4 avril 2015

Lucioles

Je suis arrivée là par hasard. Ou presque. Pour rendre fière une personne qui m’est si chère mais qui n’est plus. Je voulais aider mais je ne voulais pas brusquer. Je voulais soigner mais je ne voulais pas piquer. Je voulais guérir mais pas risquer de faire mourir.

Soignante, kinésithérapeute, pour « accompagner les autres sur les bonnes pentes ». Sans le savoir,  elle a mis les mots, qui sont, encore et toujours les moteurs de mon cœur.

Dans la vraie vie, les pentes ne sont pas toujours bonnes. Il y a toujours celles qu’on aide à gravir sans cesse, à les voir s’user sans que jamais ils n’en voient le bout.

Il y a celles sur lesquelles, inexorablement ils dégringolent. Pas à pas, lentement, ou pas. Ceux qui le voient venir et qui me crèvent le cœur, ceux qui y croient encore et qui me l’arrachent.

Personne ne m’a dit que ça ferait si mal de soigner. Sinon je ne l’aurai pas fait. Je n’ose imaginer ce que je serais devenue sans ce métier qui a donné une âme à ma vie. Parce que sur chaque pente, il y a de l'espoir pour du meilleur. 

J’aime poser mes mains et écouter, faire s’envoler sous mes doigts, un peu de leurs fardeaux. J’aime avoir mal, un peu, avec eux. Partager leurs doutes et leurs souffrances, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur moi. Partager leurs douleurs mais aussi leurs joies.

J’aime sentir vibrer mon être au long de ce tourbillon d’émotions que chacun me renvoie, à sa manière, douce ou amère, tendre et sincère ou brutale et asphyxiée.  

Intensément vivante. Humains. Ensemble.


Tous les jours, je reçois des gens en souffrance et/ou dans la demande d’un soulagement. Quel qu’il soit. Ponctuel, prévisible, rationnel, radio-diagnostiquable ou sourd, variable, illogique et invisible aux yeux des examens classiques. Souvent, les petits ruisseaux de gène cachent de grandes rivières de problèmes qui touchent à tout l’individu et son bien-être physique, social et mental. Trois piliers indispensables l’un autant que l’autre, à nous définir en bonne santé. (C’est pas moi qui le dit, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé). 

Le long de ces innombrables pentes sur lesquelles je les accompagne, bon gré, mal gré, il y a, disséminées au gré du hasard, quelques moments-pépites, infiniment beaux et précieux dont ma soif, jamais ne s’étanche.

Des instants, fugaces, où l’autre que l’on soigne, auparavant terni par la peine, s’emplit soudain d’une lumière que je ne vis que pour revoir encore.

Le sourire de la femme, enceinte jusqu’au cou, qui, un peu soulagée, enfin, a pu dormir et laisser au placard ses cernes et ses larmes.

Le soupir de celui qui tout en bas de la dernière pente, savoure la caresse de mes mains chaudes qui lui dénouent la nuque, une dernière fois.

Les petites fossettes qui renaissent au coin des lèvres de cette femme qui s’extirpe difficilement d’un long harcèlement au travail, évoqué à demi-mot lors d’une séance.

Ces petites rides qui s’effacent d’une séance à l’autre sur des fronts plissés par la douleur, sourde, lancinante, incessante qui consent enfin une trêve.

Inconsciemment, je les scrute, encore et encore, et à mesure que certains se réapproprient leur corps, leur vie et leur autonomie…, leurs visages, leurs regards se transforment. Comme un masque qui tombe et laisse entrevoir la beauté du bonheur. 

Ces sourires sincères qui reviennent sont autant de lucioles qui illuminent mes journées et mon cœur. Un leitmotiv qui n’a pas de prix. Et qui me fait quêter sans cesse, les soignants qui, dans cet allant, me ressemblent.



Moi j’ai flanché.
Je suis l’une de ces filles dont le front se ride un peu trop vite d’avoir été trop longtemps miné par l’obsession du moindre souci même ceux qui n’en sont pas. De celles qui vous sourient largement même quand rien ne va.
Surtout quand rien ne va.
Longtemps.

Et qui flanchent quand elles arrivent au bout, tout au bout, de leur santé mentale et sociale.
Avec à la clé, quand enfin, j’ai réussi à l’évoquer, la joyeuse ronde : médecin – antidépresseur – psychologue.

La psychologue vers qui mon médecin traitant m’a orientée est simplement, exactement, tout ce dont j’avais besoin. Merveilleuse. Et la semaine dernière, grâce à elle, j’ai été une luciole, sa luciole.

De soignante et spectatrice, j’ai sauté la barrière pour vivre l’un de ces instants qui donnent à mon métier tout son sens.

A mesure que les mots s’échappaient, qu’en même temps ma tête bouillonnait de conjectures en incertitudes. Certains liens se sont dénoués quand d’autres enfin prenaient du sens. J’ai senti mon regard s’éclairer, mes épaules se dégager soudain d’un fardeau qui ne me semblait pas si lourd. Avant qu’il ne s’envole à mesure que mon bien-être mental commençait à penser puis panser ses blessures. Si heureuse que j'en devenais belle

Il n’y avait soudain plus assez de place dans ma poitrine pour respirer l’air de la vie.
Naître.

Je l’ai vu vivre et puis je l’ai vécu.
Pour qu’encore, chez d’autres, des lucioles de vie s’allument. 

Soignée, soignante, vivante, pour tout ça, je continue. 

4 janvier 2015

Que votre année soit belle

En vrac mais du fond du coeur... 

En 2013, j’ai fait la révolution. J’ai coupé des ponts, mes cheveux aussi même si je n’aurai probablement pas dû puisque ça n’a pas plu mais j’ai appris que j’en étais capable.

En 2013, j’avais déjà une montagne de tendresse pour mes abonnés twitter. Ceux qui étaient là quand dans la vraie vie, les mots « à l’aide » n’arrivaient pas à passer mes lèvres. Il y a eu Lulla, Wendy et Emm qui tout en douceur ont su trouver les mots pour mettre ma révolution en marche.

Il y a eu Biche à travers qui j’ai découvert un petit bout de la kiné que je voulais être et qu’un petit bout de femme pouvait avoir un sacré caractère et tout déchirer pour soutenir les autres.  

Et puis tant d’autres, que j’ai eu la joie et l’immense fierté de rencontrer en vrai, ceux qui ont un éditeur dont on peut acheter le livre(!), eux mais aussi tous les autres, avec leur cœur en or et leur médecine qui me ressemble.

