22 juin 2014

Que prescrire ?

Un billet, une fois n'est pas coutume, plus sérieux pour tous ceux qui prescrivent de la rééducation et qui hésitent, peut-être, sur le contenu ou la tournure de leur prescription.

Cet article pourra être modifié au gré des commentaires, sur certaines petites erreurs que j'aurais pu y commettre. Dans l'ensemble, les informations ont été validées par la CPAM de ma région il y a quelques mois à peine.

Combien de séances je lui mets ?


 D'après la Nomenclature Générale des Actes Professionnels (NGAP) :
Le bilan-diagnostic kinésithérapique est enrichi, au fil du traitement, par la description du protocole thérapeutique mis en oeuvre (choix des actes et des techniques, nombre et rythme des séances, lieu de traitement, traitement individuel et/ou en groupe) (…)

Vous n’avez plus besoin de préciser le nombre ni le rythme des séances

Nous sommes formés pour déterminer le nombre de séances, le degré d'urgence et de fait la nécessité de suivi régulier. Certains patients exigent les 3 séances par semaine prescrites quitte à être suivis à la chaîne avec un résultat moins bon qu'en individuel.


Je ne suis pas sûr que la rééducation sera utile, je prescris ou pas ?


 Toujours d'après la NGAP :
Le bilan, extrait du dossier masso-kinésithérapique, permet d'établir le diagnostic kinésithérapique et d'assurer la liaison avec le médecin prescripteur. Ces évaluations permettent d'établir un diagnostic kinésithérapique et de choisir les actes et les techniques les plus appropriés. (…)

Si vous hésitez, vous pouvez simplement prescrire un bilan

« Bilan masso-kinésithérapique dans le cadre de douleurs lombaires avec rééducation si nécessaire »
« Bilan respiratoire du nourrisson dans le cadre d’une rhinite débutante a priori sans atteinte bronchique et rééducation SI BESOIN »
Et nous jugerons de la nécessité réelle de la rééducation. En dehors de tout conflit d’intérêt financier bien sur. #AutoTroll

On m'a appris à prescrire de la physiothérapie pour les patients lombalgiques. Ça m'emmerde, je ne sais jamais comment l'écrire et puis c'est long, c'est vraiment nécessaire ?


 Le masseur-kinésithérapeute est habilité par la NGAP (voir-ci dessus) à choisir après évaluation, les actes et les techniques qui lui semblent le plus appropriées à la situation donnée.

Les mentions « Rééducation pour » ou « Kinésithérapie pour prise en charge de » nous suffisent.

Ne vous aventurez pas à préciser les techniques à employer sur des pathologies classiques.

A priori c’est notre métier plus que le votre, nous devrions savoir nous débrouiller avec le diagnostic médical que vous aurez établi. Vous gagnerez du temps et de l’encre.

« Le docteur a marqué qu’il fallait des massages »
Le massage n’est souvent pas la thérapeutique la plus appropriée à une amélioration pérenne. Le massage a pour effet à double-tranchant de fidéliser mais aussi de renforcer la dépendance des patients aux soins. La musculation leur plaît rarement autant.
Face à vous, nous ne sommes rien et votre parole a force de loi. Si vous l'avez noté, c'est que vous – hiérarchiquement plus haut placé – vous l'avez jugé indispensable et prioritaire. Allez, après ça, leur faire comprendre l'inverse.

Evoquez le diagnostic médical établi

Il y a une différence nette de prise en charge et de tarification entre « rééducation de la marche et de l’équilibre » et « rééducation de la marche et de l’équilibre dans le cadre d’un syndrome extrapyramidal ». Si vous avez suivi, vous pouvez même vous abstenir de parler de marche et d'équilibre.

Le diagnostic médical nous permet de préciser les objectifs et les contre-indications éventuelles. Il est indispensable. Lorsqu'il existe.

Si la pathologie en question est rare, pointue et/ou potentiellement vectrice d’effets secondaires notoires, n’hésitez pas à nous en dire plus, le préciser sur l’ordonnance, ou dans un courrier à part.  

« Rééducation du membre supérieur et du tronc à la suite d’une mastectomie, sans ultrasons »

« Rééducation douce de la cheville gauche chez Mme X qui présente une maladie auto-immune compliquée d'une fatigabilité importante »

Précisez nous les antécédents principaux.

Surtout ceux qui peuvent influencer les séances. Genre un problème cardiaque. Pour nous éviter de coucher sur le ventre un patient cardiaque que vous nous envoyez pour « massage du dos ». Et ne pas vous importuner au téléphone quand on s’inquiètera de le voir bleuir chaque fois qu’il monte sur la table. « Euh, vous saviez ou?? »


Y avait pas une histoire d’entente préalable ?


La demande d’accord préalable (DAP) en systématique avant toute prise en charge n’existe plus.

Elle n’est nécessaire qu’à partir d’un nombre de séances donné et ce, pour 14 pathologies spécifiques pour lesquelles vous trouverez les détails dans le document ci-dessous. Si vous vous obstinez à prescrire un nombre de séances et que celui-ci ne correspond pas, nous serons obligé de le modifier.

Si vous prescrivez 20 séances pour une « cervicalgie commune », nous vous le renverrons au bout de 15, faute de pouvoir poursuivre sans DAP.

Donc je n’écris plus urgent ?


 Non. La mention « urgent » n’a plus de nécessité administrative.

Elle induit en plus un chantage « affectif » des patients qui se sentent prioritaires parce qu’urgents et qui exigent une réduction des délais d’attente.

Concrètement, comment ça se passe ? Un exemple peut être ?


 Vous prescrivez « Rééducation pour une première entorse externe de cheville droite ». Le MK va effectuer en premier lieu un bilan diagnostic masso-kinésithérapique (BDK) qui lui permettra d’évaluer le nombre de séances nécessaires.

