16 février 2014

Lettre à Elise

Elise,

Il aurait fallu être aveugle ce matin pour ne pas remarquer la tristesse qui assombrissait ton regard. Ton bonjour avait le même accent joyeux que d’habitude mais aujourd’hui, sous tes yeux rougis, il sonnait faux.

Je ne sais pas pourquoi tu es triste Elise. J’aimerais faire quelque chose pour toi.
Mais nous nous connaissons à peine.

Ici les jours se suivent et se ressemblent. Chaque séance est similaire à celle de la veille. L’air est empli de souffrance. De lourdeur. Ces familles pleines d’espoir qui arpentent les couloirs, chaque jour. Leurs éclats de joie quand elles pensent avoir perçu un mouvement pas comme les autres. Il/Elle a voulu dire quelque chose. En fait non.

Chaque jour, depuis cinq ans ici, tu soignes. Avec le même sourire, la même joie dans la voix, le même amour dans le regard. Infirmière. Les soins sont monotones, routiniers. Le temps s’étire lentement pour toi et tes patients murés dans le silence et le carcan étroit de leur handicap. Peu sont capables de communiquer. Certains n’ont plus pour seule capacité que celle de respirer. Avec tes collègues, tu les nourris, tu les baignes et tu les changes mais sans que jamais la moindre lueur ne s’allume dans leurs regards.

Ta petite équipe est soudée et solide comme un roc. Je vous observe de loin. Je vous admire. Si fier(e)s. Vous êtes souvent cyniques, avec un humour un peu bizarre, un second degré un peu noir que j’ai du mal à apprécier mais il y a tant de force dans vos gestes, tant d’assurance. Comme si le poids de ces tragédies qui font votre quotidien glissait sur vos larges épaules pour n’y laisser que l’envie de bien faire. Soigner. Accompagner.

Tu transpires. la compétence. Ce n’est pas juste. J’hésite. Je tâtonne. Je doute. Mais je n’ose t’en parler. Tout à l’air si simple pour toi. Si normal. Comme si jamais tu ne trébuchais sur le moindre obstacle. Ou que tu les pulvérisais d’un sourire ces obstacles dans lesquels mes chevilles s’emmêlent. Tu es trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.

Je t’ai bien vu refouler tes larmes l’autre jour. Mes quelques banals mots de réconfort sont restés coincés dans ma gorge. Qui suis-je Elise ? Que sais-tu du respect et de l’affection que j’ai pour toi ? Simplement nés du plaisir de travailler, bien, à tes côtés. Tu n’as pas souhaité m’en parler. A moi de respecter ce choix.
Ta mère est décédée la veille de ce jour-là. Mes polis mots de réconfort n’auraient de toute façon pas suffit. Tu sembles trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.

Mais aujourd’hui, tu n’es pas seule à avoir les yeux rouges. Il y a Sandra. Et Stéphanie aussi.

C’est hier que tout s’est joué. Sur fond d’espoir « qui sait, peut-être qu’elle se réveillera » et d’interrogations. De loi Leonetti, d’arrêt des soins, de confort et de maintien artificiel, ou pas, de la vie. Parce que peut-être elle se réveillera. 
La patiente ne vous a pas laissé le temps d’y songer. Son état, sous couvert d’une infection s’est dégradé. Elle a tenu quelque jours ainsi, vous laissant chaque soir épuisés de ramer dans cette lente descente aux enfers. Une agonie longue, probablement sans douleur pour celle qui s’en est allée, si déchirante pour ceux qui l’ont regardé partir.

Pendant trois jours, vous l’avez veillée. Avec toute votre âme de soignants. Vous l’avez enveloppée de douceur, elle et sa famille aussi. De la simplicité, de l’humilité. Une chaude et discrète présence. Vous avez été là. Du mieux que vous avez pu tout dans cette douloureuse épreuve.

Vous avez fait du bon travail. Vraiment. Et vous le savez.

Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, ce n’est pas parce que ces trois jours ont été terribles.
Ce n’est pas parce vous avez vu une jeune fille d’à peine vingt-cinq ans si pétillante sur les photos ornant sa chambre s’éteindre doucement. Non.
Ce n’est pas pour toute cette souffrance qu’il a fallu encaisser. Tous ces gens inconsolables qu’il a fallu réconforter. Non.
Pas parce que vous avez eu mal comme jamais pendant ces trois jours et qu’à chaque seconde vous vous êtes jurés que « promis demain j’arrête, je vais vendre des fleurs sur le marché ». Non

Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, c’est juste parce qu’aujourd’hui, comme un lundi, les activités ont repris et que personne au boulot, après une telle épreuve, n’a pensé, n’a osé vous demander...

... si vous alliez bien.


Vous attendiez juste des attentions qui jamais ne sont venues. 
Vous sembliez si fortes.
Et on vous a cru. 

9 février 2014

De la médecine moderne. Ou Pas.

