11 décembre 2012

Carapace


Never, ever make mistakes
Be perfect. *

« Processus de professionnalisation ». 
Bon, de toute façon, si elle est diplômée, c’est qu’elle va y arriver non ?

Je suis encore presque lycéenne, toute jeune étudiante, épuisée par la rude découverte du mythe P1 qui n’en est plus vraiment un. Mes neurones sont encore un peu grillés par cette année de d’apprentissage à la chaîne où la logique cède le pas au bachotage, à l’ingurgitation rangée de connaissances à régurgiter en l’état, comprises et assimilées, ou pas. J’aimerais cligner des paupières pour y voir un peu plus clair mais mes yeux sont voilés. Dans trois ans, je serai diplômée. Professionnelle et responsable. Adulte. Et seule.

Seule face à moi-même, ma conscience professionnelle – comment sera-t-elle ? – seule face à mes décisions, mes réussites et mes erreurs. Adulte. Plus de tuteur de stage pour me guider dans mes balbutiements de jeune apprentie. Plus de tuteur pour qui mes erreurs font partie du jeu qui va me construire. Responsable. Juste des confrères, conscients que je ne sais pas tout mais qui par principe dans ce métier, vont me faire confiance. Professionnelle.

Parce que je suis diplômée. Si j’ai eu mon diplôme, c’est que je devrais pouvoir me débrouiller non ? Oui, ils me font confiance. Sans peut-être savoir que j’aime apprendre, que je retiens vite, que je sais bien classer dans de jolies cases mon savoir. Que j’enrubanne bien proprement avant de partager, en échange d’une excellente note. Trace d’encre sur un dossier de papier qui gomme un peu le poids de mon inexpérience, de ma confiance en moi qui reste désespérément dans le négatif.

Oui on me fait confiance, sans savoir probablement, que je suis incapable de bien évaluer un problème de dos ou de compter correctement les vertèbres. C’est L5 ou L4 cette drôle de bosse là ? Encore moins de soigner correctement. Et pourtant, je donne le change. Je sais désencombrer un bébé qui va bien, mais suis-je capable de réagir en cas de problème chez bébé-qui-ne-va-pas-si-bien ? Saurais-je m’arrêter à temps pour garder une balance bénéfice-risque favorable ?

Oui, j’ai envie d’apprendre. Mais comment on apprend quand on vous répond « t’en a bien vu un peu à l’école non ? », « tu fais doucement, ça devrait aller » ?

Alors, ce fameux diplôme en poche, j’ai commencé à construire.

Oui, je connais. Oui, j’ai appris. Je ne connais pas trop mais je vais me débrouiller et puis je vais faire des recherches. Quand j’étais en libéral avant, j’en ai fait pas mal… En vrai pas vraiment mais j’ai beaucoup appris avec eux, ça compte ? 

Aspirer ? Pas de problème. Bronchiolite ? Oui je maîtrise.

Sur les parois de ces murs que j’érige autour de moi, il y a la silhouette d’une fille souriante, enjouée, motivée et sûre d’elle. Sûrement plus proche de 25, 30 ans que de 20. Oui, oui. Professionnelle, consciencieuse, appliquée.

Je donne le change, j’entretiens ma propre illusion.
En vrai, souvent, c’est vrai, oui, je maîtrise.
Même si dans ma boîte je tremble de peur.
Et si je ne maîtrisais pas tant que ça ?
Ça va se voir. Il ne faut pas que ça se voit.

Reste forte. Be perfect.

Personne n’entre dans ma boîte, je m’y laisse même parfois prendre au piège..
Je suis diplômée, j’ai appris à l’école. Je sais.
Never, ever make mistakes

J’ai mon diplôme, je suis... Non, je ne suis pas parfaite en vrai. Mais les autres doivent le croire. Je suis parfois faible mais vous ne le voyez pas. Si vous ne le voyez pas, je continuerai à me croire forte, pour mieux avancer.

Mais parfois, comme cette fois, je ne maîtrise pas.
Je fais de mon mieux, dehors je gère, dans ma boîte mon cœur tourne à deux cent à l’heure, mais les choses s’empirent. Ma faute ? Je ne sais pas.

Dans ma petite boîte, j’étouffe. Mon illusion vacille, trop dure à tenir. Mon refuge devient piège. La peur m'étrangle. Et si j’avais fait quelque chose de mal ?
Si c’était de ma faute ?

Ce patient polymalfoutu devait décompenser d’un moment à l’autre, avec ou sans mon aide. Il m'a fallu du temps pour le réaliser. Sur le moment, la culpabilité est violente, la remise en question douloureuse. J’ai envie de pleurer, les larmes me serrent la gorge. J'ai envie de gueuler que la vie est une chienne. Que merde, c'est trop pour la gamine que je suis, l’urgence de la décompensation, la souffrance du patient, l’angoisse des proches, c’est une trop grosse claque pour ma figure. Le regard anxieux mais confiant de sa famille me transperce « elle est diplômée, elle a l’air sûre d’elle, elle va le soulager ». Cette confiance pèse trop lourd sur mes épaules. Putain non, je ne ne suis pas sûre de moi, je ne maîtrise pas, cette urgence, cette détresse, ça me coupe le souffle. Je brûle de courir me cacher. Cette image nette qu’ils attendent, je leur donne, en dessous, je suis déchirée. 

La prison que je me suis forgée est solide. Je suis seule, dans cette cage étroite, face à mes propres démons, j’ai mal dans mon cœur.

Dans cette boîte, il y a une petite fille qui parfois voudrait bien, comme avant, se réfugier dans les bras de son papa quand vraiment ça ne va pas. Juste pour pleurer, dire « je ne sais pas », ou celui-là, je n’y arrive pas et qui n’ose pas. Qui veut rester forte, qui ne veut pas craquer devant les autres, qui ne veut pas dire que c’est dur. Qui ferme les yeux très fort pour oublier qu’elle a si peur de la mort, si peur de la maladie, cette peur qui lui retourne l’estomac. Qui n’oublie jamais mais qui ne le dit pas.