La pathologie « entorse externe récente » est soumise à référentiel : 10 séances avant DAP. Le MK (dans l’inconscient collectif, je suis un homme =D) estime les 10 séances nécessaires et commence sa prise en charge. Au bout de 7 à 8 séances, il juge que la récupération est plus lente que prévue et que les 10 séances ne suffiront pas. Pour aller au-delà du nombre de séances portées sur le référentiel, il a besoin d’une nouvelle ordonnance. Il va donc vous renvoyer le patient et s’il est cool, un petit mot expliquant pourquoi. Vous êtes cool aussi, vous allez le croire alors vous allez de nouveau prescrire à votre patient la même chose. Le masseur-kinésithérapeute va alors poursuivre sur ce second traitement en remplissant CETTE fois la DAP avec le nouveau nombre de séance préconisé, le tout, justifié par les éléments cliniques relevés.

Je n’ai pas précisé le nombre de séances, la pathologie n’est pas soumise à référentiel et mon patient revient demander une ordonnance, je ne suis pas un distributeur de paperasse!?




Malheureusement si.
Si le patient revient c’est que nous sommes arrivés au bout du nombre de séances estimées nécessaires lors du BDK initial. Il y a pu avoir complications, retard d’amélioration clinique…

Un avis médical est donc jugé de nouveau nécessaire pour poursuivre au-delà. En théorie, le patient devrait vous revenir avec un courrier expliquant le parcours réalisé et les objectifs de cette prolongation de traitement, prouvant que ce n'est pas une poursuite abusive. En théorie...


8 juin 2014

Les gants troués.

« C’est qui ? »

La voix chevrotante de Marie grésille dans l’interphone.
Elle ne m’attendait pas si tôt.
Elle se méfie Marie.

A 93 ans, Marie est bien entourée par un système d’aide à domiciles, adorables. Une relation soignantes-soignée qui s’est teintée peu à peu d’une douce amitié et d’un respect mutuel plein d’amour et de pudeur.

Faut dire qu’elle est chouette Marie.
Elle rit beaucoup, de tout. Elle s’émerveille d’un rien.
Elle mange peu mais la gourmandise brille souvent dans ses yeux.

Elle fait attention à son poids, « après 43kgs, j’arrête », et court mettre des chaussons « présentables » quand j’arrive, parce que les pantoufles à motif, « ça ne fait pas dame ».

Elle se méfie Marie.

C’est vrai que dans le quartier, les cambriolages se sont multipliés.

L’autre jour, c’était déguisés en agents de police qu’ils ont pénétré chez la voisine pour lui dérober de l’argent et des bijoux. Une autre a été arrêtée sur le chemin de la boulangerie par deux jeunes qui lui réclamaient son sac à main. Elle tardait trop à leur goût alors ils l’ont jeté par terre avant de la rouer de coups. Plusieurs fractures et un traumatisme crânien pour un sac à main, un porte-monnaie lourd de quelques euros pour le pain et une photo du mari décédé, cousue sur la doublure.

Marie a déjà été cambriolée plusieurs fois. Mais c’était avant. Quand Jean était encore là. Qu’ils étaient deux dans cette grande maison.
Et qu’avec Jean à ses côtés, elle n’avait peur de rien.

Aujourd’hui, elle l’avoue, elle a un peu peur.
Elle savoure quand enfin, l’agitation autour d’elle cesse. Que le balai des auxilliaires, aides-ménagères, infirmières etc… s’arrête, libèrant le silence et la solitude. Mais quand la sonnette retentit, elle a toujours un petit pincement au cœur.
Et si…

J’entre. Ça sent la viande grillée dans le vestibule.
Marie déjeune devant la télé.
Aujourd’hui est un jour spécial.

6 juin 2014.

Il y a soixante-dix ans, les nations les plus puissantes au monde s’alliaient pour libérer la France du joug Hitlérien.

Marie s’est levée à cinq heures pour ne pas perdre un instant de la cérémonie.

A mon oreille, les mots du présentateur résonnent avec un parfum d’enfance.
Omaha.
Il fait toujours beau à Omaha Beach.

Chaque fois que la petite fille en moi a foulé les interminables pelouses, les croix blanches brillaient au soleil d’un éclat aveuglant. Seuls les oiseaux osaient trahir le silence qui étreignait les cœurs à l’entrée de ce sanctuaire.

Moi, petite blonde haute comme trois pommes, aux genoux cagneux et écorchés, je me taisais. Gamine, nous faisions le concours de celui qui trouverait la croix du plus jeune. 21, 18, 17… 17 ans. C’est jeune pour mourir. C’est quoi Mourir ?
Adolescente, la solennité du lieu, sa splendeur et son symbole m’oppressaient la poitrine et m’arrachant quelques larmes de respect amer.

Sword. Juno. Courseulles. Utah. La pointe du Hoc.
Donc c’est un trou comme ça que ça fait une bombe ?
Sainte mère église. Le parachutiste épinglé au crochet.
Ouistreham. Le Pegasus bridge et ses sandwichs.

Parce que j’ai grandi dedans, je sais. 
Et je réalise que beaucoup de ma génération ne savent pas.

Mon cœur se serre devant les images.

Ces hommes, vieillis par les ans, en habit d’apparat dans leurs fauteuils roulants. Ceux qui font le jeu des médias mais qui gardent en eux la violence de ces instants.
Qui sommes nous pour les comprendre ?

Contemporains. Eux et moi. A cet instant, vivants, ensemble, en même temps.
70 ans. Tant et si peu à la fois. Il y a à peine 70 ans qu’un futur président, partageait les rênes d’une formidable offensive pour libérer son pays d’un joug cruel. A peine 70 ans que de jeunes hommes à peine adultes débarquaient sur nos si belles plages de Normandie sous les balles pour piétiner l’ennemi.