En 2014,  j’ai pris la résolution de chambouler aussi ma vie professionnelle. J’avais pris un tel risque dans ma vie privée, que rien ne devait me faire plus peur à présent. Bien m’en a pris. J’ai quitté un navire qui prenait l’eau mais qui visiblement n’avait aucune envie de m’aider à écoper. Ou alors, fort de décisions administratives farfelues, se plaisait à écoper dans le mauvais sens.

Je me suis juré, cette fois, de visiter plein de cabinets avant de choisir. Pour bien choisir. Puis je suis tombée amoureuse du premier et j’ai signé. Sans jamais regretter.  

Je me suis dit que j’avais muri et comme j’étais une grande fille, je n’avais plus rien à craindre de l’URSSAF. Ils m’ont fait pleurer avant même que je ne me sois officiellement installée.

Ils m’ont aussi officiellement convoquée au tribunal un premier avril (oui, oui) pour une affaire RESOLUE en 2012 (oui, oui, oui), je n’y suis pas allée, j’ai quand même envoyé un courrier pour lequel je n’ai aucune nouvelle à ce jour, ni de l’audience d’ailleurs.

Leurs premiers mots doux, six mois après, commençaient par « mise » et finissait par « demeure ». Mes mots à moi furent aussi tendres « voilà vos sous mais sans majorations parce que je n’ai rien fait de mal ». C’était en Août. Ils ont pris les sous et n’ont pas reparlé des majorations. Ne m’ont pas parlé du tout d’ailleurs. A quoi ça sert d’écrire si personne ne vous répond ?

Parce que c’est bien joli mais pendant ce temps, moi avec ses parents et la maîtresse j’essaye d’apprendre au môme que répondre quand on vous parle, c’est la moindre des choses lorsque qu’on est poli et bien éduqué. Aheum.

En 2014, j’ai appris qu’on pouvait courir un marathon après 180km de vélo et 4km de nage et ressembler trait pour trait à un humain normal et que ce n’était pas trop mon truc de soigner ces gens-là moi qui court à peine deux heures par an…

J’ai appris que vouloir faire du soin palliatif/compliqué/grave(issime) à domicile c’est noble. C’est chic à dire. Ça fait adulte. Mais même adulte bordel que c’est dur de sentir les larmes monter devant un patient en détresse à qui on ne pourra pas dire « ne vous inquiétez pas ça ira ». Pleurer dans la voiture en sortant, ça laisse des trainées de mascara sur les joues et les yeux rouges et quand le patient d’après, tout aussi mourant que le précédent essaie de vous mettre du baume au cœur, ça fait encore plus mal.

En 2014, J’ai appris qu’on pouvait dire en toute impunité à un fonctionnaire de l’état en arrêt depuis longtemps que suite à un dysfonctionnement, sa demi-paye ne serait pas versée ce mois-ci mais le mois suivant. Et que ça n’est pas censé nous empêcher de vivre.

Du coup parfois, grâce à l’état, un paquet de chips à 0,99€ pouvait nous aider à sauter un repas. C’est pratique en fait, ça fait deux fois moins de travail en cuisine, de vaisselle. Ça consomme moins d’électricité et en plus on tient plus longtemps avec un plein de courses.

D’ailleurs saviez-vous que le gruyère rapé est moins cher au kilo dans les plus petits sachets ? Que les marques discount, ça remplit aussi bien l’estomac, même que des fois c’est bon ? Que 200g de lardons à 1,34€ ça peut faire 5 portions d’adulte ? Suffit de mettre 500g de pâtes pour tasser.

Aujourd’hui quand je vais chez quelqu’un et qu’il y a des yaourts de marque dans le frigo, je me dis « oh mon dieu, ils doivent être riches eux ».

Côté pile, je cuisine beaucoup plus. Parce que des produits locaux, ce n’est pas si cher, c’est sain et puis c’est bon. Parce que faire des gaufres, c’est facile et que ça fait exploser ma jauge de Chérie qui Déchire. Surtout avec une chantilly montée à la main « parce que tu le veux bien ».  

Côté pratique, saviez-vous qu’un fauteuil roulant, ça ne se range pas bien dans le coffre ou sur la banquette d’une petite voiture de fille ? Moi non plus. Mais ça, c’était avant.    

J’ai une grande voiture de femme(!) maintenant. J’en suis absolument fan. Je dis « salut beauté » quand elle me charme en ouvrant ses rétroviseurs toute seule. Quant au fauteuil, on disait que c’était dans la tête. Curieusement les antibiotiques ont marché sur la tête, ma moitié a reposé les pieds sur terre et le fauteuil a retrouvé la vitrine du magasin.

En 2014, j’ai dit « Je t’aime, je serais toujours là pour toi, je suis fière de toi », les yeux dans les yeux pendant que ce c****** de médecin prétentieux lui plantait une aiguille dans le dos et que mon cœur se déchirait en lambeaux. J’ai appris ce jour-là qu’il était possible d’avoir mal pour son âme sœur, mal à en devenir folle. A en cauchemarder la nuit, à en trembler encore, à ne plus voir la route mais ses yeux pleins de larmes sur le pare-brise. Que son regard à cet instant ne s’effacera jamais, il est imprimé au fer rouge sur mon cœur qui reste à vif, des mois après.

J’ai appris que les galères prennent la tête mais n’empêchent pas ces bouffées de bonheur qui jaillissent parfois d’un regard ou naissent d’un baiser plein de douceur. Ces petits riens qui font tout. 
Poser mes yeux sur son visage. 

En 2014, comme ça devenait un peu lourd tout ça, malgré tout, j’ai croisé une psychologue de l’autre côté de la barrière. Pour la première fois. Elle me coûte cher mais j’ai besoin d’elle. Pour démêler ma sale caboche de petite fille solide, pas si solide, fragile, grandie un peu trop vite.

2015 commence à peine. Je suis une bonne professionnelle et une bonne fille à marier parce que j’excelle en logistique domestique. J’ai cependant oublié d’être une fille et une grande-sœur qui déchirent. Une amie aussi. Je n’ai été là pour personne quand il l’aurait fallu et quand j’ai cru l’être, il faut croire que ce n’était pas de la bonne façon ou pas le bon moment.

