10 décembre 2014

Con-tinuité des soins

« Allo, oui, c’est pour une visite à domicile, elle a été opérée la semaine dernière, le docteur a mis urgent et puis elle a du mal à respirer »

Hasard ou coïncidence, une des patientes que je suivais dans le quartier voisin vient d’être hospitalisée. J’ai trop besoin d’argent pour glander pendant une heure alors que le travail me tombe dans les bras. En temps normal j’aurais refusé parce que ça va se bousculer au retour de l’autre, et j’aime pas courir. Mais l’hôpital, l’aïgü, le goût de l’adrénaline me manquent.

J’ai calé une heure. Le temps d’un bilan et d’une séance sur le papier. Le temps, essentiel pour moi, de dire bonjour, de comprendre et de discuter.

Son mari m’accueille chaleureusement mais ce n’est rien à côté du sourire de sa femme et de ses yeux pétillants d’humour.

Elle est sortie hier de l’hôpital. Elle a été opérée « des intestins » vendredi donc J1.
Ils ont enlevé le  « tuyaux » à J3.  Sortie à J5.

A J5, un docteur dans un grand hôpital dans un grand service de chirurgie, a signé les papiers de sortie y incluant une ordonnance de kinésithérapie respiratoire.

A J6, ici, dans ce salon cossu et douillet, aux côtés de cette vieille dame en déshabillé de soie et dentelle un peu usé dont je connais maintenant le nom, je cherche en vain un courrier, une radio, un ancien compte-rendu. Rien. Elle n’a pas vu de médecin depuis son retour, ceci dit, si elle était à 24h près, elle ne serait pas rentrée, si ?

Elle n’a pas de problème de santé dit-elle. Enfin si. Un peu de diabète et de la tension parfois. Elle prend des médicaments mais je ne reconnais pas les noms sur l’ordonnance.

Elle est en surpoids et elle dit avoir du mal à respirer depuis des années. Mais depuis la chirurgie c’est pire. Pas de traitement à visée respiratoire à ma connaissance sur l’ordonnance.

L’auscultation est chargée. La fréquence respiratoire élevée. Trop pour un post-op récent qui allait bien AVANT mais pas incompatible avec une pathologie respiratoire chronique. La dyspnée (essoufflement) au repos est gérable. A l’effort, c’est la catastrophe.

Je tente de rassembler mes éléments de bilan.
J6 chirurgie digestive (douleurs + vomissement) – laparotomie pour ? *
J3 ablation « tuyaux » : drains ?
ATCD respiratoires ?
Syndrôme restrictif (surpoids) + apnée du sommeil.
Dyspnée + polypnée + encombrement présents A PRIORI, AVANT la chirurgie.

En fait je ne sais rien.

Mon alarme bidale diffuse doucement l’adrénaline dans mon corps.
Impossible de savoir depuis quand elle est comme ça et de caractériser l’urgence. Si elle est insuffisante respiratoire chronique depuis longtemps, c’est peut-être son état de base et pas la peine de s’alarmer. Mais est-elle réellement atteinte d’une pathologie respiratoire ? Et si c’est pas son état de base, alors là, ça craint.

J’enclenche sur la séance.

Là, c’est mon domaine. Je touche à peine mais j’écoute, je surveille. La balance bénéfice/risque sur une aiguille aiguisée. Favoriser le désencombrement sans déclencher la douleur abdominale. Favoriser le désencombrement sans augmenter l’essoufflement. De la haute-voltige et les yeux fermés en gros vu le peu d’informations que j’ai. Un numéro d’équilibriste que j’aurai préféré faire à l’hôpital et pas dans un canapé moelleux loin de tout médecin pour crier au loup. Apprendre les trucs et astuces pour qu’elle reproduise les bons gestes chaque jour en mon absence. Lui expliquer. Comment ça marche un poumon, pourquoi on crache, pourquoi elle a mal, qu’est-ce qui doit l’alarmer, comment gérer … Et elle s’en sort plutôt bien. Un peu moins essoufflée à la fin.