« Et vous ?»

Marie raconte.
Le froid. Et la faim.
Cinq ans. Sans chauffage ou très peu.

L’école où elle allait toujours, les pieds enrubannés dans les pans déchirés d’une couverture pour ne pas se geler les pieds au cours de ces hivers, coup du sort oblige, si rudes.

Marie se lève doucement. D’un pas hésitant, elle s’éclipse dans la chambre et me ramène une pochette et quelques cahiers, jaunis par le temps.

Mes mains tremblent un peu.
La couverture du premier cahier craque sous mes doigts.
Cahier de littérature.
Septembre 1943.

L’écriture est soigneuse, déliée, les lettres toutes pareilles, tracées d’une main sûre à la plume.

« C’était important l’école. J’aimais que tout soit propre. Alors le soir – ma mère râlait parce que je me couchais tard, le soir, cet hiver là, je recopiais les leçons à la plume de calligraphie. Il faisait si froid que je gardais mes gants. Ils étaient troués mes gants, mais en ce temps, nous n’avions pas de laine pour les raccommoder. »

Marie sourit. Mais dans ses yeux, les larmes montent.

Les miennes la suivent.

Elle est touchante Marie.
Elle me raconte en riant, les anecdotes du printemps 1944.
De temps à autre, le masque jovial s’efface pour raconter aussi la souffrance.

« Comment pouvait-on être si cruel ? » Me demande Marie.

Oui. 


Juin 2014.

Après plusieurs semaines à l’hôpital et deux opérations, l’amie de Marie – 89 ans, tabassée en pleine rue pour son sac à main, traumatisée, a catégoriquement refusé de rentrer chez elle.


« Comment pouvait-on être si cruel en ce temps ? »


4 mai 2014

Regards

Le ciel est gris et plombé.

Le temps s’étire lentement, le feu au loin oscille, du rouge au vert puis du vert au rouge sans que la file des voitures alanguies ne s’amenuise.

Depuis quelques kilomètres, les panneaux indicateurs se font plus précis, poussant plus haut chaque fois notre impatience. Nous sommes près du but mais ce dernier se défile derrière d’improbables baraques industrielles à moins que ça ne soit derrière les feuillages épais et lourds sur la droite.

Trois intersections après les premiers ralentissements, nous abordons enfin l’allée principale, frangée d’arbres immenses dont les cîmes qui se câlinent voilent la lumière grise de ce timide printemps. Entre leurs troncs massifs pullulent les touristes qui s’échappent par grappe des voitures soigneusement rangées dans d’interminables allées.

Un employé en tenue de chantier nous oriente dans le dédale des véhicules qui affichent des nationalités des quatre coins de l’Europe. Ne parlons même pas de la haie d’honneur formée d’une quarantaine de bus qui nous a accueilli à l’entrée. Adieu rêve de solitude.

A mes côtés, une fille. La trentaine pétillante.
Le teint pâle, brouillé, les yeux cernés, par un réveil un peu précipité.
Son éternel bonnet plaque sur son front de sombres mèches, un peu folles qui auréolent un regard intense et inquisiteur. Un regard de ceux qui vous marquent. Avec ou sans cernes.
Le sourire aux lèvres.  Joyeuse. Optimiste.
La menace d’averse pour une visite en extérieur ? Et alors ?

Côté pile, une tension palpable dans les épaules.
Sa façon de se lever, doucement, avec précautions, comme si elle était faite de porcelaine. Derrière son sourire, les dents serrées, crispées sur cette inlassable douleur qui jamais ne la quitte. Malade.

Ces petites notes dissonantes, marquent mon regard d’initiée comme jamais elles ne marqueront le regard de tout un chacun. Le regard de celle qui sait.
Qui comprends, en silence. Qui ne peut rien.

« Et si on demandait un fauteuil roulant ? »

Le mot est lancé. Avec désinvolture dans ma bouche, comme un défi un peu fou.
Un jeu d’enfant, un cap ou pas cap d’adultes qui se moqueraient du regard des autres. Qu’aurais-je choisi à sa place ? Aurais-je osé ? 

Dans ma tête, les mots sonnent durs. Implacables.
Comme une énième épreuve que je lui propose, comme si de rien n’était.
A-t-elle ce petit grain de folie qui lui fera voir le jeu plus que le symbole dévastateur ? « Juste » un fauteuil roulant ou l’image même du handicap. Celui qu’elle n’a de cesse de masquer aux yeux des autres, celui que cette fois, je lui propose « juste » de dévoiler ?

« Ah oui. Mais carrément » répond-elle en souriant.

Je prends les commandes. J’attache mon sac aux poignées. Elle glisse un pull dans son dos. Réajuste son bonnet, me sourie « C’est top, je suis juste à la bonne hauteur pour les photos ».
100 mètres et 50 clichés plus loin, nous sommes comme deux gamines, des étoiles dans les yeux. Le lieu est magique. Malgré l’attente, le monde, le froid, la pluie, je suis époustouflée.
Elle chante à tue-tête « Papa, papa, paparaaaaaazzi ».
Je la suis.

Le premier regard me cloue sur place. Un homme ou une femme, je ne sais plus, les traits se brouillent dans ma tête. La quarantaine peut-être. Une chaude parka et un appareil photo en bandoulière. Un effeuillage visuel des plus indécents. De haut en bas. Puis de bas en haut.

Est-ce la perspective qui rend ce regard condescendant ? Le fruit de mon imagination ?