Parce qu’elle s’est mis dans la tête que quand c’est dur, dans la cour des grands, on n’en parle pas.

“Never, ever make mistakes
Be perfect.”

Ce jour là, Biche a ouvert ses bras pour éponger cette souffrance trop contenue qui détruisait mon équilibre. Peut-être au péril du sien, elle n’a pas hésité une seule seconde quand moi je me noyais dans mon angoisse.

Ma consoeur.
Comment te remercier ? 


* Entendu ici via PUAutomne 
A voir, à lire. Pour avancer. 

22 octobre 2012

Twitter dans ma valise


« Putain, j’ai oublié ma pilule. Deux fois en dix jours, la honte. »

Pour une copine de La Copine qui avait oublié sa pilule la veille, qui en avait pris deux d’un coup avant de se rendre compte qu’elle ne l’avait pas oublié, j’ai parlé de Martin Wrinckler
J’ai aussi glissé dans la conversation qu’il existait d’autres méthodes hormonales de traitement contre l’acné que la Diane35® qu’elle prend depuis des années. Je n’ai, personnellement et esthétiquement parlant, pas franchement bénéficié de ma décision de l’arrêter. Le moment était sûrement mal choisi, elle a bien vu le désastre lorsqu’on s’est démaquillées ensemble. Pas sûre que le message soit bien passé.

Quand La Copine m’a causé de son tout nouvel anneau contraceptif avec un enthousiasme évident, j’ai acquiescé en disant que c’était si pratique qu’elle risquait de l’oublier. Elle ne savait déjà plus à quelle date elle l’avait posé.
« Les règles, c’est quand même un signe pour être sûre qu’on est capable de procréer, pour s’assurer que tout va bien ». J’ai reparlé de Martin Wrinckler. 
Mais pas sûre qu’elle osera l’utiliser en continu. Parce que  « les règles c’est important ».

Quand j’ai parlé de mon désir d’enfant et qu’elle m’a assommée d’idées pré-conçues à dormir dehors, j’ai sorti l’artillerie lourde.

« MAIS, tu vas pas demander une césarienne ? Mais le bébé, il va tout défoncer, tu ne sentiras plus rien après ». Glamour ma copine. J’ai fait mes yeux de poisson mort, choquée par cette remarque. Je nous savais différentes mais je croyais mieux la connaître.

Alors doucement, j’ai parlé.
De MmeDéjantée, qui raconte avec tant de force et de douceur, un accouchement qu’elle a choisi à domicile. Pas pour le domicile mais pour le choix. De faire les choses différemment. Ou simplement comme on l’entend.

J’ai dérivé chez Marie de MamansTestent et le super Coaching sexuel de Vanessa Lope « Combien de temps » Parce que cette vision étriquée du plaisir m’attristait et que la complexité de ce qui fait un couple solide prend tout son sens dans cet article, à mon goût : 
« elle n'a pas envie de ce plaisir là.
Ce n'est pas contre son chéri. C'est POUR elle. »

Il en reste beaucoup que j’ai gardé pour moi. L’anonymat restant de mise, je n’ai pas osé aller plus loin. J’ai semé quelques bribes de réflexion, au gré du vent. Qui sait ce qu’elles deviendront…

Et puis, je suis allée rencontrer une copine du virtuel, soit-disant.
« Je ne l’ai jamais vue »
« Mais, de quoi vous allez bien pouvoir parler alors ? ».

On a papoté comme de vieilles copines de toujours, sans un silence. Une vague histoire de blouse et surtout, surtout, la richesse de nos échanges ici, et sur la toile. Avec une foule de sourires. 

Sans Twitter dans ma valise, sans Twitter qui m’a fait grandir et me poser des questions, qui sait ce que j’aurai pu dire…  

Merci. 

14 octobre 2012

Inutile


J’aime le travail bien fait.

J’aime creuser mon sujet. Savoir pourquoi. Pourquoi ce patient a mal, pourquoi il se tourne vers moi. Qu’attend-il, de quoi a-t-il besoin selon moi ? De quoi pense-t-il avoir besoin ? Pourquoi le médecin a décidé de prescrire de la rééducation, sur quels signes cliniques dans quelle intention ? 

Parce que souvent, ça paie.
Et soulager la détresse de l’autre, ça n’a pas de prix.
Et c’est pour ça, entre autre que ce métier m’est précieux.

Sauf que parfois, j’ai vraiment eu l’impression de ne servir à rien.

En libéral, j’ai rencontré des patients suivis depuis des années pour des trucs au choix, incurables ou à demi-imaginaires. J’ai fait du remplissage en sachant  pertinemment que techniquement, il n’y avait rien à faire. Je me suis pliée à des prescriptions abusives. J’ai promené des petites vieilles en pleine forme avec un bilan kiné normal parce que le docteur insistait, que la dame me trouvait gentille et que pour soulager ma conscience de gagner ma croûte sur le dos de la sécurité sociale, je devais au moins faire semblant de servir à quelque chose. J’ai reçu des gamins pas malades parce que « le docteur a donné l’ordonnance pour si ça tombe sur les bronches, comme j’avais peur, je suis venue tout de suite ». J’ai soigné des gens qui avaient plein de plaintes bizarres et non identifiées parce que plus personne ne savait quoi faire d’eux et que pourquoi pas, un massage… Parfois, ce sont les patients qui insistaient. Parce que vaguement, ça leur faisait du bien, ne serait-ce que d’entretenir un lien social. Cher le lien, mais remboursé alors… Et moi, dans tout ça, parfaitement consciente de l’inutilité « technique » de certaines prises en charge.