Je pars contente mais pas sereine.

Je voulais lancer un #DocTocToc sur twitter mais comme à chaque fois on me suggère d’appeler le médecin traitant, je saute le pas et je laisse un message sur le portable de son généraliste.

Puis prise d’une intuition, j’appelle le service mentionné sur l’en-tête de l’ordonnance. On ne sait jamais si par miracle j’arrivais  à passer la barrière du standard… C’est passé tout seul !

Le docteur a l’air fatigué. Oui il se souvient de la patiente mais pas beaucoup parce qu’il la rencontrée hier, le jour où il a signé les papiers. Il ne se souvient pas de l’intervention qu’elle a eu puisqu’il ne l’a pas suivie. Dans un service de chirurgie aigüe. Oui elle avait de l’oxygène le jour du départ et elle a bien tenu quand ils lui ont enlevé mais il ne sait plus pourquoi on lui avait mis. Non ils n’ont pas fait de gaz du sang** pourquoi ? La saturation au doigt** n’était « pas trop mauvaise ».
Il n’a pas accès au dossier mais il peut voir la radio si je veux.
Oui je veux bien merci. Ah elle est encombrée mais rien de plus ? Bon ok. Bien.
Euh. Bah merci hein.
Bisous ?

Va falloir que j’arrête de prendre les grands médecins des grands services des grands hôpitaux pour des dieux, moi. J’ai l’impression d’en savoir autant que lui. Serais-je une déesse du coup ?

Le médecin traitant me rappellera plus tard me confiant l’avoir fait hospitaliser dans un sale état respiratoire (surprise !) à – tenez-vous bien, J-45, J MOINS 45, il y a un mois et demi. Il n’a eu aucune nouvelle depuis. Donc de son retour à la maison, de sa réhospitalisation, de la chirurgie pratiquée et de sa réapparition à domicile sans trace de son passage à l’hôpital si ce n’est l’ordonnance de doliprane et de kinésithérapie respiratoire.

A J7, elle a été réhospitalisée.
Pas assez d’oxygène dans le sang. Elle devenait bleue au moindre effort.
C’est son mari, rongé d’inquiétude qui a appelé les pompiers.
Elle n'avait pas 65 ans et vraisemblablement, elle ne rentrera jamais chez elle. 

Moralité toute subjective :

On ne fera pas de bonne médecine tant qu’on ne bossera pas main dans la main.

Si le docteur avait eu plus d’informations, s’il avait pu prendre le temps de discuter avec ceux qui suivaient la dame avant, s’il avait eu le temps d’appeler le généraliste, il aurait peut-être eu des doutes sur la pertinence du retour à domicile.

S’il avait eu une formation plurielle, moins hospitalo-centrée, il aurait peut-être pu comprendre à quel point respirer « pas trop mal » sur un fauteuil d’hôpital est mille fois plus simple que de ne pas s’arrêter de respirer en passant du canapé aux WCs. Etre chez soi, c’est rassurant mais ça demande de bonnes capacités physiques ou des aménagements.

Y a pas plus dur parfois quand on est en surpoids, insuffisant respiratoire chronique, après une chirurgie et 10 jours d’hôpital à manger de la ***** que de se relever d’un canapé un peu bas. Même quand on ne sature pas trop mal sur le lit d’hôpital.

Si le médecin généraliste n’était pas si débordé par ces patients qui déplorent ses retards alors qu’il consulte parfois jusqu’à 22H pour voir ceux qui sont venus à la fin des consultations libres et que maintenant qu’on a attendu docteur… il aurait peut-être appelé pour avoir des nouvelles. Il aurait peut-être eu le temps d’appeler l’hôpital pour détailler les antécédents de la patiente qui apparaissent dans SON dossier et pas le LEUR.