La surprise de trouver dans ce fauteuil une jeune femme et pas une personne âgée se lit sur son visage. Ses yeux, frénétiques, recherchent un indice, un signe. Manque-t-il une jambe sous son jogging ? Y-a-t-il une cicatrice sous son pull ? A-t-elle encore deux vrais seins ? Des cheveux sous son bonnet ou le crâne chauve d’une femme fauchée par la maladie ? Y-a-t-il de l’intelligence dans son regard ? Suis-je face à une vraie personne ou un légume ?

Ma bouche s’ouvre sur un pâle silence. Le choc me coupe les jambes.
Je ne dis rien.

Devant moi, la star réclame ses chœurs.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».
Elle n’a rien vu. Ses yeux à elle, brillent de joie.
J’essuie les miens. Je souris. Je la suis.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».

Interdit de marcher sur les pelouses

« Rouler c’est pas marcher si ? »
« Trop. Allez on y va »
C’est chiant de rouler dans l’herbe. Et un fauteuil c’est pas franchement discret pour enfreindre les règles. Que personne, valide ou non, ne respecte d’ailleurs.
Nous sommes des rebelles de bac à sable.
Et alors ?

Deux, trois, quatre, cinq, dix. Les regards s’enchaînent. Je ne compte plus.
Outre ceux qui l’épluchent, je découvre le délicat plaisir d’être soi-même déshabillée par l’esprit des autres. Qui suis-je ? Qui est cette gamine, loin d’avoir la carrure pour, qui en pousse une autre ? Éducatrice, kiné, auxilliaire de vie, amie, sœur, cousine, amante…  Les questions silencieuses se bousculent dans ces yeux, verts, gris, bleus, peu importe, tous les mêmes. Je nous sens mises à nue. Vulnérables. A leur merci. 

« Stoooooop. Y avait une super lumière là. Recuuuuule. Je veux cette photo. Attends, avance, un peu, encore un peu. Stop. Ah non, y a des gens derrière, bouge, enfin, tourne, à droite. Stop, là, à gaaaaaaaauche, regaaaaaarde, c’est trop beau. Attends, ne bouge plus… ».

Autour de nous, les massifs de fleurs embaument l’air d’un parfum au goût de soleil. Le ciel gris se reflète sur les étangs qui le fragmentent en mille rais de lumière étincelante, revenant illuminer tantôt un tronc centenaire, tantôt une pelouse au vert immaculé. Entre deux, les fleurs éphémères se parent de couleurs encore plus vives.

« T’as vu le vieux, il m’a fait un clin d’œil ».

En sens inverse, dans le dédale des gens valides, plusieurs personnes âgées en fauteuils se frayent difficilement un chemin poussées par des bénévoles. Les visages sont plissés, les cheveux éparses et blanchis. Devant, un homme, un vieux costume marron, un velours côtelé un peu élimé. Une chemise blanche. Un pardessus plus foncé. Des souliers vernis un peu usés.
Ses yeux sont bordés de rides de malices. Le regard bleu délavé est vif et perçant. Ses lèvres s’étirent sur une mâchoire à demi-édentée en un pas-demi-sourire des plus sincère, de ceux qu’on sait rares. De la compassion. Taquin, joyeux. Pas de pitié. La compréhension mutuelle de celui qui connaît le coût de cette place. Pour la dignité.

Plus loin, Sebastien Loeb n’a qu’à bien se tenir.
« De là-haut, ça a l’air chouette… »
« La côte là ? Même pas peur, la clé, c’est l’élan, tu sais. »
Sur le bitume boueux, mes petites baskets adhèrent à peine. Elle n’est pas bien lourde. Mais avec le fauteuil, les sacs, et l’angle, la « petite » côte me semble soudain bien moins sympathique. Elle m’encourage en gueulant. Je lui crie dessus. L’élan, MON CUL. Les gens se retournent. Surpris. Impressionnés cette fois. Je morfle mais elle n’en saura rien. Chacun son combat.

« Pétasse ».
En pays étranger, c’est plus facile d’assumer ses envies d’injures.
Avec le sourire. Et un superbe regard hautain.
« T’as vu comment elle m’a regardé celle-là ».
J’appréhendais ce moment. Il va glisser sur elle, inatteignable.
Est-ce une façade ? A-t-elle été blessée ? S’est-elle laissée atteindre ?
Elle ne m’en laissera pas voir plus.

Mes joues rosissent de fierté. Vous saviez, vous, que d’en bas, de par terre, de parfois plus bas que terre, certains ont encore la force de regarder de haut ceux qui physiquement debout, eux assis, les dominent ? 

Un regard hautain de la fille en fauteuil sur la fille debout.
Puissance.
Précieux.

Là-haut, la vue est superbe. Les jardins se déploient dans un camaieu de vert tendre qui s’émaille de fleurs aux couleurs éclatantes. Le château en arrière plan dévoile toute sa splendeur. Un pur blanc cassé  qui explose sous un timide rayon de soleil sur l’eau sombre des pièces d’eau. La tension dans mon dos s’atténue. Dans ma poitrine, d’émerveillement, mon cœur bat plus fort. Nos yeux se croisent. Brillants. Passionnés.
Je soupire doucement.
Magie.

J’ai 10 ans. Dans ma tête, dans mon sourire, dans mon cœur.
Je souris bêtement.


Des jours, des semaines après, l’émotion reste la même. Si forte, si puissante qu’elle me serre encore le cœur. Je n’ai pas oublié les regards. Elle non plus. Mais ce ne sont pas ces souvenirs qui remontent. Ne nous restent que le frisson devant l’exception. La beauté à l’état brut.
Le délicieux goût de l’émerveillement sans limites.