Heureusement que ce n’était pas tout le temps ainsi, mais ces séances, je les vivais avec un vague fond de culpabilité et d’ennui. Ça m’ennuyait de réfléchir à des exercices ou des soins à proposer pour varier une rééducation qui n’en était pas une. Toujours la même chose, toujours les mêmes exercices inutiles, les mêmes faux-semblants. Des patients qui ne voulaient pas arrêter. Qui tenaient dur comme fer à leur séance de kiné. « Moi, ça me fait plaisir de vous voir, même si ça ne sert à rien ». Tenir compagnie, en quatre ans d’études, bravo. Ça me faisait mal au cœur d’entendre à la radio parler du déficit de la sécurité sociale en comptant sur mon agenda le nombre de séance dont les patients auraient pu se passer. Et que j’aurais pu proposer à d’autres qui, peut-être, en avaient plus besoin.

Ce n’était pas comme ça que j’imaginais mon métier.

Et pourtant…

Adrien a 91 ans. Il est veuf depuis à peine quelques mois, malvoyant depuis quelques années. Ses troubles cognitifs ont flambé depuis le décès de son épouse. Arrivé à l’hôpital pour un vague problème infectieux traînant, il est cloué au lit par les sédatifs à cause de son agitation.

Dans ce contexte, la kinésithérapie « fonctionnelle » prescrite s’annonce complexe.

La chambre est plongée dans le silence. Le patient est pâle, maigre, recroquevillé, roulé en boule et parfois, ses ronflements brisent le calme apparent. Mobiliser un patient endormi ne m’enchante pas. Je grimace. Ai-je signé pour ça avec mon diplôme ? Secouer un patient endormi, l’arracher à la pseudo-chaleur de sa couverture pour le mobiliser d’une main réticente ? Surtout qu’il présente, endormi, très peu de déficits sur lesquels je pourrai travailler. Je me fais l’effet d’un robot. Je fais ce qu’on me dit mais je ne sers à rien.

Diagnostic kinésithérapique : Il dort. Je peux ramer pour établir mes objectifs.  
Le lendemain, priorité aux patients éveillés, ensuite, dieu normacol®, bien tombé, me donnera une excuse à demi-crédible pour ne pas jouer mon simulacre de séance.

Je suis trop novice, trop jeune, trop naïve, trop obéissante. J’aime l’esprit d’équipe, la concertation, mais j’ai du mal à dire non, à exprimer mes doutes, discuter l’intérêt réel de cette prise en charge. J’ai envie de montrer aux médecins ce qui fait le cœur de mon métier, comment, ensemble, on peut faire du bon travail. Parce que ça, ce n’est pas du travail.  « Alors, ça progresse la rééducation ? Vous pensez le faire marcher quand ? ». Pfff. Quand il sera réveillé. S’il participe. Là, je ne peux rien faire, apparemment, c’est évident pour tout le monde, sauf pour le médecin. Qui voudrait que ça aille plus vite.
Je ne savais pas que j’avais pris option magicienne moi, zut.

Quelques jours plus tard, l’arrêt de la sédation.
Adrien est en pleine forme. Il communique sans queue ni tête, papote, une vraie pipelette. Complètement confus, complètement à l’ouest. Il tangue un peu mais se lève. Je l’accompagne. Je le rattrape au vol parfois.

S’installe alors une autre frustration. Adrien m’écoute peu. Me prend pour sa femme, sa fille ou son gendre, au choix. Ses gestes sont rapides, désordonnés. Il vit sa vie comme il l’entend (et il a bien raison) mais de par ses troubles du comportement, il est totalement hermétique à mon travail. Alors par dépit, je l’emmène faire des tours du couloir. Je suis le pompon pour des tours de manège gratis. J’enfile ma blouse de trottinothérapeute. Celle qu’on me met souvent sur le dos et à tort. Je suis kinésithérapeute, si j’ai bossé d’arrache-pied pour décrocher ce diplôme, c’est pour faire du bon boulot. Avec des cases. Bilan, objectifs, moyens et progression. Y a pas de cases dans ma tête pour promener des gens.

Ce matin, Adrien est perdu. Quand je passe, il m’appelle.
« Ah, Joséphine, mon amour, enfin te voilà ».
Il a une force terrible dans le regard, le reflet d’un manque infini, le cumul de ces jours entiers d’errance et d’angoisse dans un monde qu’il ne voit que gris et flou.
« Allez venez, prenez mon bras, on va faire un tour ».
« Ah que je suis content que tu sois là ».

Il y avait tant de soulagement dans le regard d’Adrien que je n’ai pas osé le contredire. L’espace d’un moment, j’ai choisi d’être Joséphine, pour un tour de couloir. Un genre de super pompon. Auguste, à mon bras, souriait, rayonnait. Mon cœur ne savait qu’en penser. Si fier de pouvoir lui offrir un si grand réconfort. Et en même temps, cette terrible solitude du grand âge quand l’esprit se délite, si triste et si déchirante.

Avec Adrien, je n’ai servi à rien. Mon beau diplôme, mes quatre années d’études qui ne comptent officiellement que pour deux ne m’ont servi à rien.

Ce n’était pas du bon travail.

Mais.

C’était un beau moment.


18 septembre 2012

Les sens du souvenir

C’est une journée comme une autre. Qui a commencé la gorge un peu serrée sur ce billet de Biche, consoeur dont je n’ai jamais entendu la voix mais qui m’accompagne, en pensées, chaque jour dans mon travail. Consoeur à laquelle je tiens beaucoup pour elle et tout ce qu’elle m’apporte.

Aujourd’hui, j’ai bossé, avec des vieux plus que vieux. Pas beaucoup de technique mais beaucoup de relationnel, quelques moments de partage, quelques moments de solitude aussi, devant la détresse du grand âge. J’ai pris plaisir à faire mon travail, de mon mieux. Comme d’hab.