Je crois que la psy a eu pitié de moi quand j’ai dit que je me vidais la tête en faisant le ménage. Aussi quand j’ai dit que j’avais plein d’amis, enfin de gens pour qui j’éprouvais beaucoup de tendresse, mais que sur internet et d’ailleurs je n’étais pas sûre – caliméro – que tous ceux à qui je pensais en aient pour moi – caliméro², à tel point que je n’ose plus parler par moment – calimérox.

En 2014, j’ai été chef de famille, médecin, infirmière, aide-soignante, maman-bis, taxi, cuisinière, femme de ménage, secrétaire personnelle, masseuse, comptable, en plus d’être une compagne qui déchire. J’ai été une grande sœur en carton, une amie qu’on n’avait pas envie de revoir ou qui n’avait pas envie de l’être.

En 2015, j’aimerais juste être moi et parfois ne rien faire.

Ou être là, sur twitter ou dans le monde réel, pour ceux qui ont su l’être pour moi les rares fois où j’ai réussi à appeler à l’aide.

Je vous aime.


Que cette année soit belle. 

10 décembre 2014

Con-tinuité des soins

« Allo, oui, c’est pour une visite à domicile, elle a été opérée la semaine dernière, le docteur a mis urgent et puis elle a du mal à respirer »

Hasard ou coïncidence, une des patientes que je suivais dans le quartier voisin vient d’être hospitalisée. J’ai trop besoin d’argent pour glander pendant une heure alors que le travail me tombe dans les bras. En temps normal j’aurais refusé parce que ça va se bousculer au retour de l’autre, et j’aime pas courir. Mais l’hôpital, l’aïgü, le goût de l’adrénaline me manquent.

J’ai calé une heure. Le temps d’un bilan et d’une séance sur le papier. Le temps, essentiel pour moi, de dire bonjour, de comprendre et de discuter.

Son mari m’accueille chaleureusement mais ce n’est rien à côté du sourire de sa femme et de ses yeux pétillants d’humour.

Elle est sortie hier de l’hôpital. Elle a été opérée « des intestins » vendredi donc J1.
Ils ont enlevé le  « tuyaux » à J3.  Sortie à J5.

A J5, un docteur dans un grand hôpital dans un grand service de chirurgie, a signé les papiers de sortie y incluant une ordonnance de kinésithérapie respiratoire.

A J6, ici, dans ce salon cossu et douillet, aux côtés de cette vieille dame en déshabillé de soie et dentelle un peu usé dont je connais maintenant le nom, je cherche en vain un courrier, une radio, un ancien compte-rendu. Rien. Elle n’a pas vu de médecin depuis son retour, ceci dit, si elle était à 24h près, elle ne serait pas rentrée, si ?

Elle n’a pas de problème de santé dit-elle. Enfin si. Un peu de diabète et de la tension parfois. Elle prend des médicaments mais je ne reconnais pas les noms sur l’ordonnance.

Elle est en surpoids et elle dit avoir du mal à respirer depuis des années. Mais depuis la chirurgie c’est pire. Pas de traitement à visée respiratoire à ma connaissance sur l’ordonnance.

L’auscultation est chargée. La fréquence respiratoire élevée. Trop pour un post-op récent qui allait bien AVANT mais pas incompatible avec une pathologie respiratoire chronique. La dyspnée (essoufflement) au repos est gérable. A l’effort, c’est la catastrophe.

Je tente de rassembler mes éléments de bilan.
J6 chirurgie digestive (douleurs + vomissement) – laparotomie pour ? *
J3 ablation « tuyaux » : drains ?
ATCD respiratoires ?
Syndrôme restrictif (surpoids) + apnée du sommeil.
Dyspnée + polypnée + encombrement présents A PRIORI, AVANT la chirurgie.

En fait je ne sais rien.

Mon alarme bidale diffuse doucement l’adrénaline dans mon corps.
Impossible de savoir depuis quand elle est comme ça et de caractériser l’urgence. Si elle est insuffisante respiratoire chronique depuis longtemps, c’est peut-être son état de base et pas la peine de s’alarmer. Mais est-elle réellement atteinte d’une pathologie respiratoire ? Et si c’est pas son état de base, alors là, ça craint.

J’enclenche sur la séance.

Là, c’est mon domaine. Je touche à peine mais j’écoute, je surveille. La balance bénéfice/risque sur une aiguille aiguisée. Favoriser le désencombrement sans déclencher la douleur abdominale. Favoriser le désencombrement sans augmenter l’essoufflement. De la haute-voltige et les yeux fermés en gros vu le peu d’informations que j’ai. Un numéro d’équilibriste que j’aurai préféré faire à l’hôpital et pas dans un canapé moelleux loin de tout médecin pour crier au loup. Apprendre les trucs et astuces pour qu’elle reproduise les bons gestes chaque jour en mon absence. Lui expliquer. Comment ça marche un poumon, pourquoi on crache, pourquoi elle a mal, qu’est-ce qui doit l’alarmer, comment gérer … Et elle s’en sort plutôt bien. Un peu moins essoufflée à la fin.

Je pars contente mais pas sereine.

Je voulais lancer un #DocTocToc sur twitter mais comme à chaque fois on me suggère d’appeler le médecin traitant, je saute le pas et je laisse un message sur le portable de son généraliste.

Puis prise d’une intuition, j’appelle le service mentionné sur l’en-tête de l’ordonnance. On ne sait jamais si par miracle j’arrivais  à passer la barrière du standard… C’est passé tout seul !

Le docteur a l’air fatigué. Oui il se souvient de la patiente mais pas beaucoup parce qu’il la rencontrée hier, le jour où il a signé les papiers. Il ne se souvient pas de l’intervention qu’elle a eu puisqu’il ne l’a pas suivie. Dans un service de chirurgie aigüe. Oui elle avait de l’oxygène le jour du départ et elle a bien tenu quand ils lui ont enlevé mais il ne sait plus pourquoi on lui avait mis. Non ils n’ont pas fait de gaz du sang** pourquoi ? La saturation au doigt** n’était « pas trop mauvaise ».
Il n’a pas accès au dossier mais il peut voir la radio si je veux.
Oui je veux bien merci. Ah elle est encombrée mais rien de plus ? Bon ok. Bien.
Euh. Bah merci hein.
Bisous ?

Va falloir que j’arrête de prendre les grands médecins des grands services des grands hôpitaux pour des dieux, moi. J’ai l’impression d’en savoir autant que lui. Serais-je une déesse du coup ?