La professionnelle en moi a pris une grande claque et une grande leçon.
J’ai mis un pied dans les baskets du handicap. Pour de vrai. Plus qu’à chaque fois que j’ai fait joujou avec un fauteuil pour « comprendre ». Ces regards qui m’ont touchée, l’ont déshabillée, vexée, ils n’étaient probablement pas volontaires. Ils étaient peut-être naturels. De cette curiosité de l’Homme devant une situation peu habituelle. Sans volonté de blesser.
Et pourtant…

Faites attention à vos regards.
Ou plutôt, ne faites pas attention.
Laissez glisser vos yeux.
Avant le fauteuil, il y a une personne.
Comme les autres. 

16 février 2014

Lettre à Elise

Elise,

Il aurait fallu être aveugle ce matin pour ne pas remarquer la tristesse qui assombrissait ton regard. Ton bonjour avait le même accent joyeux que d’habitude mais aujourd’hui, sous tes yeux rougis, il sonnait faux.

Je ne sais pas pourquoi tu es triste Elise. J’aimerais faire quelque chose pour toi.
Mais nous nous connaissons à peine.

Ici les jours se suivent et se ressemblent. Chaque séance est similaire à celle de la veille. L’air est empli de souffrance. De lourdeur. Ces familles pleines d’espoir qui arpentent les couloirs, chaque jour. Leurs éclats de joie quand elles pensent avoir perçu un mouvement pas comme les autres. Il/Elle a voulu dire quelque chose. En fait non.

Chaque jour, depuis cinq ans ici, tu soignes. Avec le même sourire, la même joie dans la voix, le même amour dans le regard. Infirmière. Les soins sont monotones, routiniers. Le temps s’étire lentement pour toi et tes patients murés dans le silence et le carcan étroit de leur handicap. Peu sont capables de communiquer. Certains n’ont plus pour seule capacité que celle de respirer. Avec tes collègues, tu les nourris, tu les baignes et tu les changes mais sans que jamais la moindre lueur ne s’allume dans leurs regards.

Ta petite équipe est soudée et solide comme un roc. Je vous observe de loin. Je vous admire. Si fier(e)s. Vous êtes souvent cyniques, avec un humour un peu bizarre, un second degré un peu noir que j’ai du mal à apprécier mais il y a tant de force dans vos gestes, tant d’assurance. Comme si le poids de ces tragédies qui font votre quotidien glissait sur vos larges épaules pour n’y laisser que l’envie de bien faire. Soigner. Accompagner.

Tu transpires. la compétence. Ce n’est pas juste. J’hésite. Je tâtonne. Je doute. Mais je n’ose t’en parler. Tout à l’air si simple pour toi. Si normal. Comme si jamais tu ne trébuchais sur le moindre obstacle. Ou que tu les pulvérisais d’un sourire ces obstacles dans lesquels mes chevilles s’emmêlent. Tu es trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.

Je t’ai bien vu refouler tes larmes l’autre jour. Mes quelques banals mots de réconfort sont restés coincés dans ma gorge. Qui suis-je Elise ? Que sais-tu du respect et de l’affection que j’ai pour toi ? Simplement nés du plaisir de travailler, bien, à tes côtés. Tu n’as pas souhaité m’en parler. A moi de respecter ce choix.
Ta mère est décédée la veille de ce jour-là. Mes polis mots de réconfort n’auraient de toute façon pas suffit. Tu sembles trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.

Mais aujourd’hui, tu n’es pas seule à avoir les yeux rouges. Il y a Sandra. Et Stéphanie aussi.

C’est hier que tout s’est joué. Sur fond d’espoir « qui sait, peut-être qu’elle se réveillera » et d’interrogations. De loi Leonetti, d’arrêt des soins, de confort et de maintien artificiel, ou pas, de la vie. Parce que peut-être elle se réveillera. 
La patiente ne vous a pas laissé le temps d’y songer. Son état, sous couvert d’une infection s’est dégradé. Elle a tenu quelque jours ainsi, vous laissant chaque soir épuisés de ramer dans cette lente descente aux enfers. Une agonie longue, probablement sans douleur pour celle qui s’en est allée, si déchirante pour ceux qui l’ont regardé partir.

Pendant trois jours, vous l’avez veillée. Avec toute votre âme de soignants. Vous l’avez enveloppée de douceur, elle et sa famille aussi. De la simplicité, de l’humilité. Une chaude et discrète présence. Vous avez été là. Du mieux que vous avez pu tout dans cette douloureuse épreuve.

Vous avez fait du bon travail. Vraiment. Et vous le savez.

Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, ce n’est pas parce que ces trois jours ont été terribles.
Ce n’est pas parce vous avez vu une jeune fille d’à peine vingt-cinq ans si pétillante sur les photos ornant sa chambre s’éteindre doucement. Non.
Ce n’est pas pour toute cette souffrance qu’il a fallu encaisser. Tous ces gens inconsolables qu’il a fallu réconforter. Non.
Pas parce que vous avez eu mal comme jamais pendant ces trois jours et qu’à chaque seconde vous vous êtes jurés que « promis demain j’arrête, je vais vendre des fleurs sur le marché ». Non

Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, c’est juste parce qu’aujourd’hui, comme un lundi, les activités ont repris et que personne au boulot, après une telle épreuve, n’a pensé, n’a osé vous demander...

... si vous alliez bien.


Vous attendiez juste des attentions qui jamais ne sont venues. 
Vous sembliez si fortes.
Et on vous a cru. 

9 février 2014

De la médecine moderne. Ou Pas.

Libres variations d’une kiné en colère

L’éducation thérapeutique du patient vise à aider les patients à acquérir ou maintenir les compétences  dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur vie avec une maladie chronique…

« Quelle maladie ? »
Elle a 64 ans. Diagnostic de BPCO posé en 1997.