Libres variations d’une kiné en colère

L’éducation thérapeutique du patient vise à aider les patients à acquérir ou maintenir les compétences  dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur vie avec une maladie chronique…

« Quelle maladie ? »
Elle a 64 ans. Diagnostic de BPCO posé en 1997.

Elle fait partie intégrante et de façon permanente de la prise en charge du patient. Elle doit être multiprofessionnelle, interdisciplinaire et intersectorielle, intégrer le travail en réseau…

« La BCPO. L’emphysème ? Oui la bronchite chronique vous voulez dire ? Ah bah oui je connais, ça va. Mais pourquoi vous voudriez que je fasse de la kiné ? Le médecin ne m’en a pas parlé  »

… Elle est  un processus permanent, qui est adapté à l’évolution de la maladie et au mode de vie du patient ; elle fait partie de la prise en charge à long terme…

« Aaaaaah la bronchite ? Oui enfin c’est pas une vraie maladie, je suis fragile des bronches depuis ma pneumonie que j’ai faite en 1939, j’avais 2 ans, ma mère a cru que j’allais mourir. Bon après ça a été et puis j’ai fumé, beaucoup, mais vous savez, c’était l’époque, on ne savait pas trop. Voilà, maintenant avec la vieuture, tous les hivers, j’ai le droit à une bonne crève bien cognée, je crache vert, je reste deux ou trois jours à l’hôpital et puis je rentre. Oui, je suis un peu essoufflé mais je ne suis plus jeune hein. Fragile des bronches je vous dis. Mais non, je ne suis pas malade, voyons. »

Il a 76 ans. C’est sa quatrième détresse respiratoire aigüe.
Il est diagnostiqué BPCO depuis 8 ans.

…Doit permettre au patient d’Impliquer son entourage dans la gestion de la maladie, des traitements et des répercussions qui en découlent…

« Dites, le docteur a dit que ce n’était qu’une bronchite , vous croyez qu’il va rester longtemps à l’hôpital ? »
Oui. S’il arrive à lever cette monstrueuse atélectasie sur probable pneumopathie d’inhalation et à respirer sans machine.

… être scientifiquement fondée (recommandations professionnelles, littérature scientifique
pertinente, consensus professionnel) et enrichie par les retours d’expérience des patients
et de leurs proches pour ce qui est du contenu et des ressources éducatives…

« Monsieur, quand on n’a plus de poumons, il faut respirer avec le ventre »
  1. Il ne savait pas que ses poumons sont rongés par l’emphysème.
  2. C’est dans quel cours de l’IFSI qu’on apprend ça ?
  3. Y-a-t-il des études qui le démontrent
  4. Quand on ne sait pas tout, ON FERME SA GUEULE 

… Etre centrée sur le patient : intérêt porté à la personne dans son ensemble, prise de décision partagée, respect des préférences …


Elle doit, permettre au patient d’acquérir des compétences de soin pour prévenir des complications évitables, …

« Comment vous gérez au jour le jour ? »
« Gérer quoi ? »

Il est suivi à domicile depuis des années.
Sort à peine de l’hôpital après une énième exacerbation

… Mettre en oeuvre des modifications à son mode de vie (équilibre diététique, activité physique, etc.), …

« Vous vous sentez faible, c’est normal. Chaque hospitalisation puise dans vos ressources, ressources que vous devez entretenir au jour le jour. L’exercice physique quotidien même à petite dose est essentiel pour limiter au mieux les effets de la maladie … »
« Vous vous foutez de moi ? Dix ans, trois hospitalisations, pourquoi vous êtes la première à m’en parler ? »

…Prendre en compte les résultats d’une autosurveillance, d’une automesure, adapter des doses de médicaments, initier un autotraitement…

L’interne « c’est de sa faute, si elle arrêtait de fumer aussi ».
Elle a 33 ans. Hospitalisée en réa pour la deuxième fois pour crise d’asthme grave jusqu’au coma cette fois-ci. Ne comprend pas bien sa pathologie, « en dehors des crises, ça va, je ne suis pas vraiment malade en fait », connaît mal les prodromes évocateurs de crises et la conduite à tenir. « On m’a dit qu’il fallait que j’arrête, y a autre chose ? ».

Oui. Bordayl. Oui. Action-Réaction. Crise-15-Urgences-Réa. Et on laisse couler. C’est dépassé. Et pourtant personne pour trouver ça louche qu’une jeune femme avec un très bon niveau d’études passe deux fois en réa pour une pathologie respi chronique qu’on commence à bien connaître depuis le temps qui aurait du pouvoir alerter et être prise en charge correctement avant de tomber dans le coma. Non ?

Partager le savoir est-ce partager le pouvoir ?

Manifestement, certains tiennent trop à leur illusion de pouvoir pour oser partager ne serait-ce qu’une once de leur savoir si chèrement acquis.