Le médecin traitant me rappellera plus tard me confiant l’avoir fait hospitaliser dans un sale état respiratoire (surprise !) à – tenez-vous bien, J-45, J MOINS 45, il y a un mois et demi. Il n’a eu aucune nouvelle depuis. Donc de son retour à la maison, de sa réhospitalisation, de la chirurgie pratiquée et de sa réapparition à domicile sans trace de son passage à l’hôpital si ce n’est l’ordonnance de doliprane et de kinésithérapie respiratoire.

A J7, elle a été réhospitalisée.
Pas assez d’oxygène dans le sang. Elle devenait bleue au moindre effort.
C’est son mari, rongé d’inquiétude qui a appelé les pompiers.
Elle n'avait pas 65 ans et vraisemblablement, elle ne rentrera jamais chez elle. 

Moralité toute subjective :

On ne fera pas de bonne médecine tant qu’on ne bossera pas main dans la main.

Si le docteur avait eu plus d’informations, s’il avait pu prendre le temps de discuter avec ceux qui suivaient la dame avant, s’il avait eu le temps d’appeler le généraliste, il aurait peut-être eu des doutes sur la pertinence du retour à domicile.

S’il avait eu une formation plurielle, moins hospitalo-centrée, il aurait peut-être pu comprendre à quel point respirer « pas trop mal » sur un fauteuil d’hôpital est mille fois plus simple que de ne pas s’arrêter de respirer en passant du canapé aux WCs. Etre chez soi, c’est rassurant mais ça demande de bonnes capacités physiques ou des aménagements.

Y a pas plus dur parfois quand on est en surpoids, insuffisant respiratoire chronique, après une chirurgie et 10 jours d’hôpital à manger de la ***** que de se relever d’un canapé un peu bas. Même quand on ne sature pas trop mal sur le lit d’hôpital.

Si le médecin généraliste n’était pas si débordé par ces patients qui déplorent ses retards alors qu’il consulte parfois jusqu’à 22H pour voir ceux qui sont venus à la fin des consultations libres et que maintenant qu’on a attendu docteur… il aurait peut-être appelé pour avoir des nouvelles. Il aurait peut-être eu le temps d’appeler l’hôpital pour détailler les antécédents de la patiente qui apparaissent dans SON dossier et pas le LEUR.

Si le docteur de l’hôpital ne me pensait pas si talentueuse, il aurait peut-être pensé que pour bien travailler, il fallait m’en dire un peu plus et il m’aurait peut-être fait un petit mot pour m’expliquer la situation. D’autant plus qu’on ne juge pas bon de tout dire habituellement aux patients, pourquoi là, leur laisser la responsabilité de m’expliquer ce qu’on ne leur pas entièrement expliqué dans un domaine qu’ils ne maîtrisent pas ?

Si j’avais cru en moi, j’aurai peut-être réussi à dire au docteur de l’hôpital le fond de ma pensée. Lui dire que cette sortie me semblait bien prématurée et qu’en l’absence de documents me rassurant sur son état que je jugeais inquiétant, je lui renvoyais la patiente.

Si j’avais cru en moi, je me serai rappelée que dans mon cœur tous les humains se valent et que mon avis de kiné, de femme, de soignante, à cet instant présent, pouvait être aussi pertinent que celui de ce grand docteur.

Si on avait bossé main dans la main, la patiente ne serait peut-être pas sortie. Elle n’aurait pas craint l’étouffement à chaque pas pendant 48hrs. Son mari n'aurait pas vécu chaque instant comme si c'était le dernier de sa bien-aimée. Nous aurions tous eu plus de cartes en mains pour mieux nous occuper d’elle, lui éviter un retour en catastrophe plus mal que jamais. 

Quand est-ce qu’on commence ?

BORDEL !

*Laparotomie : longue ligne d’ouverture ne donnant aucun indice sur ce qu’ils ont pu faire en dessous.

** Gaz du sang : mesure – entre autre – de l’oxygène (saturation) dans le sang (en beaucoup plus compliqué), plus fiable et plus complet que la mesure au doigt chez les sujets à risque. Permettant mieux d’évaluer la qualité de la ventilation et donc les capacités de retour à la maison. Enfin c’est comme ça que je le vois. 

23 novembre 2014

Règlement de comptes

J’aimerais savoir. J’aimerais comprendre.
Ce qui s’est passé dans ta tête à toi quand tu lui as dit cette horreur.

Tu as voulu la rassurer peut-être ?
Faire la conversation ?

Cette dame, elle ne peut pas se lever. Elle est arrivée là, il y a des jours. On ne lui a probablement pas dit grand-chose. Ce qu’elle sait, elle, c’est qu’elle n’arrive plus à marcher. Que quand elle se tient debout, à gauche, son corps s’effondre. Sans qu’elle ne puisse rien y faire. 

Ce qu’elle sait, cette dame, c’est qu’elle ne peut plus tenir sa fourchette. Ça fait quelques jours déjà et ça ne progresse pas alors ça l’inquiète.  Son mari n’est pas du genre dégourdi et avec sa maladie ce n’était déjà pas bien drôle alors là…

Le médecin des urgences l’a regardée rapidement. Le médecin du service aussi. Elle n’a pas vu de kinésithérapeute. Forcément elle est arrivée peu avant le week-end et y a eu un jour férié alors… Les filles grommellent quand elle demande à aller aux toilettes. Elle les comprend, les pauvres, elles ont du boulot, elle ne cesse de les embêter et elle tellement de mal à marcher.

Son mari a crié que c’était du grand n’importe quoi alors on lui a amené une paire de cannes pour l’aider. Personne ne lui a montré comment s’en servir. Même que deux jours après, quelqu’un est venu les chercher pour « un patient qui en avait plus besoin ».

Elle voudrait marcher un peu mais n’ose pas. Elle est tombée en voulant aller seule aux toilettes le premier jour. Elle a crié, un peu, pour qu’on vienne l’aider. Elle n’était même pas debout qu’on lui disait qu’il allait falloir arrêter les bêtises, qu’ils n’avaient pas que ça à faire et qu’ils lui sauraient gré de bien vouloir crier moins fort parce qu’elle n’est pas seule ici.

Elle a bien vu le regard de son mari quand il est passé devant le bassin plein d’urine. Posé négligemment sur un tabouret à côté du lit. Elle a appelé pour le vider mais personne n’est venu. Alors elle s’est contorsionnée pour le réutiliser. Maintenant, il est bien plein. La honte lui a envahi les joues quand elle l’a vu s’en saisir avec bout de papier et s’en charger. Elle a pleuré.

Une infirmière, toi, est passée quelques heures après.