Puis le retour, comme un lundi, la route, les courses et le « gommage » au milieu de la liste. Dans le rayon, la « Douche gommante à la cannelle et au sucre ». Celle-là, je m’en rappelle. Chéri aimait beaucoup l’odeur et avait discrètement pillé mon tube. Oui, MON tube. Depuis quand les mecs ça se gomme l’épiderme ??

Dans la douche, j’ouvre le tube neuf et j’hume l’odeur qui se voulait pleine de promesses. Mais quelque chose cloche. J’ai du mal à respirer tout d’un coup. J’ai un genou qui tremble, j’ai un peu mal au cœur, j’ai les yeux qui piquent. Je me rince fébrilement, je me re-lave, pour changer d’odeur et je sors au plus vite.

Maintenant je me rappelle. La dernière fois que j’ai acheté ce fameux gel douche, la dernière fois que j’ai senti cette odeur, j’étais malade.

C’était il y a un peu moins d’un an. Un banal rhume qui traînait, un 40°C de fièvre qui s’éternisait, ce rhume qui n’en était pas un. Une pathologie plus compliquée, un peu grave, pas beaucoup. On avait dit quinze jours, allez, un petit mois pour m’en remettre et basta. Mais non. S’en sont suivis une complication médicamenteuse et une complication de la complication avec perte partielle et transitoire d’autonomie. Pour une kiné, vive l’angoisse. Six rendez-vous chez le MG, un appel au 15, deux passages aux urgences, deux spécialistes, des examens, des doutes, des craintes. Plus de trente jours non consécutifs d’inactivité. Non consécutifs et pathologies différentes, je suis récusée pour les indemnités. Je fais les fonds de tiroir pour retrouver des séances non facturées pour payer ma rétrocession. Trois mois d’affilée à lutter pour guérir tout en calculant serré pour me verser un petit bout de salaire parce que le loyer lui, n’est pas en arrêt. Des patients toujours plus nombreux à appeler pour annuler encore et encore, dire que, oui, ce n’était qu’une semaine mais que non, finalement, ça sera une semaine de plus et que, promis, je fais de mon mieux pour honorer le rendez-vous de lundi prochain 18h. Le moral, l’énergie qui s’épuisent. L’homme perdu qui gère comme il peut. La famille inquiète…

Je n’écris pas pour qu’on me plaigne. Aujourd’hui, je vais bien, j’ai changé de boulot, dans mon corps, dans ma tête, beaucoup de choses ont changé. Je vais très bien même. Je suis sincèrement heureuse, épanouie, je savoure chaque jour la chance de vivre une jolie vie à deux. J’espère à trois bientôt. Je suis passée à autre chose. La vie est belle et tout ça c’est derrière moi. Enfin, c’est ce que je croyais.

Parce que ce soir, il a suffi d’une odeur. Un gel douche acheté par hasard, à l’époque, racheté ce soir. Il m’a suffi d’une odeur pour sentir ma gorge se serrer. Et me sentir replonger. Retrouver un instant mon corps meurtri et mon âme fatiguée de l’époque. Me sentir envahie de ces sensations détestées, haïes, revivre à nouveau mon état pitoyable en ces heures difficiles.

Quand je vois les marques que peuvent laisser ces expériences douloureuses, des marques profondes, invisibles au quotidien prêtes à rejaillir au moindre rappel si ténu soit-il qu’une vague odeur oubliée... Oui, quand je vois ces marques qui traînent sur moi, sur ma peau, dans ma tête, en moi, pour un truc moyennement grave, là, j’ai mal pour d’autres.

Le traumatisme de l’hospitalisation prend pour moi, ici, tout son sens. S’il me suffit d’une odeur, eux qui souffrent en silence dans leurs chambres vides et blanches, que leur suffira-t-il pour se rappeler ces difficiles instants ? La meurtrissure de l’amour propre de la personne affaiblie, dépendante, malade. La blessure de se voir diminué, de se voir sur une bien vilaine pente comme m’a dit Germaine aujourd’hui, 87 ans qui pense ne pas sortir vivante du service. Face à toutes ces cicatrices qu’ils se construisent en venant chez nous, nos armes sont dérisoires.

Et pourtant, dans le flot de souvenirs désagréables qui remonte, je chéris ce docteur de passage, de permanence aux urgences, plein d’une bienveillance si simple, si douce. Sa présence rassurante, ses mots justes et pertinents. Petite chose décrépie que j’étais, il m’a redonné force et espoir par sa façon d’être, de bien faire son travail.

Maintenant je sais, j’ai appris la valeur d’un sourire, d’un mot gentil. Même si intérieurement je bouillonne quand je n’ai pas les moyens techniques de bien faire mon travail, quand les médecins ne sont pas réceptifs à ce que je propose, quand on envoie des gens croupir dans une convalescence pourrie alors que j’avais construit un vrai plan de travail pour les renvoyer chez eux. Parce que ça coûte cher une chambre. Bienveillance, patience, chaleur, gentillesse. Ce n’est pas toujours évident, mais j’essaie de m’y tenir. Pour eux. Pour qu’eux aussi, peut-être, se souviennent, plus tard, de quelque chose de positif dans leur cauchemar.



Biche, je suis heureuse que les choses avancent dans le bon sens, tu as encore tout mon soutien, pour toutes ces cicatrices si profondes qui te feront encore souffrir. Tu as traversé ces épreuves avec une force d’âme remarquable, je t’admire. Je pense à toi. Tiens bon. Le pire est passé mais le meilleur est encore à venir, plus loin devant. Ton château de carte va avoir besoin de temps pour se reconstruire  à l’épreuve des éléments. Courage.