Elle fait partie intégrante et de façon permanente de la prise en charge du patient. Elle doit être multiprofessionnelle, interdisciplinaire et intersectorielle, intégrer le travail en réseau…

« La BCPO. L’emphysème ? Oui la bronchite chronique vous voulez dire ? Ah bah oui je connais, ça va. Mais pourquoi vous voudriez que je fasse de la kiné ? Le médecin ne m’en a pas parlé  »

… Elle est  un processus permanent, qui est adapté à l’évolution de la maladie et au mode de vie du patient ; elle fait partie de la prise en charge à long terme…

« Aaaaaah la bronchite ? Oui enfin c’est pas une vraie maladie, je suis fragile des bronches depuis ma pneumonie que j’ai faite en 1939, j’avais 2 ans, ma mère a cru que j’allais mourir. Bon après ça a été et puis j’ai fumé, beaucoup, mais vous savez, c’était l’époque, on ne savait pas trop. Voilà, maintenant avec la vieuture, tous les hivers, j’ai le droit à une bonne crève bien cognée, je crache vert, je reste deux ou trois jours à l’hôpital et puis je rentre. Oui, je suis un peu essoufflé mais je ne suis plus jeune hein. Fragile des bronches je vous dis. Mais non, je ne suis pas malade, voyons. »

Il a 76 ans. C’est sa quatrième détresse respiratoire aigüe.
Il est diagnostiqué BPCO depuis 8 ans.

…Doit permettre au patient d’Impliquer son entourage dans la gestion de la maladie, des traitements et des répercussions qui en découlent…

« Dites, le docteur a dit que ce n’était qu’une bronchite , vous croyez qu’il va rester longtemps à l’hôpital ? »
Oui. S’il arrive à lever cette monstrueuse atélectasie sur probable pneumopathie d’inhalation et à respirer sans machine.

… être scientifiquement fondée (recommandations professionnelles, littérature scientifique
pertinente, consensus professionnel) et enrichie par les retours d’expérience des patients
et de leurs proches pour ce qui est du contenu et des ressources éducatives…

« Monsieur, quand on n’a plus de poumons, il faut respirer avec le ventre »
  1. Il ne savait pas que ses poumons sont rongés par l’emphysème.
  2. C’est dans quel cours de l’IFSI qu’on apprend ça ?
  3. Y-a-t-il des études qui le démontrent
  4. Quand on ne sait pas tout, ON FERME SA GUEULE 

… Etre centrée sur le patient : intérêt porté à la personne dans son ensemble, prise de décision partagée, respect des préférences …


Elle doit, permettre au patient d’acquérir des compétences de soin pour prévenir des complications évitables, …

« Comment vous gérez au jour le jour ? »
« Gérer quoi ? »

Il est suivi à domicile depuis des années.
Sort à peine de l’hôpital après une énième exacerbation

… Mettre en oeuvre des modifications à son mode de vie (équilibre diététique, activité physique, etc.), …

« Vous vous sentez faible, c’est normal. Chaque hospitalisation puise dans vos ressources, ressources que vous devez entretenir au jour le jour. L’exercice physique quotidien même à petite dose est essentiel pour limiter au mieux les effets de la maladie … »
« Vous vous foutez de moi ? Dix ans, trois hospitalisations, pourquoi vous êtes la première à m’en parler ? »

…Prendre en compte les résultats d’une autosurveillance, d’une automesure, adapter des doses de médicaments, initier un autotraitement…

L’interne « c’est de sa faute, si elle arrêtait de fumer aussi ».
Elle a 33 ans. Hospitalisée en réa pour la deuxième fois pour crise d’asthme grave jusqu’au coma cette fois-ci. Ne comprend pas bien sa pathologie, « en dehors des crises, ça va, je ne suis pas vraiment malade en fait », connaît mal les prodromes évocateurs de crises et la conduite à tenir. « On m’a dit qu’il fallait que j’arrête, y a autre chose ? ».

Oui. Bordayl. Oui. Action-Réaction. Crise-15-Urgences-Réa. Et on laisse couler. C’est dépassé. Et pourtant personne pour trouver ça louche qu’une jeune femme avec un très bon niveau d’études passe deux fois en réa pour une pathologie respi chronique qu’on commence à bien connaître depuis le temps qui aurait du pouvoir alerter et être prise en charge correctement avant de tomber dans le coma. Non ?

Partager le savoir est-ce partager le pouvoir ?

Manifestement, certains tiennent trop à leur illusion de pouvoir pour oser partager ne serait-ce qu’une once de leur savoir si chèrement acquis.

Je ne suis pas crachologue ou glaviothérapeute. Le désencombrement n’est qu’un dixième des enjeux de la prise en charge en kinésithérapie respiratoire. C’est d’une telle évidence pour moi que je tombe de haut, de très haut quand je réalise combien cette notion est peu partagée par le reste du corps médical.

Moi, du haut de mes couettes empruntées à Jaddo, le pouvoir je m’en tape. A 27 piges ascendant 16, sans l’once d’un voile de barbe sur les joues, une blouse élimée et trop grande, autant vous dire que l’autorité naturelle chez moi avoisine le zéro.

Je n’ai aucun sentiment de propriété pour les notions qu’on m’a inculquées. Le patient en face de moi, je le respecte, sur un même pied d’égalité. Parce que les hommes naissent libres et égaux en droit. BORDAYL. Quand je consulte (on est égaux certes mais rien n’empêche de se la péter hein), je dispose d’un domaine de compétence spécifique qui peut lui être utile sur la voie de la guérison. Je partage. Certains ne veulent pas savoir. Alors je m’arrête au minimum syndical. D’autres se complaisent à étancher leur soif de savoir avec une diginité majestueuse dans leur blouse d’hôpital baillante, une kiné assise d’une fesse sur un coin de leur couverture élimée, l’autre en équilibre précaire sur la barrière.