Tu lui as donné les cachets. Tu lui as vaguement demandé comment elle allait. Tu as été déçue de voir que manifestement elle avait quelque chose à dire. Elle t’a confié son inquiétude. Elle t’as dit qu’elle n’était pourtant pas feignante mais que malgré tous ses efforts, elle n’arrivait toujours pas à tenir debout que ça risquait d’être compliqué à la maison etc…

Et là, là, tu as eu ce trait de génie, ce petit grain de folie – oui celui là-même qui nourrit ma rancœur à l’égard de tes semblables, tu as trouvé de bon ton de répondre :

- Oh mais vous savez, des fois, c’est juste dans la tête hein…

Tu aurais pu t’arrêter là. Ça ne m’aurait pas empêché de vomir mais tu aurais limité le nombre de coups de couteau que tu lui plantais dans le bide. Forcément, avec le tact et la mesure qui te caractérisent, tu as poursuivi :

-  Vous n’avez qu’à faire un peu plus d’efforts, vous verrez…

Et tu l’as laissée là. Le ventre déchiré par la violence de tes bonnes paroles.  Tu es sortie avec l’impression du travail accompli. Sais-tu combien tu l’as blessée ?

Qui es-tu ? Qui es-tu pour juger l’autre alors qu’il est au plus bas ?
Qui es-tu pour te permettre tant de condescendance et de mépris envers elle ?

Tu es une petite main de l’hôpital. Tu travailles dur, sans compter les heures, pour une paye de misère, une reconnaissance proche de zéro de la part de CERTAINS patients. Tu as le droit d’être blessée par le monde qui t’entoure. Cela te donne-t-il le droit de blesser ceux qui sont en dessous de toi ? Ceux qui dépendent de toi pour guérir ? Ceux que ton diplôme t’as donné le droit de soigner. D’accompagner.

Faire du mal gratuitement n’a jamais fait partie du diplôme d’aucun soignant. Pourquoi toi ?

Oui parfois c’est dans la tête. Mais ce n’est pas en le balançant brutalement ainsi qu’on le soigne.

Oui cette fois c’était dans la tête.

Elle a 53 ans. Son mari va mourir d’un cancer. Elle a fait une rupture d’anévrysme.

Alors oui elle ne ressemble pas à une patiente cérébrolésée grave. Elle n’est pas incontinente, ne bave pas, n’est pas inerte et nourrie par sonde mais elle a des lésions cérébrales.
C’est marqué sur ta PUTAIN de feuille de transmissions.

Est-ce que quelqu’un a demandé au kiné de venir jeter un œil ?
Est-ce que t’as demandé aux AS comment elle se débrouillait ?
Comment peux-tu croire que si elle est au lit c’est parce qu’elle n’est pas courageuse sans lui parler et pire encore lui faire comprendre ?

Tu n’as aucune excuse.

Tu crois que tu vaux mieux qu’elle ? Qu’avec ta blouse tu peux tout te permettre ?
C’est ça ta notion du respect ??

Dis-moi que t’as honte.

Dis-moi que tu n’es pas allée rire avec tes collègues en disant que t’avais bien raison c’était qu’une feignasse.

Dis-moi qu’il reste un peu de bienveillance et d’amour en toi pour d’autres que ta petite personne. 

Dis-moi que tu sais être une soignante et faire des merveilles avec un sourire...

Je t’en supplie.

J’ai tellement envie d’y croire encore…


Le problème, c’est que ce n’est pas la première fois. Dans le même service. Le même hôpital public. Et pas toujours avec le même professionnel, toutes professions confondues, kinésithérapeutes compris. Le mot soignant m’écorche trop le cœur pour le poser là. Et j’en ai ras-le-bol de vous voir faire du mal. Ras-le-bol de ramasser à la petite cuiller des gens meurtris plus par votre attitude que par la maladie et l’hospitalisation.

J’ai mal pour eux bordel, comment osez-vous ??

La prochaine fois, j’écrirai peut-être une lettre au directeur.
Et ça ne changera rien.

31 octobre 2014

J'étais juste fatiguée

Ce n’était déjà pas une nuit des plus joyeuses. Seule. Agitation, insomnie, sueurs froides, le manque, l’absence… Le genre de nuit que je ne craignais pas avant. Et que je hais aujourd’hui vu mon rythme décousu et acrobatique où mon état à l’issue de ces journées qui s’étirent est absolument imprévisible. Et cette route un peu longue, un peu dangereuse où les fleurs sans cesse renouvelées sur le bas côté m’empêchent d’oublier que certaines erreurs coûtent cher.

Un rythme et une route qui me font redouter les nuits courtes qu’elles soient emplies de d’angoisse mais aussi de tendresse.

« You know you’re in love when you can’t fall asleep because reality is even better than your dreams »

7h15  Non, soyons honnêtes

7h21 Je suis presque à l’heure. Je démarre la voiture couverte de condensation. Je grelotte. Le ciel est bleu, très pâle à l’horizon, plus foncé au zénith. Les nuages bas s’enflamment sous les rayons du soleil rouge qui perce timidement le long de la campagne. Elle est si belle à l’aurore cette départementale…

J’ouvre le cabinet, allume les lumières, le PC et booste les chauffages avant de retirer mes mitaines et mon blouson. 22 patients de programmés. Grosse journée avec beaucoup de factures à faire, fin du mois oblige mais une bonne pause déjeuner. Trois visites mais deux heures pour les faire. Fin de journée prévue à 20h30 mais que des gens chouettes dans les trois dernières heures. Ça va le faire.

8h. Premier patient. Thomas. 8 mois, bronchiolite. Habituellement j’adore ça. Évidemment à l’instar de ma nuit pourrie, loi des séries oblige, rien ne va. Genre pas du tout. Genre votre môme, « déshabillez-le », « Ouh là, on va pas faire grand chose ce matin », « Bah alors mon grand ? », « bon, bah, je vais le moucher mais c’est tout hein… », « vous pouvez le rhabiller, je vais vous faire un petit courrier pour le docteur, tidadidadoum », « va falloir le voir rapidement votre docteur hein, genre euh aujourd’hui ». Tu la sens la confiance ?

8h45. J’ai vu un patient sur 22. J’ai quinze minutes de retard à rattraper de façon  la plus échelonnée possible histoire d’éviter le coup de la dernière fois : « Ah cinq minutes de moins, sur une séance de 30, ça fait beaucoup et c’est pas la première fois et ça m’agace », « Qu’est ce que vous faites pendant ces cinq minutes après la sortie du dernier patient, vos collègues ont déjà tous enchaînés avec la personne suivante.. ». J’ai pensé fort, très fort « BAH SI T’ES PAS CONTENT CASSE-TOI ». Mais c’est une autre histoire.