Je ne suis pas crachologue ou glaviothérapeute. Le désencombrement n’est qu’un dixième des enjeux de la prise en charge en kinésithérapie respiratoire. C’est d’une telle évidence pour moi que je tombe de haut, de très haut quand je réalise combien cette notion est peu partagée par le reste du corps médical.

Moi, du haut de mes couettes empruntées à Jaddo, le pouvoir je m’en tape. A 27 piges ascendant 16, sans l’once d’un voile de barbe sur les joues, une blouse élimée et trop grande, autant vous dire que l’autorité naturelle chez moi avoisine le zéro.

Je n’ai aucun sentiment de propriété pour les notions qu’on m’a inculquées. Le patient en face de moi, je le respecte, sur un même pied d’égalité. Parce que les hommes naissent libres et égaux en droit. BORDAYL. Quand je consulte (on est égaux certes mais rien n’empêche de se la péter hein), je dispose d’un domaine de compétence spécifique qui peut lui être utile sur la voie de la guérison. Je partage. Certains ne veulent pas savoir. Alors je m’arrête au minimum syndical. D’autres se complaisent à étancher leur soif de savoir avec une diginité majestueuse dans leur blouse d’hôpital baillante, une kiné assise d’une fesse sur un coin de leur couverture élimée, l’autre en équilibre précaire sur la barrière.

J’aimerais aller plus loin dans cette démarche « d’éducation » ou en tout cas de partage. Parce qu’en dépit de toutes les certitudes de la médecine, moi (d’un narcissisme ultime je sais) je crois qu’un patient qui comprend, à qui ON permet de comprendre, nous qui détenons ce savoir vecteur de cet hypothétique pouvoir, c’est un patient avec qui on pourra faire du bon travail. Ensemble.

J’aimerais aller plus loin dans cette démarche. Mais je ne peux pas. Car quand le médecin – saint parmi les saints – ne dit rien ou dit des conneries aux patients que je vois ensuite, c’est la merde.

Je ne peux pas annoncer une pathologie chronique pour laquelle ON (un égal plus haut placé que moi, suivez mon regard) n’a pas jugé nécessaire de partager le diagnostic médical au patient.
Je ne peux pas raisonnablement dire, votre MG-Pneumo-polytologue est un-con (-pétent), sous entendu il/elle a fumé de la moquette pendant ses 9-11 ans d’études, vous feriez mieux de m’écouter moi.
Je ne peux pas leur dire de changer de docteur.
Je ne peux pas leur dire que oui je fais différemment parce que je pense que le kiné d’avant par ignorance ou appât du gain a négligé 90% du problème et qu’il faut tout reprendre à zéro.

J’esquive. Je feinte. Et je me frustre.

Comme mes étudiants qui disent au diplôme d’état que « certes ils ont fait des erreurs mais qu’à l’époque de leur stage ils n’avaient pas toutes les compétences nécessaires pour mener à bien cette prise en charge, qu’ils ont beaucoup appris depuis et qu’évidemment dans ce fabuleux métier on ne cesse d’apprendre » quand tout le monde sait qu’au fond, ils ont eu un stage de merde avec un tuteur de merde qui fait de la merde depuis 30 ans sans se poser de questions, qu’il leur a dit de faire comme ça et pas autrement et qu’il l’a dit d’un ton si péremptoire que forcément ça devait être la vérité (étudiants, on corrèle d’emblée et à tort le niveau de preuve de chaque affirmation à l’assurance et l’arrogance du tuteur) que maintenant qu’ils sont dans la merde jusqu’au cou, voyons comment ils vont s’en sortir dans le respect de la déontologie et de la sacro-sainte confraternité.


Le cul. Les ronces.



1 janvier 2014

Passer l'hiver entre leurs mains

Je voulais écrire un article. Un vrai. Thèse, anti-thèse, synthèse.

Quelques balbutiements de clavier plus tard, les mots s’enchaînent mal. Je reviens en arrière. Efface. Annule. Efface. Réécris. Reviens à la version précédente. Le message ne passe pas comme je voudrais. Il n’est d’ailleurs pas clair dans ma tête.

Que veulent-ils/Elles ? En quoi puis-je les soutenir ?

Pourquoi les sages-femmes râlent-elles tant ces derniers temps ?

Alors oui, grâce à twitter, j’en côtoie quelques uns/unes. J’en ai même rencontré. La timidité et le temps, qui m’a tant manqué, ces jours là plus que beaucoup d’autres, ne m’ont pas permis d’en savoir beaucoup plus.

J’ai de l’affection, sincère, pour ces personnes virtuelles que j’apprends à connaître par brides de 140 caractères. Des petites lichettes de vie privée, de questionnements professionnels, de partage, des blogs aussi, de petites pépites à lire si pour vous le temps ne manque.

Il ne suffit pas d’apprécier quelqu’un pour bien le défendre. Le vrai article je ne l’écrirai pas. Parce que je n’en suis pas capable. Et parce qu’il a déjà été écrit de la plus belle des manières.


Je viens de regarder ce film, dans sa version courte, diffusée ici.
Et mes mains tremblent encore.

