou « Kinésithérapie pour prise en charge de » nous suffisent.

Ne vous aventurez pas à préciser les techniques à employer sur des pathologies classiques.

A priori c’est notre métier plus que le votre, nous devrions savoir nous débrouiller avec le diagnostic médical que vous aurez établi. Vous gagnerez du temps et de l’encre.

« Le docteur a marqué qu’il fallait des massages »
Le massage n’est souvent pas la thérapeutique la plus appropriée à une amélioration pérenne. Le massage a pour effet à double-tranchant de fidéliser mais aussi de renforcer la dépendance des patients aux soins. La musculation leur plaît rarement autant.
Face à vous, nous ne sommes rien et votre parole a force de loi. Si vous l'avez noté, c'est que vous – hiérarchiquement plus haut placé – vous l'avez jugé indispensable et prioritaire. Allez, après ça, leur faire comprendre l'inverse.

Evoquez le diagnostic médical établi

Il y a une différence nette de prise en charge et de tarification entre « rééducation de la marche et de l’équilibre » et « rééducation de la marche et de l’équilibre dans le cadre d’un syndrome extrapyramidal ». Si vous avez suivi, vous pouvez même vous abstenir de parler de marche et d'équilibre.

Le diagnostic médical nous permet de préciser les objectifs et les contre-indications éventuelles. Il est indispensable. Lorsqu'il existe.

Si la pathologie en question est rare, pointue et/ou potentiellement vectrice d’effets secondaires notoires, n’hésitez pas à nous en dire plus, le préciser sur l’ordonnance, ou dans un courrier à part.  

« Rééducation du membre supérieur et du tronc à la suite d’une mastectomie, sans ultrasons »

« Rééducation douce de la cheville gauche chez Mme X qui présente une maladie auto-immune compliquée d'une fatigabilité importante »

Précisez nous les antécédents principaux.

Surtout ceux qui peuvent influencer les séances. Genre un problème cardiaque. Pour nous éviter de coucher sur le ventre un patient cardiaque que vous nous envoyez pour « massage du dos ». Et ne pas vous importuner au téléphone quand on s’inquiètera de le voir bleuir chaque fois qu’il monte sur la table. « Euh, vous saviez ou?? »


Y avait pas une histoire d’entente préalable ?


La demande d’accord préalable (DAP) en systématique avant toute prise en charge n’existe plus.

Elle n’est nécessaire qu’à partir d’un nombre de séances donné et ce, pour 14 pathologies spécifiques pour lesquelles vous trouverez les détails dans le document ci-dessous. Si vous vous obstinez à prescrire un nombre de séances et que celui-ci ne correspond pas, nous serons obligé de le modifier.

Si vous prescrivez 20 séances pour une « cervicalgie commune », nous vous le renverrons au bout de 15, faute de pouvoir poursuivre sans DAP.

Donc je n’écris plus urgent ?


 Non. La mention « urgent » n’a plus de nécessité administrative.

Elle induit en plus un chantage « affectif » des patients qui se sentent prioritaires parce qu’urgents et qui exigent une réduction des délais d’attente.

Concrètement, comment ça se passe ? Un exemple peut être ?


 Vous prescrivez « Rééducation pour une première entorse externe de cheville droite ». Le MK va effectuer en premier lieu un bilan diagnostic masso-kinésithérapique (BDK) qui lui permettra d’évaluer le nombre de séances nécessaires.

La pathologie « entorse externe récente » est soumise à référentiel : 10 séances avant DAP. Le MK (dans l’inconscient collectif, je suis un homme =D) estime les 10 séances nécessaires et commence sa prise en charge. Au bout de 7 à 8 séances, il juge que la récupération est plus lente que prévue et que les 10 séances ne suffiront pas. Pour aller au-delà du nombre de séances portées sur le référentiel, il a besoin d’une nouvelle ordonnance. Il va donc vous renvoyer le patient et s’il est cool, un petit mot expliquant pourquoi. Vous êtes cool aussi, vous allez le croire alors vous allez de nouveau prescrire à votre patient la même chose. Le masseur-kinésithérapeute va alors poursuivre sur ce second traitement en remplissant CETTE fois la DAP avec le nouveau nombre de séance préconisé, le tout, justifié par les éléments cliniques relevés.

Je n’ai pas précisé le nombre de séances, la pathologie n’est pas soumise à référentiel et mon patient revient demander une ordonnance, je ne suis pas un distributeur de paperasse!?




Malheureusement si.
Si le patient revient c’est que nous sommes arrivés au bout du nombre de séances estimées nécessaires lors du BDK initial. Il y a pu avoir complications, retard d’amélioration clinique…

Un avis médical est donc jugé de nouveau nécessaire pour poursuivre au-delà. En théorie, le patient devrait vous revenir avec un courrier expliquant le parcours réalisé et les objectifs de cette prolongation de traitement, prouvant que ce n'est pas une poursuite abusive. En théorie...


8 juin 2014

Les gants troués.

« C’est qui ? »

La voix chevrotante de Marie grésille dans l’interphone.
Elle ne m’attendait pas si tôt.
Elle se méfie Marie.

A 93 ans, Marie est bien entourée par un système d’aide à domiciles, adorables. Une relation soignantes-soignée qui s’est teintée peu à peu d’une douce amitié et d’un respect mutuel plein d’amour et de pudeur.

Faut dire qu’elle est chouette Marie.
Elle rit beaucoup, de tout. Elle s’émerveille d’un rien.
Elle mange peu mais la gourmandise brille souvent dans ses yeux.