Mon alarme bidale mettra deux heures à se calmer. Parce qu’il était franchement moyen ce gosse. J’espère que j’ai été claire. Pas trop alarmante mais suffisamment quand même. Et que ça ne justifiait pas une consultation aux urgences.

Je jongle avec les rendez-vous. Il me faudra 6 patients pour récupérer ces foutues quinze minutes. Sans un instant à moi. Pas un seul. J’ai l’impression de nager. Je vole d’une longueur à l’autre sans respirer, à un bon rythme. Je tiens. Ça va.

Pause déjeuner tranquille, je vole vingt minutes allongée sur la table avec une tasse de thé sur le ventre et une vidéo quelconque en replay.

12h50. Je pars en visite. Avec un peu d’avance pour ne pas courir. Si j’avais su que j’allais replonger jusqu’à 19h30 sans sortir la tête de l’eau je n’y serais peut-être pas allée. Évidemment, comme je suis large, je déborde. Le domicile c’est la mort. J’aime tellement ça que tenir les délais est une horreur…

14h50. De retour au cabinet. J’ai 12 chèques à valider avant le patient de 15h.
J’avais rien à 15h30 mais un nouveau patient s’est greffé hier. Suspens.
Ordonnance, carte vitale, dossier, « qu’est-ce qui vous amène ? sur une génération seulement merci », bilan puis mini-séance.

Retard 10 minutes. Échelonnage tout ça…

17h « Donc vous avez eu mal deux heures après la séance, ça a duré 12h, ça ressemblait à des courbatures mais ça n’en était pas, et c’est passé, mais quand c’est passé, vous aviez encore mal ? Et autant mal qu’AVANT la séance ou moins ? ».

C’était une kiné qui essaie de faire des liens subjectifs de cause à effet et d’évaluer l’efficacité de ses choix de traitement… LA SIANSSE.

18h. « Vous ne pourriez pas me masser les épaules, j’ai tellement fait le ménage que je suis contracturée, oh là là, je sais que je viens pour ma cheville mais… »
J’ai le cerveau en bouillie. Je saute sur l’occasion. Ça va lui faire plaisir et moi ça va me reposer l’esprit. J’ai le dos qui commence à me lancer, les épaules qui tirent, les poignets qui craquent. Je serre les dents.

19h. J’ai la tête qui tourne. Les genoux qui tremblent. Je n’ai rien avalé depuis midi. Rien bu non plus. La patiente est à l’heure cette fois et ça ne m’arrange pas. Je l’embête en disant que j’échange son retard de la fois passée contre cinq minutes à moi. Elle rit. Jaune. 

Je croque une pomme en tapant mes impressions sur la séance d’avant et son contenu.

19h30. 20 patients. 18 factures. Deuxième pause pipi. Presque 7h. 7h putain, sans respirer. Lapin. Je crois que je vais offrir des chocolats à celui qui n’a pu venir. Je m’assois au bureau. Incapable de rien. Les yeux dans le vide. Lasse. Mal partout. Une ombre. Une petite chose au bord de l’asphyxie.

Plus de collègues, je suis seule pour finir.

20h. Dernier patient. On évoque son besoin de lever le pied. Je raconte mon choix de ces putains de journées en échange de jours entiers de liberté. Je lui explique mon hypothèse pour son genou, surprise dans mon état d’être encore capable d’en formuler.

20h40. J’ai éteint les lumières. Les chauffages. L’ordinateur. Je pleure d’épuisement. Je me trouve nulle de ne pas tenir des journées qui sont habituelles pour nombre de mes collègues. Eux font ça 4 à 5 jours sur 7, parfois avec le double de patients. Pourquoi pas moi ? Y’avait pas le programme « physiquement indestructible » dans les gamètes qui m’ont fait naître ?

Je regarde la table de massage. Et j’ai un doute. Et si…
Je suis trop fatiguée. J’ai trop mal. Je ne marche plus droit, je vois flou. Suis-je vraiment capable de rentrer ? Suis-je en état de reprendre la voiture, de faire en sens inverse les 30 kilomètres de prés et de forêt qui me séparent de mon lit ?
Sans faire du mal à ma voiture, me faire du mal voir pire, blesser quelqu’un ?

Ils sont beaux les platanes à l’aurore. Sont-ils toujours si attrayants dans la nuit noire ?

Je ne vais pas dormir là quand même. Mais je pourrais m’allonger non ? Comme sur l’autoroute « Fatigué ? Faites une sieste ». Il fait froid maintenant. Et puis j’ai peur ici toute seule. Et puis merde, je suis jeune, je suis en pleine santé, putain, y a pas de raisons, merde, je ne suis pas faible, je DOIS pouvoir le faire.

C’était une folie. J’ai mis le chauffage à fond comme après les rares et bonnes soirées kinés d’avant. La musique fort. C’était pas la bonne heure. Pas une seule chanson bien ringarde pour tarir les larmes en chantant à tue-tête. Alors j’ai pleuré de trouille pendant la moitié du trajet. « Je vais faire une connerie, je vais faire une connerie, concentre-toi bon sang, t’as une famille, tiens bon, y en a plus pour longtemps ». La lumière des phares en face se brouillaient encore plus que d’habitude dans les larmes et le mascara fondu.

Je suis rentrée, je me suis écroulée. Il est 21h20. 

J’étais juste fatiguée.
Et j’aurais pu ne plus être en vie.

Papa, maintenant que tu me lis, promis, n'aie pas peur, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas...

18 octobre 2014

Ose devenir qui tu es


Soignante.

Le billet précédent, je l’ai craché entre des torrents de larmes, le cœur broyé par les doutes et l’angoisse, il y a plusieurs mois de ça. Tout y est vrai. Mon image ici, si belle soit-elle, n’était qu’une illusion soigneusement entretenue. Un espèce d’idéal que je n’avais plus aucune force ou envie d’atteindre. Et puis j’ai revu des copains. Des bisounours qui font la même médecine que celle qui vibre dans mon cœur. Celle que je désespère d’exercer mieux. Ne me demandez pas pourquoi, comment mais j’ai commencer à faire le ménage dans la soignante qui grandit doucement en moi. J’ai repris le dessus. Bon j’ai pris des médicaments aussi mais chut. Et j’ai recommencé à avancer. J’ai aimé ça. Et le dernier sujet du Mededfr  m’a donné envie de vous le raconter. Avec le billet d’avant ici en italique et ma nouvelle réalité.