*Edit
J'ai retenté l'expérience. Parce que je suis curieuse et fascinée par le phénomène. Cette odeur, je sais précisément où elle me ramène. Elle ne ravive pas les souvenirs précis de la maladie. Elle ravive un instant, un seul. Elle me ramène le soir, dans les instants qui suivent la douche, devant un verre d'eau. La main de l'homme sur mon épaule. Le doliprane 1g coupé en 4, petites miettes de poudre blanche acérées qui me blessent la gorge que je n'arrive plus à avaler. Elles collent à mon palais, j'ai du mal à déglutir, j'ai la nausée. Ça ne passe plus. Je suis écoeurée, épuisée. Les larmes coulent sur mes joues. La nuit m'angoisse. Je prie pour voler entre deux cauchemars enfièvrés quelques heures de sommeil pour vraiment me reposer. Voilà. De cette vague odeur artificielle, dans ma tête, s'est associée l'empreinte de ces instants difficiles. Une effluve. Quelques minutes, un an plus tard qui re-surgissent aussi vives que si je les avais vécues hier. 
Je suis fascinée. Un peu triste aussi. Et je pense à tous ceux qui portent des cicatrices bien plus lourdes. Tellement. 

22 août 2012

De l'importance du chiffre



A une autre époque, l’Homme ne savait pas compter. Ou plus ou moins jusqu’à trois. Toi, moi et l’autre. L’année de naissance, l’année de la marche, l’année du sevrage*. Depuis, on a sacrément évolué.

L’Homme a découvert/crée/inventé les chiffres, puis les nombres.
Il a chiffré les secondes, les heures et les années. Ses années.
Depuis, on a un peu dérivé mais ce n’est pas le sujet.

Alors maintenant, on compte.
Et c’est devenu un élément clé de notre identité. Sur les étiquettes, sur les fiches de transmission, en première ligne des comptes-rendus... A l’hôpital, les patients se définissent par un nom, un genre, un âge et une pathologie. Comme un tableau vivant, que quelques esquisses de trait suffiraient à compléter. 
Un tableau d’un patient.
Cela suffit-il pour autant à deviner vraiment qui il est ?
Cela suffit-il à entre-apercevoir l’individu derrière le malade ?

Depuis quelques mois, j’ai l’impression qu’il y a un problème dans l’affaire.

Etienne a 88 ans et un cancer pulmonaire multi-métastasé de découverte quasi-fortuite. Annoncé. Lui et sa famille sont dévastés. Ce banal essoufflement à l’effort, ils croyaient que c’était la vieillerie. En réalité, c’est la fin qui frappe à la porte. Etienne est en pleine possession de ses moyens. Un homme jusqu’à présent dans la force de l’âge, moins vingt ans. Qui aime tendrement son épouse, ses enfants, ses petits-enfants. Autonome, hyper-actif, plus sportif et endurant que moi.

Avant d’avoir un cancer, Etienne a 88 ans. Et à 88 ans, un méchant cancer comme celui-là, on n’y touche pas. Etienne, en moins d’un mois va mourir à l’hôpital. Le cœur dans la gorge à cause de cette chienne de vie qui lui pourrira un départ qu’il espérait doux. Un départ dans la douleur et sous les yeux de sa chère épouse, compagne de 60 ans d’instants à deux.

Et Etienne n’accepte pas. A l’hôpital, on trouve ça moche son histoire.
C’est moche mais bon, il a 88 ans. Alors ça va. Enfin c’est moins pire. Enfin…
J’ai mal à mon cœur.

Le cancer d’Etienne est-il moins méchant parce qu’il a déjà 88 ans ?
Être un vieux très vieux l’aidera-t-il à accepter que les médecins ont décidé de ne pas le soigner son cancer ? Acceptera-t-il cet avis qu’au jeu du bénéfice/risque, il y a plus de risques à tenter quelque chose pour sauver l’homme de 88 ans de l’étiquette ? Ce même homme qui pourtant donne l’impression à tous et à lui-même, surtout à lui-même de n’avoir pas dépassé les 70 ans. Est-ce un lot de consolation de savoir que d’autres n’ont pas eu la chance de vivre aussi longtemps ? Se sentira-t-il mieux, lui, pour autant ?

Et que dire de Suzanne, doit-elle s’accrocher, elle que la vie a vilainement amochée ? Grabataire à 70 ans, en rupture de tous ses loisirs, elle qui n’a plus de famille, qui ne voit plus personne. Elle, devant qui on fuit le regard quand elle évoque son envie de mourir. Parce qu’à 70 ans « seulement », elle se sent plus vieille qu’une bicentenaire.

Et si quelqu’un là-haut, dans son bureau du sommet de la pyramide, a décidé que 70 ans, c’était jeune, doit-elle pour autant accepter les remontrances des soignants choqués par sa tentative de suicide sur son lit d’hôpital. Doit-on se sentir fiers de l’avoir « récupérée », elle qui avait le sourire en se croyant partir enfin ?

Quand est-ce qu’on devient vieux ? Quand est-ce qu’on n’est plus jeune ? Jusqu’à quel âge la vie vaut-elle d’être vécue ? Est-ce qu’on peut vraiment juger de ça avec des chiffres ?

Hier, un monsieur de 90 ans s’est excusé d’avoir encore de l’humour en riant. Et d’être encore un incorrigible gourmand. Et il est sacrément bien conservé.
Y a forcément un lien de cause à effets. Niveau de preuve moi-même.
Conflits d’intérêts : Les macarons du deuxième tiroir de sa table de nuit.

Y en aurai des tas, des façons de compter son âge. 
Suffit de choisir celui qui nous va.
Le corps, la tête, les souvenirs, la joie, l’allant, la tristesse, les amis, les amours, les fous-rires, la passion, la gourmandise, les siestes crapuleuses, le charme, la drague, la retenue…

On pourrait avoir le droit d’être vieux à 20 ans, jeune à 80.
Éviter la déprime des quarantenaires qui voient la bouteille de vie à moitié vide.