Si le docteur de l’hôpital ne me pensait pas si talentueuse, il aurait peut-être pensé que pour bien travailler, il fallait m’en dire un peu plus et il m’aurait peut-être fait un petit mot pour m’expliquer la situation. D’autant plus qu’on ne juge pas bon de tout dire habituellement aux patients, pourquoi là, leur laisser la responsabilité de m’expliquer ce qu’on ne leur pas entièrement expliqué dans un domaine qu’ils ne maîtrisent pas ?

Si j’avais cru en moi, j’aurai peut-être réussi à dire au docteur de l’hôpital le fond de ma pensée. Lui dire que cette sortie me semblait bien prématurée et qu’en l’absence de documents me rassurant sur son état que je jugeais inquiétant, je lui renvoyais la patiente.

Si j’avais cru en moi, je me serai rappelée que dans mon cœur tous les humains se valent et que mon avis de kiné, de femme, de soignante, à cet instant présent, pouvait être aussi pertinent que celui de ce grand docteur.

Si on avait bossé main dans la main, la patiente ne serait peut-être pas sortie. Elle n’aurait pas craint l’étouffement à chaque pas pendant 48hrs. Son mari n'aurait pas vécu chaque instant comme si c'était le dernier de sa bien-aimée. Nous aurions tous eu plus de cartes en mains pour mieux nous occuper d’elle, lui éviter un retour en catastrophe plus mal que jamais. 

Quand est-ce qu’on commence ?

BORDEL !

*Laparotomie : longue ligne d’ouverture ne donnant aucun indice sur ce qu’ils ont pu faire en dessous.

** Gaz du sang : mesure – entre autre – de l’oxygène (saturation) dans le sang (en beaucoup plus compliqué), plus fiable et plus complet que la mesure au doigt chez les sujets à risque. Permettant mieux d’évaluer la qualité de la ventilation et donc les capacités de retour à la maison. Enfin c’est comme ça que je le vois. 

23 novembre 2014

Règlement de comptes

J’aimerais savoir. J’aimerais comprendre.
Ce qui s’est passé dans ta tête à toi quand tu lui as dit cette horreur.

Tu as voulu la rassurer peut-être ?
Faire la conversation ?

Cette dame, elle ne peut pas se lever. Elle est arrivée là, il y a des jours. On ne lui a probablement pas dit grand-chose. Ce qu’elle sait, elle, c’est qu’elle n’arrive plus à marcher. Que quand elle se tient debout, à gauche, son corps s’effondre. Sans qu’elle ne puisse rien y faire. 

Ce qu’elle sait, cette dame, c’est qu’elle ne peut plus tenir sa fourchette. Ça fait quelques jours déjà et ça ne progresse pas alors ça l’inquiète.  Son mari n’est pas du genre dégourdi et avec sa maladie ce n’était déjà pas bien drôle alors là…

Le médecin des urgences l’a regardée rapidement. Le médecin du service aussi. Elle n’a pas vu de kinésithérapeute. Forcément elle est arrivée peu avant le week-end et y a eu un jour férié alors… Les filles grommellent quand elle demande à aller aux toilettes. Elle les comprend, les pauvres, elles ont du boulot, elle ne cesse de les embêter et elle tellement de mal à marcher.

Son mari a crié que c’était du grand n’importe quoi alors on lui a amené une paire de cannes pour l’aider. Personne ne lui a montré comment s’en servir. Même que deux jours après, quelqu’un est venu les chercher pour « un patient qui en avait plus besoin ».

Elle voudrait marcher un peu mais n’ose pas. Elle est tombée en voulant aller seule aux toilettes le premier jour. Elle a crié, un peu, pour qu’on vienne l’aider. Elle n’était même pas debout qu’on lui disait qu’il allait falloir arrêter les bêtises, qu’ils n’avaient pas que ça à faire et qu’ils lui sauraient gré de bien vouloir crier moins fort parce qu’elle n’est pas seule ici.