J’ai beaucoup frissonné. Mon cœur dans ma poitrine s’est soulevé, souvent. Oui, j’assume, les larmes sont montées, une fois. Pourtant, dans ce film, pas de fioritures, jamais.

Pas de gros plans à rallonge sur des bébés trop mignons qui font de ce métier « l’un des plus cool du monde ». 

J’ai vibré. En écho. De toute cette douceur, toute cette pudeur, tout ce respect de l’autre, cette envie de bien faire, de bien-traitance, de prendre soin.

Ce film n’est pas qu’un plaidoyer pour les accouchements à domicile, mais un appel à la réflexion, de tout un chacun, pour défendre le droit, quelque soit l’endroit, de vouloir d’abord privilégier des accouchements physiologiques.  

Le respect de la volonté de l’autre, un peu plus de respect de la nature. De patience, d’acceptation de ce temps incompressible que peut prendre un enfant pour naître.

Accompagner.
Se remettre en question dans ce qui fait notre cœur de soignants pour être meilleurs.
Pour elles, pour eux.

C’est cette médecine là que je veux pour demain, pour moi, mes proches, tous.
Cette recherche de la juste distance thérapeutique entre intervention et abstention dans le respect absolu de l’autre. Une relation soignant-soigné équilibrée. Sans lutte de pouvoir. De la compréhension, mutelle. Un échange. Des explications. Une décision. Eclairée. Avec toutes les cartes en main. C’est avec des professionnels qui se posent ces questions que je veux travailler. C’est comme ça que je veux travailler moi. A mon échelle, dans mon domaine.

Et si développer cette façon de savoir-être et de savoir-soigner nécessite des ajustements juridiques-administratifs et statutaires, sachez mesdames-messieurs les sages-femmes, je suis de tout cœur avec vous.

L’hiver viendra, assurément, pour tout le système de santé si l’on continue de freiner ceux qui se battent pour défendre cette si juste façon d’exercer.

Ils/Elles sont ici, prenez le temps d’aller les découvrir :

Ils ont publié pour les défendre ou pour se défendre :
L’hiver vient par Orcrawn, NiSorcièreNiFée, Miss cigogne
Parait-il chez Ella et Valentin
Une braderie de fin d'année chez 10Lunes
Du soutien par DrKalee et Kalindea.
Un article plus ancien mais toujours juste chez Souristine




20 octobre 2013

De l'air

Mr T n’arrive plus à respirer.

Mr T est un funambule qui marche sur une corde qui se défile.
Le sait-il ?
Que sait-il ?
Sait-il qu’il arrive au bout de ces années à traîner une maladie respiratoire chronique qui le prive à petit feu de toutes ses forces ?
Sent-il à quel point chacun des épisodes aigüs comme celui-ci, le rapproche de la fin ? Sait-il qu’un jour arrivera la crise de trop. Celle dont il ne se relèvera pas.
Sent-il que celle-ci sera la dernière ? 

Mr T a 35 ans. Dans sa tête. L’esprit vif, piquant. Cynique. Sarcastique. Clins d’œil et sourires charmeurs qui pourraient me divertir si je ne me sentais pas épiée à chaque séance par son esprit critique détonnant. Parfois, il en a 50. Avec un ton paternaliste, taquin mais doux quand je lui confie l’incertitude des bénéfices, renouvelée à chacune de mes séances.

Il m’a invité à marcher sur son fil. Celui qui ne tardera pas à se rompre. L’équilibre y est précaire. Instable. Sans cesse mouvant. L’aider à se désencombrer est difficile. Le prix me semble souvent trop élevé. Une fatigue excessive. Pour arracher une goutte à peine à la mer de pus qui lui emplit les bronches. Je passe souvent, pour des séances courtes. J’essaie de saisir le moment propice, celui où la balance bénéfice/risque sera la moins délétère possible.
Je vacille avec lui sur son fil.

41 de fréquence respiratoire. Sibilants. Tirages. Freins.
« Normal, il n’a plus de poumons. Il ne peut pas avoir la fréquence respiratoire d’un adulte jeune et en bonne santé »*, le médecin se veut rassurant. Normal. Vraiment ?

De jour en jour, Mr T se fatigue. Je brasse de l’air autour de lui quand lui semble perpétuellement en manquer. Malgré ses efforts. Les miens. Je m’agite pour rien. Autour, personne ne s’affole. C’est dans l’ordre des choses. Après tout, en vrai, ça fait un peu plus de 91 ans que son cœur bat sans relâche.Il a assez vécu. 

56 de fréquence respiratoire. Je ne suis même pas sûre, à cette vitesse, que l’air puisse descendre jusqu’à l’alvéole la plus proche. Assis, les épaules enroulées, le teint gris, les muscles saillants sur sa poitrine, le souffle court, presque inexistant, Mr T n’est plus qu’une ombre. Un fantôme. Translucide.
Les sirènes hurlent dans ma tête. Comme jamais.