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Je ne sais pas si j’ai la classe. Mais maintenant je dis non. Que le planning est plein et que ça va dégrader ma capacité de suivi. Que changer de kiné tous les jours c’est pas l’idéal. Je dis aussi que je ne sais pas. Dès le début. Que si ça traîne, ça sera peut-être parce que le patient est chiant je n’ai pas choisi la bonne stratégie et que j’orienterai vers un second avis. Que j’attends d’eux qu’ils me disent s’ils ne sont pas satisfait. Ils ne me le disent pas. Mais je me sens plus légère de leur proposer. Je me sens vraie.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.

Oui bon, chaque chose en son temps hein :D Et j’aime pas le sport d’abord.

Elle sait beaucoup de choses Marion.

Moi aussi. Même que je suis en train de soigner une entorse cuboïde-cinquième méta, même pas que je savais que ça existait. Et ça marche.

Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ». Ces kinés dont JE fais partie.

« Et du coup, ça a changé quoi dans ta pratique ? ». Je lui dis doucement. Je n’ai plus cette pointe de jalousie, de frustration qui me vrille la poitrine. Plus cette sensation de nullité qui douche mes maigres efforts. Juste de la curiosité.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

C’est vrai. Mais juste partiellement finalement. J’ai appris plein de conneries mais j’ai aussi rencontré plein de gens chouettes ou moins chouettes. Des gens qui m’ont enrichi, d’autres qui ont précisé combien leur voie n’était pas la mienne. Ma voie que je trace, pas à pas. Mes pas, ma voie.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

C’est mon choix. Et ce n’est pas pour le ménage ou la lessive. C’est pour moi. Pour mon équilibre. Parce que je ne suis pas wonder-woman. Et que maintenant j’arrive à leur dire, quoiqu’ils en pensent. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de faire autre chose entre deux. De laisser mon esprit s’aérer. Pour les soigner eux, j’ai besoin de me soigner moi. De me protéger de la noyade.
Et 35h sur trois jours, c’est bien assez.
Et j’aime bien l’amour est dans le pré.
  
J’ai plein de patients intéressants.

J’oublie toujours la moitié de ce qu’ils me disent mais je les adore, ces gens me fascinent. Ils ont tellement de choses à raconter. Quand je pense à eux, dans l’ensemble, c’est avec respect, envie de bien faire, envie de faire du bien. Avec mon coeur. Simplement.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé. Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien.

Je mets toujours les radios à l’envers. Et je m’en fous. Je rigole toute seule en disant au patient que ça commence mal et qu’il devrait avoir peur. Je n’ai toujours aucune méthode, je ne sais toujours pas vraiment par où commencer. Mais je regarde. Je m’éclipse de ma séance quand #BossChéri analyse des radios, juste pour l’écouter et apprendre. Lui il lit le compte-rendu APRES. GUEDIN VA ! Bah hier j’ai essayé. Et j’ai eu tout bon. Et je… *ceci était un orgasme*.
Et en plus je fais rire les patients. Je… *Double*.
                       
30 minutes c’est parfois tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

C’est toujours aussi court. Mais j’annonce la couleur. « Aujourd’hui, on fait le point. Je ne vous soignerai pas je vais juste chercher à comprendre, je vous ai bloqué un créneau demain pour le soin à proprement parler, j’espère qu’il vous ira ». Je suis droite dans mes baskets. Ça me semble juste et légitime. La nécessité préalable d’un bon soin. S’ils ne le comprennent pas, tant pis. Moi je déborde d’assurance et je me sens foutrement sexy. Rien à voir, je sais.

Pour les bilans, j’ai acheté un ordinateur rien qu’à moi. J’ouvre une page word toute neuve et mes doigts filent sur le clavier. Ça va plus vite, ça ne fait pas de pâté et je peux ranger après dans l’ordre qui me va. Je peux noter des trucs en gros et en rouge, ce que je n’ai pas regardé la première fois et qu’il faudra tester la fois suivante. Je peux noter tous ces détails qui n’intéressent que moi, qui ne semblent importants qu’à moi et que je ne veux pas oublier cette fois. Enfin.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche. J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

Maintenant j’ai mes cours de P1 sur l’ordinateur, tous mes schémas d’anatomie. Je les regarde et je les partage. J’élabore des hypothèses en même temps que je leur montre de quoi je parle. Je crois qu’ils aiment ça en fait. Leur regard change. Certains me disent que c’est bien parce qu’ici on explique bien. Ça me fait sourire parce que justement je ne fais plus rien pour. Pas d’artifice, pas de façade. Juste dire tout haut ce que je pense tout bas. Réfléchir avec eux.

Je ne sais plus comment apprendre.

Finalement, je crois que si.

« J’ai besoin de savoir ce que vous avez ressenti, comment vous avez vécu la séance et la suite. En fonction, je modulerai le contenu de la séance. Et on va tâtonner ensemble jusqu’à trouver comment vous faire avancer au mieux. »

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

Maintenant, avec mon ordinateur de poche, je note tout. Les évolutions depuis la séance précédentes, les nouveaux éléments, le ressenti du patient et ce que je choisi de faire en fonction de ce qu’il me confie. Et ça ressemble à ça :

« Suite aux ondes de choc, douleur de novo 72hrs dans la zone de frappe masquant la douleur habituelle. Douleur habituelle qui réapparaît à un niveau d’intensité moindre avec augmentation des possibilités fonctionnelles.
ð      Poursuite ODC 2Bar 2000 coups (contre 1500.) Evaluer si phénomène d’habituation et balance bénéfice-risque rapport à la douleur de novo.
ð      Mobilisation vers gain d’amplitude (RE 40° ce jour)
ð      Travail des abaisseurs
ð      Massage paume de main (nodules sur le trajet tendineux, dupuytren ? qui semblent améliorés par le massage) »

Ça ne vous parle pas peut-être pas mais je ne m’en lasse pas. Parce que c’est ça pour moi, faire du bon boulot. C’est moi qui l’ai fait bordel. Oui j’y crois toujours pas vraiment. Et là, c’est pas juste un bonbon mauvais enrobé dans un joli papier. Ce qui est noté, je l’ai fait. Les questions, je me les suis posées. La réflexion, je l’ai vécue, pas juste racontée. J’oublie toujours. Mais à chaque séance, je peux relire le contenu de celle d’avant et déduire en fonction des résultats comment adapter et corriger ma stratégie de soin. Ce que je fais aujourd’hui avec eux, je sais pourquoi. Dans quel but et ce que j’en attends. Ou pas.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je le fais toujours. Le plus possible. J’essaye de réfléchir. D’emmagasiner. Et j’ai arrêté merci les médicaments ? de me prendre pour une sous-merde. Je suis une collègue on a le même diplôme, juste l’expérience et les domaines de prédilection qui varient. C’est tout.