Elle fait attention à son poids, « après 43kgs, j’arrête », et court mettre des chaussons « présentables » quand j’arrive, parce que les pantoufles à motif, « ça ne fait pas dame ».

Elle se méfie Marie.

C’est vrai que dans le quartier, les cambriolages se sont multipliés.

L’autre jour, c’était déguisés en agents de police qu’ils ont pénétré chez la voisine pour lui dérober de l’argent et des bijoux. Une autre a été arrêtée sur le chemin de la boulangerie par deux jeunes qui lui réclamaient son sac à main. Elle tardait trop à leur goût alors ils l’ont jeté par terre avant de la rouer de coups. Plusieurs fractures et un traumatisme crânien pour un sac à main, un porte-monnaie lourd de quelques euros pour le pain et une photo du mari décédé, cousue sur la doublure.

Marie a déjà été cambriolée plusieurs fois. Mais c’était avant. Quand Jean était encore là. Qu’ils étaient deux dans cette grande maison.
Et qu’avec Jean à ses côtés, elle n’avait peur de rien.

Aujourd’hui, elle l’avoue, elle a un peu peur.
Elle savoure quand enfin, l’agitation autour d’elle cesse. Que le balai des auxilliaires, aides-ménagères, infirmières etc… s’arrête, libèrant le silence et la solitude. Mais quand la sonnette retentit, elle a toujours un petit pincement au cœur.
Et si…

J’entre. Ça sent la viande grillée dans le vestibule.
Marie déjeune devant la télé.
Aujourd’hui est un jour spécial.

6 juin 2014.

Il y a soixante-dix ans, les nations les plus puissantes au monde s’alliaient pour libérer la France du joug Hitlérien.

Marie s’est levée à cinq heures pour ne pas perdre un instant de la cérémonie.

A mon oreille, les mots du présentateur résonnent avec un parfum d’enfance.
Omaha.
Il fait toujours beau à Omaha Beach.

Chaque fois que la petite fille en moi a foulé les interminables pelouses, les croix blanches brillaient au soleil d’un éclat aveuglant. Seuls les oiseaux osaient trahir le silence qui étreignait les cœurs à l’entrée de ce sanctuaire.

Moi, petite blonde haute comme trois pommes, aux genoux cagneux et écorchés, je me taisais. Gamine, nous faisions le concours de celui qui trouverait la croix du plus jeune. 21, 18, 17… 17 ans. C’est jeune pour mourir. C’est quoi Mourir ?
Adolescente, la solennité du lieu, sa splendeur et son symbole m’oppressaient la poitrine et m’arrachant quelques larmes de respect amer.

Sword. Juno. Courseulles. Utah. La pointe du Hoc.
Donc c’est un trou comme ça que ça fait une bombe ?
Sainte mère église. Le parachutiste épinglé au crochet.
Ouistreham. Le Pegasus bridge et ses sandwichs.

Parce que j’ai grandi dedans, je sais. 
Et je réalise que beaucoup de ma génération ne savent pas.

Mon cœur se serre devant les images.

Ces hommes, vieillis par les ans, en habit d’apparat dans leurs fauteuils roulants. Ceux qui font le jeu des médias mais qui gardent en eux la violence de ces instants.
Qui sommes nous pour les comprendre ?

Contemporains. Eux et moi. A cet instant, vivants, ensemble, en même temps.
70 ans. Tant et si peu à la fois. Il y a à peine 70 ans qu’un futur président, partageait les rênes d’une formidable offensive pour libérer son pays d’un joug cruel. A peine 70 ans que de jeunes hommes à peine adultes débarquaient sur nos si belles plages de Normandie sous les balles pour piétiner l’ennemi.

« Et vous ?»

Marie raconte.
Le froid. Et la faim.
Cinq ans. Sans chauffage ou très peu.

L’école où elle allait toujours, les pieds enrubannés dans les pans déchirés d’une couverture pour ne pas se geler les pieds au cours de ces hivers, coup du sort oblige, si rudes.

Marie se lève doucement. D’un pas hésitant, elle s’éclipse dans la chambre et me ramène une pochette et quelques cahiers, jaunis par le temps.

Mes mains tremblent un peu.
La couverture du premier cahier craque sous mes doigts.
Cahier de littérature.
Septembre 1943.

L’écriture est soigneuse, déliée, les lettres toutes pareilles, tracées d’une main sûre à la plume.

« C’était important l’école. J’aimais que tout soit propre. Alors le soir – ma mère râlait parce que je me couchais tard, le soir, cet hiver là, je recopiais les leçons à la plume de calligraphie. Il faisait si froid que je gardais mes gants. Ils étaient troués mes gants, mais en ce temps, nous n’avions pas de laine pour les raccommoder. »

Marie sourit. Mais dans ses yeux, les larmes montent.

Les miennes la suivent.

Elle est touchante Marie.
Elle me raconte en riant, les anecdotes du printemps 1944.
De temps à autre, le masque jovial s’efface pour raconter aussi la souffrance.

« Comment pouvait-on être si cruel ? » Me demande Marie.

Oui. 


Juin 2014.

Après plusieurs semaines à l’hôpital et deux opérations, l’amie de Marie – 89 ans, tabassée en pleine rue pour son sac à main, traumatisée, a catégoriquement refusé de rentrer chez elle.


« Comment pouvait-on être si cruel en ce temps ? »