On y est. Si on ne fait rien, il va partir. Peut-on le laisser partir en s’étouffant ainsi ? La panique submergeant les larmes qui débordent de ses yeux ?
« Il est en bout de course » murmure le médecin avant de tourner les talons.
L’infirmière me tend de quoi poser lui un aérosol. Une heure plus tôt que prévu, hou, rébellion ultime. Contre ma gratitude éternelle. Un aérosol ? Sérieusement ?

Dans la soirée, Mr T fera un aller-retour en réanimation. Frustrant tout le monde par sa volonté obstinée de NE PAS être intubé. Malgré tout, il remonte un peu la pente et récupère le droit de revenir dans le service. A ses conditions. Ne jamais redescendre en réa. Quoiqu’il arrive.

Les séances se font plus efficaces. Un peu plus bénéfiques. Un peu moins fatigantes. Le calme avant la tempête ?
Mr T ne dort plus. Il a peur qu’en dormant, il s’arrête de respirer.
Peur de partir. Seul.

Mr T ne se lève plus. Il n’a plus la force. Ses jambes ne le portent plus. Il refuse qu’on le porte. Surtout quand les filles qui se présentent sont deux fois plus légères et plus petites que lui. Il vomit cette sensation d’être un poids mort.

« La respiration, c’est pas mal, tout ce que je veux, c’est dormir. Dormir. DORMIR. »
Le médecin lui prescrit un sédatif léger pour la nuit.

Mr T me sourit. Et chuchote.

« Je suis foutu. Je ne tiens plus debout. Plus de force. Plus de force. Tout ce que j’attends dans la journée…c’est vous. Le sourire. Vous faites votre travail, et vous le faites bien. Pas comme les autres. Vous faites attention. Doucement. Vous prenez soin… ». Il n’a pas la force d’articuler. Putain. Et il sourit. Il va mourir et il me sourit.
J’arrache furieusement mon masque, mes gants. Je veux le toucher. Sentir son coeur battre encore sous sa peau. Je lui serre la main. Mes cils battent rageusement pour chasser les larmes qui m’envahissent. Je fige mon regard dans le sien. Un instant. Longtemps. Je souris. Je suis si fière. Et si triste. Impressionnée. Impuissante.

« J’attend. De partir. Les pieds devant ».

Mr T a 91 ans. Même dans sa tête. Plus de sourire dans ses yeux. Plus de clins d’œil. Plus de plaisanteries. La carapace du bonhomme costaud, bourru, s’effrite. Dans ses yeux, la panique déborde. Son regard me supplie. Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai tout fait. Il n’y a plus rien à faire. 
Alors c’est ça, l’impuissance ?

Mr T. va mourir.
Moi je l’aurais regardé. Partir.

Quand je reviendrai demain, il ne sera plus là.
La chambre sera vide.

Mr T ne pouvait plus respirer.


11 décembre 2012

Carapace


Never, ever make mistakes
Be perfect. *

« Processus de professionnalisation ». 
Bon, de toute façon, si elle est diplômée, c’est qu’elle va y arriver non ?

Je suis encore presque lycéenne, toute jeune étudiante, épuisée par la rude découverte du mythe P1 qui n’en est plus vraiment un. Mes neurones sont encore un peu grillés par cette année de d’apprentissage à la chaîne où la logique cède le pas au bachotage, à l’ingurgitation rangée de connaissances à régurgiter en l’état, comprises et assimilées, ou pas. J’aimerais cligner des paupières pour y voir un peu plus clair mais mes yeux sont voilés. Dans trois ans, je serai diplômée. Professionnelle et responsable. Adulte. Et seule.

Seule face à moi-même, ma conscience professionnelle – comment sera-t-elle ? – seule face à mes décisions, mes réussites et mes erreurs. Adulte. Plus de tuteur de stage pour me guider dans mes balbutiements de jeune apprentie. Plus de tuteur pour qui mes erreurs font partie du jeu qui va me construire. Responsable. Juste des confrères, conscients que je ne sais pas tout mais qui par principe dans ce métier, vont me faire confiance. Professionnelle.

Parce que je suis diplômée. Si j’ai eu mon diplôme, c’est que je devrais pouvoir me débrouiller non ? Oui, ils me font confiance. Sans peut-être savoir que j’aime apprendre, que je retiens vite, que je sais bien classer dans de jolies cases mon savoir. Que j’enrubanne bien proprement avant de partager, en échange d’une excellente note. Trace d’encre sur un dossier de papier qui gomme un peu le poids de mon inexpérience, de ma confiance en moi qui reste désespérément dans le négatif.

Oui on me fait confiance, sans savoir probablement, que je suis incapable de bien évaluer un problème de dos ou de compter correctement les vertèbres. C’est L5 ou L4 cette drôle de bosse là ? Encore moins de soigner correctement. Et pourtant, je donne le change. Je sais désencombrer un bébé qui va bien, mais suis-je capable de réagir en cas de problème chez bébé-qui-ne-va-pas-si-bien ? Saurais-je m’arrêter à temps pour garder une balance bénéfice-risque favorable ?