Elle a bien vu le regard de son mari quand il est passé devant le bassin plein d’urine. Posé négligemment sur un tabouret à côté du lit. Elle a appelé pour le vider mais personne n’est venu. Alors elle s’est contorsionnée pour le réutiliser. Maintenant, il est bien plein. La honte lui a envahi les joues quand elle l’a vu s’en saisir avec bout de papier et s’en charger. Elle a pleuré.

Une infirmière, toi, est passée quelques heures après.

Tu lui as donné les cachets. Tu lui as vaguement demandé comment elle allait. Tu as été déçue de voir que manifestement elle avait quelque chose à dire. Elle t’a confié son inquiétude. Elle t’as dit qu’elle n’était pourtant pas feignante mais que malgré tous ses efforts, elle n’arrivait toujours pas à tenir debout que ça risquait d’être compliqué à la maison etc…

Et là, là, tu as eu ce trait de génie, ce petit grain de folie – oui celui là-même qui nourrit ma rancœur à l’égard de tes semblables, tu as trouvé de bon ton de répondre :

- Oh mais vous savez, des fois, c’est juste dans la tête hein…

Tu aurais pu t’arrêter là. Ça ne m’aurait pas empêché de vomir mais tu aurais limité le nombre de coups de couteau que tu lui plantais dans le bide. Forcément, avec le tact et la mesure qui te caractérisent, tu as poursuivi :

-  Vous n’avez qu’à faire un peu plus d’efforts, vous verrez…

Et tu l’as laissée là. Le ventre déchiré par la violence de tes bonnes paroles.  Tu es sortie avec l’impression du travail accompli. Sais-tu combien tu l’as blessée ?

Qui es-tu ? Qui es-tu pour juger l’autre alors qu’il est au plus bas ?
Qui es-tu pour te permettre tant de condescendance et de mépris envers elle ?

Tu es une petite main de l’hôpital. Tu travailles dur, sans compter les heures, pour une paye de misère, une reconnaissance proche de zéro de la part de CERTAINS patients. Tu as le droit d’être blessée par le monde qui t’entoure. Cela te donne-t-il le droit de blesser ceux qui sont en dessous de toi ? Ceux qui dépendent de toi pour guérir ? Ceux que ton diplôme t’as donné le droit de soigner. D’accompagner.

Faire du mal gratuitement n’a jamais fait partie du diplôme d’aucun soignant. Pourquoi toi ?

Oui parfois c’est dans la tête. Mais ce n’est pas en le balançant brutalement ainsi qu’on le soigne.

Oui cette fois c’était dans la tête.

Elle a 53 ans. Son mari va mourir d’un cancer. Elle a fait une rupture d’anévrysme.

Alors oui elle ne ressemble pas à une patiente cérébrolésée grave. Elle n’est pas incontinente, ne bave pas, n’est pas inerte et nourrie par sonde mais elle a des lésions cérébrales.
C’est marqué sur ta PUTAIN de feuille de transmissions.

Est-ce que quelqu’un a demandé au kiné de venir jeter un œil ?
Est-ce que t’as demandé aux AS comment elle se débrouillait ?
Comment peux-tu croire que si elle est au lit c’est parce qu’elle n’est pas courageuse sans lui parler et pire encore lui faire comprendre ?

Tu n’as aucune excuse.

Tu crois que tu vaux mieux qu’elle ? Qu’avec ta blouse tu peux tout te permettre ?
C’est ça ta notion du respect ??

Dis-moi que t’as honte.

Dis-moi que tu n’es pas allée rire avec tes collègues en disant que t’avais bien raison c’était qu’une feignasse.

Dis-moi qu’il reste un peu de bienveillance et d’amour en toi pour d’autres que ta petite personne. 

Dis-moi que tu sais être une soignante et faire des merveilles avec un sourire...

Je t’en supplie.