Une personne, c’est plein de choses, ça prend plein de place à décrire, beaucoup ne tiendraient pas sur une feuille A4. Qu’être vieux ou jeune, parfois ça ne puisse tenir qu’à un ou deux chiffres, c’est triste.

Et si on bousculait les codes ?
Et si on arrêtait un peu de compter avec des chiffres ?

  
*Jean Mc Auel, Les enfants de la Terre.

12 août 2012

Réflexions autour d'une histoire de fesses.

[Je rappelle que l’article initial, Dignité mes fesses, est à lire ici]

Ce jour là, je lis le livre de Jaddo. Une histoire en particulier s’accroche. Celle-ci. Pendant des heures, elle me trotte dans la tête, faisant affluer son lot de souvenirs. Des expériences lointaines mais aussi proches, comme ce jour-là, avec Jeanne. Qui restent. Ces sentiments me pèsent. J’ai besoin d’écrire, besoin de coucher sur le papier pour le comprendre, le malaise que j’éprouve. Alors j’écris.
Je soumets mon oeuvre à l’homme, qui ose un commentaire : « Tu fais encore ta mégère, toujours râleuse, et puis les gros mots, franchement… ». La colère nourrie de l’écriture explose. « Jaddo, elle en dit des gros mots ça ne l’a pas empêcher d’écrire un livre ». Je vais bouder un moment. Et je reviens, je relis. Oui, parfois c’est limite.

Je publie ce soir là. En une nuit, 200 personnes sont passées voir. Je suis sous le choc. C’est énorme pour la petite bloggeuse que je suis. L’histoire de Jeanne a fait écho des deux côtés de la barrière, soignants, patients ou les deux se souviennent que oui, souvent, cette blouse fait tache.

Farfadoc prend alors une initiative de génie. Publier une pétition pour essayer de faire changer ces blouses qui font râler tout le monde mais qui sont toujours là, après tant d’années. C’est le début, je n’y crois pas. Je ne vois pas comment ça pourrait changer quoi que ce soit.

Aujourd’hui, la pétition a déjà recueilli plus de 9000 signatures. Des milliers d’anonymes se sont succédés sur les blogs qui ont relayés cette formidable initiative. La ministre de la santé elle-même s’intéresse au dossier. Les médias aussi sont à l’affût. Des journalistes veulent me parler, savoir ce que je propose pour que ça change. Moi. Si ce n’était pas sérieux, ça pourrait me faire rire. Moi. Et puis quoi encore ?

C’est le temps d’un bilan, que j’espère de mi-parcours.

Dans mon article du 27 juillet, je n’incriminai pas volontairement la blouse d’hôpital.
Relisez bien, à aucun moment je ne parle d’en changer, à aucun moment je me dis choquée de la nudité de Jeanne. Je suis un peu déçue du message globalement retenu parce que j’espérais amener une réflexion plus profonde qu’une simple histoire de fesses à l’air.

Jeanne n’a pas réagi au fait d’être nue devant moi, il y a plusieurs explications :
-         Qu’elle ne soit absolument pas gênée, oui, ça arrive
-         Qu’elle soit gênée mais qu’elle fasse de son mieux ne pas le montrer
J’en ai discuté avec elle. La première hypothèse est fausse. Jeanne EST gênée. Mais elle a l’impression que c’est normal. Les blouses blanches défilent, les têtes changent, les titres aussi, leur noms, elle ne sait pas, elle ne voit pas assez clair pour lire sur les blouses. Comme tout le monde voit mais que personne ou presque ne réagit, Jeanne se dit que c’est normal. Alors elle serre les dents et se sent un peu bête d’être si pudique.
Et c’est ça qui me fait mal au cœur. Mille fois plus qu’une paire de fesses à l’air.

Quand Jeanne s’excuse, c’est peut-être qu’elle croit me gêner moi. Qu’elle efface sa gêne au profit de la mienne, pauvre jeune ingénue choquée devant un peu de peau nue. Jeanne a tellement bien appris la leçon qu’elle a du mal à penser d’abord que je le fais pour elle. Mon simple geste lui paraît presque déplacé tant il lui semble inhabituel. Et puis, elle le savait en venant ici, la dignité et la pudeur devraient rester au placard. Et ça aussi, ça me fait mal au cœur. Parce que ça en dit long sur l’image de l’hôpital que je défend et ce n’est pas très reluisant.

Cette blouse n’est qu’un morceau de l’iceberg. Je préfère peut-être une Jeanne parfois nue mais qu’on se soucie de couvrir à une Jeanne couverte mais qu’on traite encore comme un peu moins qu’humaine. Juste malade.


Parce que j’ai appris qu’il existe des alternatives. J’espère qu’à la prochaine commande, quelqu’un, quelque part, pensera à changer le modèle actuel. Pour l’un de ceux brevetés, économiquement similaires, plus couvrant et qui se veulent équivalents sur le plan pratique.

Mais pour le pratique, je laisse les professionnels plus concernés que moi choisir.
Je n’ai aucune légitimité pour en juger puisque j’arrive pour ainsi dire après la bataille, quand les patients ont fait leur toilette, que les pansements sont faits et que l’aspect pratique de la blouse a déjà bien servi aux IDE et aux AS.

Une histoire de point de vue

Chaque témoignage reflète des expériences individuelles qui ne sauraient faire force de loi.

Je soutiens cette pétition car dans l’hôpital où je travaille, il m’est extrêmement rare de soigner des patients vêtus de leurs propres effets. La blouse en question est légion. Pas que aux urgences ou en orthopédie comme certains ont pu le souligner. En pneumologie où les patients restent relativement autonomes, en neurologie, en oncologie etc… Elle est là partout.
Pourquoi ? Bonne question.
Pour certains, simplement parce qu’ils n’ont plus de famille ou que leurs proches sont loin, que leur linge personnel est sale et qu’il faut bien les couvrir avec quelque chose. Et pour ça, heureusement qu’on a des blouses. 
Pour les autres, je ne sais pas. Est-ce une acceptation tacite des patients qui prennent ce qu’on leur donne ? Qui n’osent réclamer leurs propres effets ? Est-ce par habitude, parce qu’hier déjà, ils avaient une blouse ? Est-ce parce que personne n’a le temps ou ne pense à regarder pour eux, dans le placard, moi y compris ? Je ne sais pas.