Oui, j’ai envie d’apprendre. Mais comment on apprend quand on vous répond « t’en a bien vu un peu à l’école non ? », « tu fais doucement, ça devrait aller » ?

Alors, ce fameux diplôme en poche, j’ai commencé à construire.

Oui, je connais. Oui, j’ai appris. Je ne connais pas trop mais je vais me débrouiller et puis je vais faire des recherches. Quand j’étais en libéral avant, j’en ai fait pas mal… En vrai pas vraiment mais j’ai beaucoup appris avec eux, ça compte ? 

Aspirer ? Pas de problème. Bronchiolite ? Oui je maîtrise.

Sur les parois de ces murs que j’érige autour de moi, il y a la silhouette d’une fille souriante, enjouée, motivée et sûre d’elle. Sûrement plus proche de 25, 30 ans que de 20. Oui, oui. Professionnelle, consciencieuse, appliquée.

Je donne le change, j’entretiens ma propre illusion.
En vrai, souvent, c’est vrai, oui, je maîtrise.
Même si dans ma boîte je tremble de peur.
Et si je ne maîtrisais pas tant que ça ?
Ça va se voir. Il ne faut pas que ça se voit.

Reste forte. Be perfect.

Personne n’entre dans ma boîte, je m’y laisse même parfois prendre au piège..
Je suis diplômée, j’ai appris à l’école. Je sais.
Never, ever make mistakes

J’ai mon diplôme, je suis... Non, je ne suis pas parfaite en vrai. Mais les autres doivent le croire. Je suis parfois faible mais vous ne le voyez pas. Si vous ne le voyez pas, je continuerai à me croire forte, pour mieux avancer.

Mais parfois, comme cette fois, je ne maîtrise pas.
Je fais de mon mieux, dehors je gère, dans ma boîte mon cœur tourne à deux cent à l’heure, mais les choses s’empirent. Ma faute ? Je ne sais pas.

Dans ma petite boîte, j’étouffe. Mon illusion vacille, trop dure à tenir. Mon refuge devient piège. La peur m'étrangle. Et si j’avais fait quelque chose de mal ?
Si c’était de ma faute ?

Ce patient polymalfoutu devait décompenser d’un moment à l’autre, avec ou sans mon aide. Il m'a fallu du temps pour le réaliser. Sur le moment, la culpabilité est violente, la remise en question douloureuse. J’ai envie de pleurer, les larmes me serrent la gorge. J'ai envie de gueuler que la vie est une chienne. Que merde, c'est trop pour la gamine que je suis, l’urgence de la décompensation, la souffrance du patient, l’angoisse des proches, c’est une trop grosse claque pour ma figure. Le regard anxieux mais confiant de sa famille me transperce « elle est diplômée, elle a l’air sûre d’elle, elle va le soulager ». Cette confiance pèse trop lourd sur mes épaules. Putain non, je ne ne suis pas sûre de moi, je ne maîtrise pas, cette urgence, cette détresse, ça me coupe le souffle. Je brûle de courir me cacher. Cette image nette qu’ils attendent, je leur donne, en dessous, je suis déchirée. 

La prison que je me suis forgée est solide. Je suis seule, dans cette cage étroite, face à mes propres démons, j’ai mal dans mon cœur.

Dans cette boîte, il y a une petite fille qui parfois voudrait bien, comme avant, se réfugier dans les bras de son papa quand vraiment ça ne va pas. Juste pour pleurer, dire « je ne sais pas », ou celui-là, je n’y arrive pas et qui n’ose pas. Qui veut rester forte, qui ne veut pas craquer devant les autres, qui ne veut pas dire que c’est dur. Qui ferme les yeux très fort pour oublier qu’elle a si peur de la mort, si peur de la maladie, cette peur qui lui retourne l’estomac. Qui n’oublie jamais mais qui ne le dit pas.

Parce qu’elle s’est mis dans la tête que quand c’est dur, dans la cour des grands, on n’en parle pas.

“Never, ever make mistakes
Be perfect.”

Ce jour là, Biche a ouvert ses bras pour éponger cette souffrance trop contenue qui détruisait mon équilibre. Peut-être au péril du sien, elle n’a pas hésité une seule seconde quand moi je me noyais dans mon angoisse.

Ma consoeur.
Comment te remercier ? 


* Entendu ici via PUAutomne 
A voir, à lire. Pour avancer. 

22 octobre 2012

Twitter dans ma valise


« Putain, j’ai oublié ma pilule. Deux fois en dix jours, la honte. »

Pour une copine de La Copine qui avait oublié sa pilule la veille, qui en avait pris deux d’un coup avant de se rendre compte qu’elle ne l’avait pas oublié, j’ai parlé de Martin Wrinckler
J’ai aussi glissé dans la conversation qu’il existait d’autres méthodes hormonales de traitement contre l’acné que la Diane35® qu’elle prend depuis des années. Je n’ai, personnellement et esthétiquement parlant, pas franchement bénéficié de ma décision de l’arrêter. Le moment était sûrement mal choisi, elle a bien vu le désastre lorsqu’on s’est démaquillées ensemble. Pas sûre que le message soit bien passé.