J’ai tellement envie d’y croire encore…


Le problème, c’est que ce n’est pas la première fois. Dans le même service. Le même hôpital public. Et pas toujours avec le même professionnel, toutes professions confondues, kinésithérapeutes compris. Le mot soignant m’écorche trop le cœur pour le poser là. Et j’en ai ras-le-bol de vous voir faire du mal. Ras-le-bol de ramasser à la petite cuiller des gens meurtris plus par votre attitude que par la maladie et l’hospitalisation.

J’ai mal pour eux bordel, comment osez-vous ??

La prochaine fois, j’écrirai peut-être une lettre au directeur.
Et ça ne changera rien.

31 octobre 2014

J'étais juste fatiguée

Ce n’était déjà pas une nuit des plus joyeuses. Seule. Agitation, insomnie, sueurs froides, le manque, l’absence… Le genre de nuit que je ne craignais pas avant. Et que je hais aujourd’hui vu mon rythme décousu et acrobatique où mon état à l’issue de ces journées qui s’étirent est absolument imprévisible. Et cette route un peu longue, un peu dangereuse où les fleurs sans cesse renouvelées sur le bas côté m’empêchent d’oublier que certaines erreurs coûtent cher.

Un rythme et une route qui me font redouter les nuits courtes qu’elles soient emplies de d’angoisse mais aussi de tendresse.

« You know you’re in love when you can’t fall asleep because reality is even better than your dreams »

7h15  Non, soyons honnêtes

7h21 Je suis presque à l’heure. Je démarre la voiture couverte de condensation. Je grelotte. Le ciel est bleu, très pâle à l’horizon, plus foncé au zénith. Les nuages bas s’enflamment sous les rayons du soleil rouge qui perce timidement le long de la campagne. Elle est si belle à l’aurore cette départementale…

J’ouvre le cabinet, allume les lumières, le PC et booste les chauffages avant de retirer mes mitaines et mon blouson. 22 patients de programmés. Grosse journée avec beaucoup de factures à faire, fin du mois oblige mais une bonne pause déjeuner. Trois visites mais deux heures pour les faire. Fin de journée prévue à 20h30 mais que des gens chouettes dans les trois dernières heures. Ça va le faire.

8h. Premier patient. Thomas. 8 mois, bronchiolite. Habituellement j’adore ça. Évidemment à l’instar de ma nuit pourrie, loi des séries oblige, rien ne va. Genre pas du tout. Genre votre môme, « déshabillez-le », « Ouh là, on va pas faire grand chose ce matin », « Bah alors mon grand ? », « bon, bah, je vais le moucher mais c’est tout hein… », « vous pouvez le rhabiller, je vais vous faire un petit courrier pour le docteur, tidadidadoum », « va falloir le voir rapidement votre docteur hein, genre euh aujourd’hui ». Tu la sens la confiance ?

8h45. J’ai vu un patient sur 22. J’ai quinze minutes de retard à rattraper de façon  la plus échelonnée possible histoire d’éviter le coup de la dernière fois : « Ah cinq minutes de moins, sur une séance de 30, ça fait beaucoup et c’est pas la première fois et ça m’agace », « Qu’est ce que vous faites pendant ces cinq minutes après la sortie du dernier patient, vos collègues ont déjà tous enchaînés avec la personne suivante.. ». J’ai pensé fort, très fort « BAH SI T’ES PAS CONTENT CASSE-TOI ». Mais c’est une autre histoire.

Mon alarme bidale mettra deux heures à se calmer. Parce qu’il était franchement moyen ce gosse. J’espère que j’ai été claire. Pas trop alarmante mais suffisamment quand même. Et que ça ne justifiait pas une consultation aux urgences.

Je jongle avec les rendez-vous. Il me faudra 6 patients pour récupérer ces foutues quinze minutes. Sans un instant à moi. Pas un seul. J’ai l’impression de nager. Je vole d’une longueur à l’autre sans respirer, à un bon rythme. Je tiens. Ça va.

Pause déjeuner tranquille, je vole vingt minutes allongée sur la table avec une tasse de thé sur le ventre et une vidéo quelconque en replay.