J’aimerais aller plus loin dans cette démarche « d’éducation » ou en tout cas de partage. Parce qu’en dépit de toutes les certitudes de la médecine, moi (d’un narcissisme ultime je sais) je crois qu’un patient qui comprend, à qui ON permet de comprendre, nous qui détenons ce savoir vecteur de cet hypothétique pouvoir, c’est un patient avec qui on pourra faire du bon travail. Ensemble.

J’aimerais aller plus loin dans cette démarche. Mais je ne peux pas. Car quand le médecin – saint parmi les saints – ne dit rien ou dit des conneries aux patients que je vois ensuite, c’est la merde.

Je ne peux pas annoncer une pathologie chronique pour laquelle ON (un égal plus haut placé que moi, suivez mon regard) n’a pas jugé nécessaire de partager le diagnostic médical au patient.
Je ne peux pas raisonnablement dire, votre MG-Pneumo-polytologue est un-con (-pétent), sous entendu il/elle a fumé de la moquette pendant ses 9-11 ans d’études, vous feriez mieux de m’écouter moi.
Je ne peux pas leur dire de changer de docteur.
Je ne peux pas leur dire que oui je fais différemment parce que je pense que le kiné d’avant par ignorance ou appât du gain a négligé 90% du problème et qu’il faut tout reprendre à zéro.

J’esquive. Je feinte. Et je me frustre.

Comme mes étudiants qui disent au diplôme d’état que « certes ils ont fait des erreurs mais qu’à l’époque de leur stage ils n’avaient pas toutes les compétences nécessaires pour mener à bien cette prise en charge, qu’ils ont beaucoup appris depuis et qu’évidemment dans ce fabuleux métier on ne cesse d’apprendre » quand tout le monde sait qu’au fond, ils ont eu un stage de merde avec un tuteur de merde qui fait de la merde depuis 30 ans sans se poser de questions, qu’il leur a dit de faire comme ça et pas autrement et qu’il l’a dit d’un ton si péremptoire que forcément ça devait être la vérité (étudiants, on corrèle d’emblée et à tort le niveau de preuve de chaque affirmation à l’assurance et l’arrogance du tuteur) que maintenant qu’ils sont dans la merde jusqu’au cou, voyons comment ils vont s’en sortir dans le respect de la déontologie et de la sacro-sainte confraternité.


Le cul. Les ronces.



1 janvier 2014

Passer l'hiver entre leurs mains

Je voulais écrire un article. Un vrai. Thèse, anti-thèse, synthèse.

Quelques balbutiements de clavier plus tard, les mots s’enchaînent mal. Je reviens en arrière. Efface. Annule. Efface. Réécris. Reviens à la version précédente. Le message ne passe pas comme je voudrais. Il n’est d’ailleurs pas clair dans ma tête.

Que veulent-ils/Elles ? En quoi puis-je les soutenir ?

Pourquoi les sages-femmes râlent-elles tant ces derniers temps ?

Alors oui, grâce à twitter, j’en côtoie quelques uns/unes. J’en ai même rencontré. La timidité et le temps, qui m’a tant manqué, ces jours là plus que beaucoup d’autres, ne m’ont pas permis d’en savoir beaucoup plus.

J’ai de l’affection, sincère, pour ces personnes virtuelles que j’apprends à connaître par brides de 140 caractères. Des petites lichettes de vie privée, de questionnements professionnels, de partage, des blogs aussi, de petites pépites à lire si pour vous le temps ne manque.

Il ne suffit pas d’apprécier quelqu’un pour bien le défendre. Le vrai article je ne l’écrirai pas. Parce que je n’en suis pas capable. Et parce qu’il a déjà été écrit de la plus belle des manières.


Je viens de regarder ce film, dans sa version courte, diffusée ici.
Et mes mains tremblent encore.

J’ai beaucoup frissonné. Mon cœur dans ma poitrine s’est soulevé, souvent. Oui, j’assume, les larmes sont montées, une fois. Pourtant, dans ce film, pas de fioritures, jamais.

Pas de gros plans à rallonge sur des bébés trop mignons qui font de ce métier « l’un des plus cool du monde ». 

J’ai vibré. En écho. De toute cette douceur, toute cette pudeur, tout ce respect de l’autre, cette envie de bien faire, de bien-traitance, de prendre soin.

Ce film n’est pas qu’un plaidoyer pour les accouchements à domicile, mais un appel à la réflexion, de tout un chacun, pour défendre le droit, quelque soit l’endroit, de vouloir d’abord privilégier des accouchements physiologiques.  

Le respect de la volonté de l’autre, un peu plus de respect de la nature. De patience, d’acceptation de ce temps incompressible que peut prendre un enfant pour naître.

Accompagner.
Se remettre en question dans ce qui fait notre cœur de soignants pour être meilleurs.
Pour elles, pour eux.

C’est cette médecine là que je veux pour demain, pour moi, mes proches, tous.
Cette recherche de la juste distance thérapeutique entre intervention et abstention dans le respect absolu de l’autre. Une relation soignant-soigné équilibrée. Sans lutte de pouvoir. De la compréhension, mutelle. Un échange. Des explications. Une décision. Eclairée. Avec toutes les cartes en main. C’est avec des professionnels qui se posent ces questions que je veux travailler. C’est comme ça que je veux travailler moi. A mon échelle, dans mon domaine.

Et si développer cette façon de savoir-être et de savoir-soigner nécessite des ajustements juridiques-administratifs et statutaires, sachez mesdames-messieurs les sages-femmes, je suis de tout cœur avec vous.

L’hiver viendra, assurément, pour tout le système de santé si l’on continue de freiner ceux qui se battent pour défendre cette si juste façon d’exercer.