Quand La Copine m’a causé de son tout nouvel anneau contraceptif avec un enthousiasme évident, j’ai acquiescé en disant que c’était si pratique qu’elle risquait de l’oublier. Elle ne savait déjà plus à quelle date elle l’avait posé.
« Les règles, c’est quand même un signe pour être sûre qu’on est capable de procréer, pour s’assurer que tout va bien ». J’ai reparlé de Martin Wrinckler. 
Mais pas sûre qu’elle osera l’utiliser en continu. Parce que  « les règles c’est important ».

Quand j’ai parlé de mon désir d’enfant et qu’elle m’a assommée d’idées pré-conçues à dormir dehors, j’ai sorti l’artillerie lourde.

« MAIS, tu vas pas demander une césarienne ? Mais le bébé, il va tout défoncer, tu ne sentiras plus rien après ». Glamour ma copine. J’ai fait mes yeux de poisson mort, choquée par cette remarque. Je nous savais différentes mais je croyais mieux la connaître.

Alors doucement, j’ai parlé.
De MmeDéjantée, qui raconte avec tant de force et de douceur, un accouchement qu’elle a choisi à domicile. Pas pour le domicile mais pour le choix. De faire les choses différemment. Ou simplement comme on l’entend.

J’ai dérivé chez Marie de MamansTestent et le super Coaching sexuel de Vanessa Lope « Combien de temps » Parce que cette vision étriquée du plaisir m’attristait et que la complexité de ce qui fait un couple solide prend tout son sens dans cet article, à mon goût : 
« elle n'a pas envie de ce plaisir là.
Ce n'est pas contre son chéri. C'est POUR elle. »

Il en reste beaucoup que j’ai gardé pour moi. L’anonymat restant de mise, je n’ai pas osé aller plus loin. J’ai semé quelques bribes de réflexion, au gré du vent. Qui sait ce qu’elles deviendront…

Et puis, je suis allée rencontrer une copine du virtuel, soit-disant.
« Je ne l’ai jamais vue »
« Mais, de quoi vous allez bien pouvoir parler alors ? ».

On a papoté comme de vieilles copines de toujours, sans un silence. Une vague histoire de blouse et surtout, surtout, la richesse de nos échanges ici, et sur la toile. Avec une foule de sourires. 

Sans Twitter dans ma valise, sans Twitter qui m’a fait grandir et me poser des questions, qui sait ce que j’aurai pu dire…  

Merci. 

14 octobre 2012

Inutile


J’aime le travail bien fait.

J’aime creuser mon sujet. Savoir pourquoi. Pourquoi ce patient a mal, pourquoi il se tourne vers moi. Qu’attend-il, de quoi a-t-il besoin selon moi ? De quoi pense-t-il avoir besoin ? Pourquoi le médecin a décidé de prescrire de la rééducation, sur quels signes cliniques dans quelle intention ? 

Parce que souvent, ça paie.
Et soulager la détresse de l’autre, ça n’a pas de prix.
Et c’est pour ça, entre autre que ce métier m’est précieux.

Sauf que parfois, j’ai vraiment eu l’impression de ne servir à rien.

En libéral, j’ai rencontré des patients suivis depuis des années pour des trucs au choix, incurables ou à demi-imaginaires. J’ai fait du remplissage en sachant  pertinemment que techniquement, il n’y avait rien à faire. Je me suis pliée à des prescriptions abusives. J’ai promené des petites vieilles en pleine forme avec un bilan kiné normal parce que le docteur insistait, que la dame me trouvait gentille et que pour soulager ma conscience de gagner ma croûte sur le dos de la sécurité sociale, je devais au moins faire semblant de servir à quelque chose. J’ai reçu des gamins pas malades parce que « le docteur a donné l’ordonnance pour si ça tombe sur les bronches, comme j’avais peur, je suis venue tout de suite ». J’ai soigné des gens qui avaient plein de plaintes bizarres et non identifiées parce que plus personne ne savait quoi faire d’eux et que pourquoi pas, un massage… Parfois, ce sont les patients qui insistaient. Parce que vaguement, ça leur faisait du bien, ne serait-ce que d’entretenir un lien social. Cher le lien, mais remboursé alors… Et moi, dans tout ça, parfaitement consciente de l’inutilité « technique » de certaines prises en charge.