12h50. Je pars en visite. Avec un peu d’avance pour ne pas courir. Si j’avais su que j’allais replonger jusqu’à 19h30 sans sortir la tête de l’eau je n’y serais peut-être pas allée. Évidemment, comme je suis large, je déborde. Le domicile c’est la mort. J’aime tellement ça que tenir les délais est une horreur…

14h50. De retour au cabinet. J’ai 12 chèques à valider avant le patient de 15h.
J’avais rien à 15h30 mais un nouveau patient s’est greffé hier. Suspens.
Ordonnance, carte vitale, dossier, « qu’est-ce qui vous amène ? sur une génération seulement merci », bilan puis mini-séance.

Retard 10 minutes. Échelonnage tout ça…

17h « Donc vous avez eu mal deux heures après la séance, ça a duré 12h, ça ressemblait à des courbatures mais ça n’en était pas, et c’est passé, mais quand c’est passé, vous aviez encore mal ? Et autant mal qu’AVANT la séance ou moins ? ».

C’était une kiné qui essaie de faire des liens subjectifs de cause à effet et d’évaluer l’efficacité de ses choix de traitement… LA SIANSSE.

18h. « Vous ne pourriez pas me masser les épaules, j’ai tellement fait le ménage que je suis contracturée, oh là là, je sais que je viens pour ma cheville mais… »
J’ai le cerveau en bouillie. Je saute sur l’occasion. Ça va lui faire plaisir et moi ça va me reposer l’esprit. J’ai le dos qui commence à me lancer, les épaules qui tirent, les poignets qui craquent. Je serre les dents.

19h. J’ai la tête qui tourne. Les genoux qui tremblent. Je n’ai rien avalé depuis midi. Rien bu non plus. La patiente est à l’heure cette fois et ça ne m’arrange pas. Je l’embête en disant que j’échange son retard de la fois passée contre cinq minutes à moi. Elle rit. Jaune. 

Je croque une pomme en tapant mes impressions sur la séance d’avant et son contenu.

19h30. 20 patients. 18 factures. Deuxième pause pipi. Presque 7h. 7h putain, sans respirer. Lapin. Je crois que je vais offrir des chocolats à celui qui n’a pu venir. Je m’assois au bureau. Incapable de rien. Les yeux dans le vide. Lasse. Mal partout. Une ombre. Une petite chose au bord de l’asphyxie.

Plus de collègues, je suis seule pour finir.

20h. Dernier patient. On évoque son besoin de lever le pied. Je raconte mon choix de ces putains de journées en échange de jours entiers de liberté. Je lui explique mon hypothèse pour son genou, surprise dans mon état d’être encore capable d’en formuler.

20h40. J’ai éteint les lumières. Les chauffages. L’ordinateur. Je pleure d’épuisement. Je me trouve nulle de ne pas tenir des journées qui sont habituelles pour nombre de mes collègues. Eux font ça 4 à 5 jours sur 7, parfois avec le double de patients. Pourquoi pas moi ? Y’avait pas le programme « physiquement indestructible » dans les gamètes qui m’ont fait naître ?

Je regarde la table de massage. Et j’ai un doute. Et si…
Je suis trop fatiguée. J’ai trop mal. Je ne marche plus droit, je vois flou. Suis-je vraiment capable de rentrer ? Suis-je en état de reprendre la voiture, de faire en sens inverse les 30 kilomètres de prés et de forêt qui me séparent de mon lit ?
Sans faire du mal à ma voiture, me faire du mal voir pire, blesser quelqu’un ?

Ils sont beaux les platanes à l’aurore. Sont-ils toujours si attrayants dans la nuit noire ?

Je ne vais pas dormir là quand même. Mais je pourrais m’allonger non ? Comme sur l’autoroute « Fatigué ? Faites une sieste ». Il fait froid maintenant. Et puis j’ai peur ici toute seule. Et puis merde, je suis jeune, je suis en pleine santé, putain, y a pas de raisons, merde, je ne suis pas faible, je DOIS pouvoir le faire.