Quand un patient vient d’un autre cabinet, dans mon bilan, je lui demande ce qu’il y faisait. Pas pour critiquer quoique grrrrr, mais aussi pour savoir ce qui leur a déjà fait du bien ou pas. Je me nourris de l’expérience de mes collègues proches ou lointains comme de celles de mes patients. Je me sens grandir. Simplement.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.

Si justement. C’est un beau métier. Et je ne fais que commencer. 

Avant, il y avait un mur d’illusion. Une jolie image collée sur un je-ne-sais-quoi de professionnelle pas aboutie, terne et une petite fille qui se cherchait encore. Depuis le weekend avec les copains, le retour des sourires, l’ordinateur, Charlie j’ai de moins en moins besoin d’une image. Parce qu’il n’y a plus de façade. Je deviens celle que je voulais être. J’ai encore tellement de choses à apprendre. Même si la route est longue, je sais où je vais. J’ai confiance. Je n’ai plus peur. Je fais de mon mieux. Et ça va payer. 

Ose devenir qui tu es.
Je deviens qui je suis.
Soignante.

Si vous saviez comme c’est chouette...

Merci <3

Façade de circonstance

Ce texte, je l'ai écrit il y a quelques mois. A une époque où il est sorti du coeur, de mes tripes nouées d'angoisses et de découragement. Les choses ont bien changé aujourd'hui, à suivre dans un prochain article...

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.
Elle a un mec adorable et sort tous les vendredi soir avec ses copines.

Elle sait beaucoup de choses Marion.
Elle a fait plein de formations.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ».
Ces kinés dont JE fais partie.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

Que maintenant, pour une épaule, Machin a prouvé qu’il valait mieux faire ainsi et Truc a dit ça sur le dos. Des informations nouvelles pour moi. Qui rendent caduques les compétences que je croyais avoir acquises. Et mes confrères plus âgés sur Twitter confirment.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

Mes heures de repos, moi je les passe au ménage, le linge, les courses, la cuisine. A m’abrutir beaucoup, souvent, devant des émissions débiles pour passer un peu de temps à deux. Faire des papiers, courir à la banque, à la pharmacie puis à la poste et encore à la banque.

Je me suis jurée de faire plus de sport, voir du monde. Je n’ai rien fait.

La tête engluée. Vide. Incapable de faire des projets plus chouettes que d’étendre la lessive ou regarder l’Amour est dans le Pré. Pas l’envie, la force, l’énergie ou je ne sais quoi. Pas d’étincelle dans cette vie.

J’ai repris péniblement la lecture moi qui pouvait m’y noyer pendant des heures. Mais ma bulle a disparu. Je lis rarement plus de vingt pages d’affilée. La magie n’opère plus. Celle qui me transportait ailleurs ne le fait plus. Je reste en surface. Je ne voyage plus. Et j’oublie.

J’ai plein de patients intéressants. Qui me parlent de plein de trucs chouettes. Je me dis qu’il faut que je note ça dans un coin de ma tête pour plus tard. Une heure après, il n’y a plus rien.
Mme X m’a prêté un bouquin pour illustrer son propos. Je ne sais plus de quel propos il s’agit. Elle me l’a redit pourtant « c’est pour ça que je vous ai prêté… » je me suis promis d’écouter, de retenir. Et j’ai encore oublié. Je ne sais plus quelle allusion je dois y trouver. Ça fait trois mois et je ne l’ai pas encore touché.

J’encadre des étudiants. Je suis très forte pour les descendre sur l’orthographe et les enjeux de prise en charge. Mais quand mon co-jury pose une question technique basique, j’opine de la tête, l’air de rien. Alors qu’une fois sur deux, la notion dont  il parle m’est complètement inconnue. Ce même collègue qui me trouve « irremplaçable ». La bonne blague.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé.  Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien. Enfin si j’ai fait comme #BossChéri m’avait montré l’autre jour et j’ai trouvé un anthélistésis (une vertèbre qui glisse vers l’avant, en très gros). Raté c’était un rétrolistésis, c’est l’autre qui glissait en arrière. C’était évident. Après coup. Un vrai boulet.

30 minutes, c’est parfois tellement long. Quand je n’ai pas d’idées.
Et tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche.

J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

J’ai lu un bouquin pour m’améliorer sur les bilans. Enfin j’ai lu dix fois la première page en deux mois. J’essaie. Je l’ouvre, je lis. Un paragraphe, un deuxième. Comme un robot. Et je recommence. Parce que je n’ai rien compris de ce que j’ai lu. Je me dis que je vais me concentrer cette fois. Trois fois. Et j’oublie.

Je ne sais plus comment apprendre.

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

En électro, j’ai appris que les courants sont biphasiques et non polarisés. Donc que le rouge et le noir des fils on s’en fout. Sauf que quand « ça fourmille que sur l’électrode de droite «  je suis infoutue de savoir pourquoi.

Je ne sais pas si Simone doit arrêter le tennis/la zumba/le yoga/la compétition de moissonneuse batteuse et si elle doit le faire dix jours, trente ou cent. Mais vraiment pas. Parce le lien entre le geste sportif et la blessure, je n’arrive pas à le faire. Y a quelque chose qui bloque dans ma tête. Et que j’ai oublié les délais de reprise pour les pathologies de bases et ceux de cicatrisation. Même si Marion me les a répété lundi.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je n’ai pas fait de formation. L’hôpital me les a refusées. En même temps, j’avais tellement de choses à apprendre sur le terrain. Je n’ai pas eu le courage de vaincre ma phobie sociale des gens dans les transports en commun jusqu’à présent. Maintenant, j’ai peur d’y aller et d’être démasquée.

Je suis une bonne soignante. Je crois. J’aime les gens. J’essaie de les respecter.
De les entourer, de leur apporter l’attention dont ils ont besoin.

Mais je ne sais pas/plus les rééduquer.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.