Mais cette blouse est partout ici. Beaucoup de patients en souffrent. Pas parce qu’ils voient passer une farandoles de culs « moches et vieux » dans le couloir comme certains ont pu le suggérer mais parce qu’ils sont à demi nus, exposés aux regards (portes ouvertes) ou esquissés derrière un pan de tissu insuffisant dans le couloir. Ce n’est pas les fesses des autres qui les gênent, c’est de devoir partager les leurs, un peu malgré eux.

Un impact important dans mon travail

L’hospitalisation est un traumatisme. Parce qu’elle est urgente, parce qu’on craint parfois pour sa vie, que les proches s’inquiètent. Et surtout parce qu’on perd le contrôle de soi. Être patient, c’est prêter un temps le volant pour que d’autres plus compétents dans leur domaine puissent vous remettre sur les rails.

Les patients que je rencontre ont souvent quelque chose de changé. Une hanche neuve, un pied qui n’a plus le droit de toucher le sol, une tumeur et quelques ganglions de moins… Quand matériellement, rien n’a officiellement bougé, ils sont souvent restés quelques temps alités, un désastre pour des gens dont l’état général laisse un peu à désirer. J’interviens pour les accompagner vers la reprise de leur autonomie.

Je ne suis pas une technicienne. Je suis un guide. Sans prétention, vraiment. Ce n’est pas grâce à moi qu’un patient remarche. C’est grâce à lui, avec un petit coup de pouce (ou pied) de ma part. Si le patient ne veut pas marcher, ne veut pas travailler, ma science et moi, on reste sur le carreaux et rien n’avance.

Et je suis convaincue que pour avoir envie de marcher, pour vouloir retrouver son autonomie, il y a un postulat de base essentiel. Sentir qu’on reprend le contrôle. Le problème aigu est en cours de traitement, il est temps pour le patient de reprendre le relais. Se reconquérir, dans son entier. Se sentir à nouveau soi-même après parfois des jours de pilote automatique, c’est dur. Et ça commence par l’effort de se sentir humain de nouveau. Cesser de penser « maladie, médicaments, docteur » pour revenir à « sourire, prestance, fierté, moi ». C’est avec ces drogues là que mes patients avancent le mieux, au propre comme au figuré.

Cette blouse, c’est l’image même du malade. Comme une boîte dans laquelle on vous mettrait d’office dont il est parfois difficile de sortir. Tout au long du séjour, elle entretient cette dépendance. Ce n’est pas qu’une histoire de fesse. C’est une histoire d’estime de soi, de dignité.
Et oui, un sparadrap ça peut suffire pour les couvrir, mais c’est moche. Ça fait bricolage approximatif, et ça fait cheap. Dans un monde où on peut reconstruire le visage de bébé dans le ventre de sa mère par imagerie, il faut encore qu’on ferme les blouses avec du sparadrap. Splendeur et décadence.

Certains patients refusent de sortir de la chambre. D’autres acceptent de m’accompagner mais ne peuvent lâcher prise totalement. Ils font ce que je dis, sont appliqués mais il manque l’étincelle. Parce qu’une partie d’eux ne peut s’empêcher de penser à l’image qu’ils renvoient. Et leurs pieds tricotent parce que le moral flanche. Qu’être malade c’est dur, c’est usant et que cette tenue, c’est le truc de trop. Et que putain, bordel, quand est-ce que ça va s’arrêter ce cauchemar ?

Je rêve d’une blouse qui en plus d’être pratique, aiderait les gens à retrouver le contrôle. Qu’ils puissent la fermer – vraiment – et seuls. Alors oui, avant de pouvoir enfiler leurs vêtements, ils auraient toujours l’étiquette « malade » sur le dos. Mais un malade de digne. Qui pourrait sortir seul dans le couloir sans quémander un bout de scotch. Et sans courant d’air indiscret.

Pas une priorité pour l’hôpital

Non. C’est une évidence. Résoudre les problèmes de l’Hôpital et de la santé en général ne se fera pas en un jour.
Il y a des millions de combats à mener, des petits comme des plus grands.
D’essentiels, des secondaires. Il faudra bien comme le dit si bien Biche ma consoeur, commencer un jour par l’un des nœuds du problème. Si petit soit-il tant qu’il permet d’avancer.

Pourtant, ce n’est pas une lutte futile.

Je défends l’hôpital public parce qu’à mon goût, la santé ne devrait pas être régie principalement par des considérations financières. Dans le monde naïf et optimiste où je me complais, où je m’efforce de travailler, la qualité serait l’objectif premier.

Mais entre un hôpital A et un hôpital B qui vont tous les deux remplir l’objectif initial, à savoir, traiter votre problème, lequel conseillerez-vous à vos proches ? Sur quels critères allez-vous vous baser ? 

Et bien je crois que les patients en général, choisissent sur de tous petits détails. Ces moments où ils ont senti qu’en plus de les guérir, on s’est soucié d’eux. Que même s’ils n’étaient pas tant gênés, quelqu’un a eu la prévenance de les couvrir et que ce geste humain, fait du bien au milieu de tant de technique. Que quelqu’un a vraiment cherché à savoir si oui ou non ils tiennent le coup et a pris du temps pour écouter. Simplement. Même si, sous la pression, aujourd’hui, beaucoup de soignants n’ont plus ce temps.