Heureusement que ce n’était pas tout le temps ainsi, mais ces séances, je les vivais avec un vague fond de culpabilité et d’ennui. Ça m’ennuyait de réfléchir à des exercices ou des soins à proposer pour varier une rééducation qui n’en était pas une. Toujours la même chose, toujours les mêmes exercices inutiles, les mêmes faux-semblants. Des patients qui ne voulaient pas arrêter. Qui tenaient dur comme fer à leur séance de kiné. « Moi, ça me fait plaisir de vous voir, même si ça ne sert à rien ». Tenir compagnie, en quatre ans d’études, bravo. Ça me faisait mal au cœur d’entendre à la radio parler du déficit de la sécurité sociale en comptant sur mon agenda le nombre de séance dont les patients auraient pu se passer. Et que j’aurais pu proposer à d’autres qui, peut-être, en avaient plus besoin.

Ce n’était pas comme ça que j’imaginais mon métier.

Et pourtant…

Adrien a 91 ans. Il est veuf depuis à peine quelques mois, malvoyant depuis quelques années. Ses troubles cognitifs ont flambé depuis le décès de son épouse. Arrivé à l’hôpital pour un vague problème infectieux traînant, il est cloué au lit par les sédatifs à cause de son agitation.

Dans ce contexte, la kinésithérapie « fonctionnelle » prescrite s’annonce complexe.

La chambre est plongée dans le silence. Le patient est pâle, maigre, recroquevillé, roulé en boule et parfois, ses ronflements brisent le calme apparent. Mobiliser un patient endormi ne m’enchante pas. Je grimace. Ai-je signé pour ça avec mon diplôme ? Secouer un patient endormi, l’arracher à la pseudo-chaleur de sa couverture pour le mobiliser d’une main réticente ? Surtout qu’il présente, endormi, très peu de déficits sur lesquels je pourrai travailler. Je me fais l’effet d’un robot. Je fais ce qu’on me dit mais je ne sers à rien.

Diagnostic kinésithérapique : Il dort. Je peux ramer pour établir mes objectifs.  
Le lendemain, priorité aux patients éveillés, ensuite, dieu normacol®, bien tombé, me donnera une excuse à demi-crédible pour ne pas jouer mon simulacre de séance.

Je suis trop novice, trop jeune, trop naïve, trop obéissante. J’aime l’esprit d’équipe, la concertation, mais j’ai du mal à dire non, à exprimer mes doutes, discuter l’intérêt réel de cette prise en charge. J’ai envie de montrer aux médecins ce qui fait le cœur de mon métier, comment, ensemble, on peut faire du bon travail. Parce que ça, ce n’est pas du travail.  « Alors, ça progresse la rééducation ? Vous pensez le faire marcher quand ? ». Pfff. Quand il sera réveillé. S’il participe. Là, je ne peux rien faire, apparemment, c’est évident pour tout le monde, sauf pour le médecin. Qui voudrait que ça aille plus vite.
Je ne savais pas que j’avais pris option magicienne moi, zut.

Quelques jours plus tard, l’arrêt de la sédation.
Adrien est en pleine forme. Il communique sans queue ni tête, papote, une vraie pipelette. Complètement confus, complètement à l’ouest. Il tangue un peu mais se lève. Je l’accompagne. Je le rattrape au vol parfois.

S’installe alors une autre frustration. Adrien m’écoute peu. Me prend pour sa femme, sa fille ou son gendre, au choix. Ses gestes sont rapides, désordonnés. Il vit sa vie comme il l’entend (et il a bien raison) mais de par ses troubles du comportement, il est totalement hermétique à mon travail. Alors par dépit, je l’emmène faire des tours du couloir. Je suis le pompon pour des tours de manège gratis. J’enfile ma blouse de trottinothérapeute. Celle qu’on me met souvent sur le dos et à tort. Je suis kinésithérapeute, si j’ai bossé d’arrache-pied pour décrocher ce diplôme, c’est pour faire du bon boulot. Avec des cases. Bilan, objectifs, moyens et progression. Y a pas de cases dans ma tête pour promener des gens.

Ce matin, Adrien est perdu. Quand je passe, il m’appelle.
« Ah, Joséphine, mon amour, enfin te voilà ».
Il a une force terrible dans le regard, le reflet d’un manque infini, le cumul de ces jours entiers d’errance et d’angoisse dans un monde qu’il ne voit que gris et flou.
« Allez venez, prenez mon bras, on va faire un tour ».
« Ah que je suis content que tu sois là ».

Il y avait tant de soulagement dans le regard d’Adrien que je n’ai pas osé le contredire. L’espace d’un moment, j’ai choisi d’être Joséphine, pour un tour de couloir. Un genre de super pompon. Auguste, à mon bras, souriait, rayonnait. Mon cœur ne savait qu’en penser. Si fier de pouvoir lui offrir un si grand réconfort. Et en même temps, cette terrible solitude du grand âge quand l’esprit se délite, si triste et si déchirante.

Avec Adrien, je n’ai servi à rien. Mon beau diplôme, mes quatre années d’études qui ne comptent officiellement que pour deux ne m’ont servi à rien.

Ce n’était pas du bon travail.

Mais.

C’était un beau moment.