Ils/Elles sont ici, prenez le temps d’aller les découvrir :

Ils ont publié pour les défendre ou pour se défendre :
L’hiver vient par Orcrawn, NiSorcièreNiFée, Miss cigogne
Parait-il chez Ella et Valentin
Une braderie de fin d'année chez 10Lunes
Du soutien par DrKalee et Kalindea.
Un article plus ancien mais toujours juste chez Souristine




20 octobre 2013

De l'air

Mr T n’arrive plus à respirer.

Mr T est un funambule qui marche sur une corde qui se défile.
Le sait-il ?
Que sait-il ?
Sait-il qu’il arrive au bout de ces années à traîner une maladie respiratoire chronique qui le prive à petit feu de toutes ses forces ?
Sent-il à quel point chacun des épisodes aigüs comme celui-ci, le rapproche de la fin ? Sait-il qu’un jour arrivera la crise de trop. Celle dont il ne se relèvera pas.
Sent-il que celle-ci sera la dernière ? 

Mr T a 35 ans. Dans sa tête. L’esprit vif, piquant. Cynique. Sarcastique. Clins d’œil et sourires charmeurs qui pourraient me divertir si je ne me sentais pas épiée à chaque séance par son esprit critique détonnant. Parfois, il en a 50. Avec un ton paternaliste, taquin mais doux quand je lui confie l’incertitude des bénéfices, renouvelée à chacune de mes séances.

Il m’a invité à marcher sur son fil. Celui qui ne tardera pas à se rompre. L’équilibre y est précaire. Instable. Sans cesse mouvant. L’aider à se désencombrer est difficile. Le prix me semble souvent trop élevé. Une fatigue excessive. Pour arracher une goutte à peine à la mer de pus qui lui emplit les bronches. Je passe souvent, pour des séances courtes. J’essaie de saisir le moment propice, celui où la balance bénéfice/risque sera la moins délétère possible.
Je vacille avec lui sur son fil.

41 de fréquence respiratoire. Sibilants. Tirages. Freins.
« Normal, il n’a plus de poumons. Il ne peut pas avoir la fréquence respiratoire d’un adulte jeune et en bonne santé »*, le médecin se veut rassurant. Normal. Vraiment ?

De jour en jour, Mr T se fatigue. Je brasse de l’air autour de lui quand lui semble perpétuellement en manquer. Malgré ses efforts. Les miens. Je m’agite pour rien. Autour, personne ne s’affole. C’est dans l’ordre des choses. Après tout, en vrai, ça fait un peu plus de 91 ans que son cœur bat sans relâche.Il a assez vécu. 

56 de fréquence respiratoire. Je ne suis même pas sûre, à cette vitesse, que l’air puisse descendre jusqu’à l’alvéole la plus proche. Assis, les épaules enroulées, le teint gris, les muscles saillants sur sa poitrine, le souffle court, presque inexistant, Mr T n’est plus qu’une ombre. Un fantôme. Translucide.
Les sirènes hurlent dans ma tête. Comme jamais.

On y est. Si on ne fait rien, il va partir. Peut-on le laisser partir en s’étouffant ainsi ? La panique submergeant les larmes qui débordent de ses yeux ?
« Il est en bout de course » murmure le médecin avant de tourner les talons.
L’infirmière me tend de quoi poser lui un aérosol. Une heure plus tôt que prévu, hou, rébellion ultime. Contre ma gratitude éternelle. Un aérosol ? Sérieusement ?

Dans la soirée, Mr T fera un aller-retour en réanimation. Frustrant tout le monde par sa volonté obstinée de NE PAS être intubé. Malgré tout, il remonte un peu la pente et récupère le droit de revenir dans le service. A ses conditions. Ne jamais redescendre en réa. Quoiqu’il arrive.

Les séances se font plus efficaces. Un peu plus bénéfiques. Un peu moins fatigantes. Le calme avant la tempête ?
Mr T ne dort plus. Il a peur qu’en dormant, il s’arrête de respirer.
Peur de partir. Seul.

Mr T ne se lève plus. Il n’a plus la force. Ses jambes ne le portent plus. Il refuse qu’on le porte. Surtout quand les filles qui se présentent sont deux fois plus légères et plus petites que lui. Il vomit cette sensation d’être un poids mort.

« La respiration, c’est pas mal, tout ce que je veux, c’est dormir. Dormir. DORMIR. »
Le médecin lui prescrit un sédatif léger pour la nuit.

Mr T me sourit. Et chuchote.

« Je suis foutu. Je ne tiens plus debout. Plus de force. Plus de force. Tout ce que j’attends dans la journée…c’est vous. Le sourire. Vous faites votre travail, et vous le faites bien. Pas comme les autres. Vous faites attention. Doucement. Vous prenez soin… ». Il n’a pas la force d’articuler. Putain. Et il sourit. Il va mourir et il me sourit.
J’arrache furieusement mon masque, mes gants. Je veux le toucher. Sentir son coeur battre encore sous sa peau. Je lui serre la main. Mes cils battent rageusement pour chasser les larmes qui m’envahissent. Je fige mon regard dans le sien. Un instant. Longtemps. Je souris. Je suis si fière. Et si triste. Impressionnée. Impuissante.

« J’attend. De partir. Les pieds devant ».

Mr T a 91 ans. Même dans sa tête. Plus de sourire dans ses yeux. Plus de clins d’œil. Plus de plaisanteries. La carapace du bonhomme costaud, bourru, s’effrite. Dans ses yeux, la panique déborde. Son regard me supplie. Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai tout fait. Il n’y a plus rien à faire. 
Alors c’est ça, l’impuissance ?

Mr T. va mourir.
Moi je l’aurais regardé. Partir.

Quand je reviendrai demain, il ne sera plus là.
La chambre sera vide.

Mr T ne pouvait plus respirer.