Parfois, les patients retiendront simplement l’hôpital où la nourriture était mangeable, rien que ça. C’est aussi un petit combat, le bien manger à l’hôpital. Parce que ça aiderai les patients que qui essaient d’avancer, d’avoir autre chose que des yaourts et de la compote dans le ventre, le reste étant bien souvent immangeable. Parce que ça aide aussi à reprendre le contrôle de prendre du plaisir simplement à manger, sans avoir à se forcer. 

Pour bien prendre soin des gens, il faut du temps, il faut l’envie. Moi je l’ai ce temps, alors c’est plus facile d’avoir l’envie. Pour que ça change à une grande échelle, pour prendre soin des gens, il faut d’abord et avant tout prendre soin des personnels.  Soigner leurs conditions de travail. Leur donner le temps et l’épanouissement dans leur travail pour que l’humain ait le temps de reprendre le dessus. Ça, c’est un chantier monstrueux, que je laisse volontiers à Madame la ministre.

On veut redorer le blason de l’hôpital public ? On veut recréer de l’activité ?
Commençons par prendre soin de nos patients dans la mesure de nos possibles.

Le changement de blouse est un premier pas dans ce sens. Oui, on se soucie aussi de votre bien-être. Parce guérir ou accepter la maladie, c’est plus facile quand on se sent bien. Ou au moins un peu moins mal. 

27 juillet 2012

Dignité, mes fesses !


« Je vous couvre, je sais vous êtes à l’hôpital mais tout de même… »
« Oh pardon, excusez-moi ».

Replaçons le contexte.
Jeanne, 85 ans et sa prothèse de hanche flambant neuve.
Son esprit vif et gai, sa gentillesse et son sourire.

Hospitalisée depuis sa malencontreuse chute d’un escabeau. Jeanne et son 1m59 d’antan, plutôt 45 aujourd’hui, ont eu une idée saugrenue: faire les carreaux. Pas les petits de la cuisine derrière leurs rideaux de dentelle hein. C’eut été trop simple. Non, les baies vitrées du séjour.
2m20 de haut, Jeanne avait les bras bien trop courts. D’où l’escabeau.
Bref.

L’opération s’est bien passée, le nombre de ses antécédents se compte sur les doigts d’une seule main, Jeanne est cohérente, orientée, antérieurement autonome, et pipelette comme pas deux, tout ce que j’aime.

Comme tous, je la découvre vêtue de l’informe chemise de nuit de l’hôpital.

Celle un peu courte, qui ferme derrière. Histoire peut-être d’empêcher les patients bien orientés de gérer eux-même habillage et déshabillage. Dignité, estime de soi ne tiennent là qu’à deux malheureux boutons pressions bien difficiles à fermer.
À l’aveugle et dans le dos. Même, ils ne sont que deux.
Un au niveau de la nuque, un à la taille.

Il suffit d’un peu trop de hanches sous une taille marquée pour que le patient passe l’intégralité du séjour les fesses à l’air. La taille couverte, le reste largement esquissé entre les pans écarté de ladite blouse. 
C’est comme ça et puis c’est tout.
C’est la santé qui prime ma bonne dame.

C'est vrai que dans certains cas, c'est assez pratique. Pour des patients alités, qu'il faut changer régulièrement ou qui ont du mal à se mouvoir dans un lit. Histoire d'éviter des acrobaties compliquées pour répondre à des besoins élémentaires. Mais pour les autres alors ? Ceux qui sont autonomes, qui veulent faire quelques pas dans le couloir ou prendre un proche dans les bras sans avoir à se soucier de leur image ? Parmi ces patients, certains sont venus sans prévenir, certains sont isolés, n'ont pas de famille proche pour leur apporter leur propres effets. Alors certes, on les couvre, c'est déjà bien. Mais pour certains, ça reste une épreuve.

Je commence doucement la mobilisation au lit pour évaluer ses douleurs en fonction du type de mouvement et ses possibilités initiales post-opératoires. Mais voilà, la blouse est un peu remontée et à la première flexion de hanche un peu élevée, j’ai une vue parfaitement dégagée sur les parties intimes de Jeanne. Qui ne dit rien. Comme beaucoup d’autres d’ailleurs.

Et ça m’énerve. Ça ne me fait rien à moi, soignante, de la voir ainsi dénudée. J’ai l’habitude, je n’éprouve rien de spécial, je ne juge pas, je m’en fous, pour moi.
Mais que ça ne lui fasse rien à elle, je n’y crois pas. Qu’elle ait l’air d’accepter me révolte. Elle a beau être hospitalisée, rien, rien ne justifie qu’elle soit ainsi exposée aux regards. Et qu'elle s'y plie.

« Je vous couvre, je sais vous êtes à l’hôpital mais tout de même… »
« Oh pardon, excusez-moi hein ».

Achevez-moi.
Pourquoi, pourquoi cette petite dame adorable éprouve le besoin de s’excuser ?
Pourquoi à chaque fois, tous s’excusent ?
A croire qu’ils se sentent coupable de leur nudité.

Depuis quand être à demi nu devant les soignants, les médecins et ses proches doit être une fatalité quand sur le plan médical rien ne le justifie ?
Depuis quand et comment apprend-on aux patients à accepter cet état de fait ?
Comment en sont-ils arrivés à être plus gênés pour nous que pour eux-mêmes ?

Un patient n'osera pas forcément dire qu'il est gêné. Parce que la dignité à l'hôpital, c'est la dernière chose à laquelle il pense. Peut-être. Mais pour ceux qui encaissent en silence, ne pourrait-on pas s'investir pour leur rendre aussi souvent que possible ce petit bout d'humanité.

« Ne vous excusez pas Madame, c’est pour vous que je le fais»
« Vous êtes bien gentille. J’ai l’habitude, vous savez. »

Putain.
Je suis gentille.
Et elle a l’habitude.
Alors ça va. 
On peut continuer comme avant.

Et moi j’ai la gorge serrée.