C’était une folie. J’ai mis le chauffage à fond comme après les rares et bonnes soirées kinés d’avant. La musique fort. C’était pas la bonne heure. Pas une seule chanson bien ringarde pour tarir les larmes en chantant à tue-tête. Alors j’ai pleuré de trouille pendant la moitié du trajet. « Je vais faire une connerie, je vais faire une connerie, concentre-toi bon sang, t’as une famille, tiens bon, y en a plus pour longtemps ». La lumière des phares en face se brouillaient encore plus que d’habitude dans les larmes et le mascara fondu.

Je suis rentrée, je me suis écroulée. Il est 21h20. 

J’étais juste fatiguée.
Et j’aurais pu ne plus être en vie.

Papa, maintenant que tu me lis, promis, n'aie pas peur, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas...

18 octobre 2014

Ose devenir qui tu es


Soignante.

Le billet précédent, je l’ai craché entre des torrents de larmes, le cœur broyé par les doutes et l’angoisse, il y a plusieurs mois de ça. Tout y est vrai. Mon image ici, si belle soit-elle, n’était qu’une illusion soigneusement entretenue. Un espèce d’idéal que je n’avais plus aucune force ou envie d’atteindre. Et puis j’ai revu des copains. Des bisounours qui font la même médecine que celle qui vibre dans mon cœur. Celle que je désespère d’exercer mieux. Ne me demandez pas pourquoi, comment mais j’ai commencer à faire le ménage dans la soignante qui grandit doucement en moi. J’ai repris le dessus. Bon j’ai pris des médicaments aussi mais chut. Et j’ai recommencé à avancer. J’ai aimé ça. Et le dernier sujet du Mededfr  m’a donné envie de vous le raconter. Avec le billet d’avant ici en italique et ma nouvelle réalité.

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Je ne sais pas si j’ai la classe. Mais maintenant je dis non. Que le planning est plein et que ça va dégrader ma capacité de suivi. Que changer de kiné tous les jours c’est pas l’idéal. Je dis aussi que je ne sais pas. Dès le début. Que si ça traîne, ça sera peut-être parce que le patient est chiant je n’ai pas choisi la bonne stratégie et que j’orienterai vers un second avis. Que j’attends d’eux qu’ils me disent s’ils ne sont pas satisfait. Ils ne me le disent pas. Mais je me sens plus légère de leur proposer. Je me sens vraie.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.

Oui bon, chaque chose en son temps hein :D Et j’aime pas le sport d’abord.

Elle sait beaucoup de choses Marion.

Moi aussi. Même que je suis en train de soigner une entorse cuboïde-cinquième méta, même pas que je savais que ça existait. Et ça marche.

Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ». Ces kinés dont JE fais partie.

« Et du coup, ça a changé quoi dans ta pratique ? ». Je lui dis doucement. Je n’ai plus cette pointe de jalousie, de frustration qui me vrille la poitrine. Plus cette sensation de nullité qui douche mes maigres efforts. Juste de la curiosité.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

C’est vrai. Mais juste partiellement finalement. J’ai appris plein de conneries mais j’ai aussi rencontré plein de gens chouettes ou moins chouettes. Des gens qui m’ont enrichi, d’autres qui ont précisé combien leur voie n’était pas la mienne. Ma voie que je trace, pas à pas. Mes pas, ma voie.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

C’est mon choix. Et ce n’est pas pour le ménage ou la lessive. C’est pour moi. Pour mon équilibre. Parce que je ne suis pas wonder-woman. Et que maintenant j’arrive à leur dire, quoiqu’ils en pensent. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de faire autre chose entre deux. De laisser mon esprit s’aérer. Pour les soigner eux, j’ai besoin de me soigner moi. De me protéger de la noyade.
Et 35h sur trois jours, c’est bien assez.
Et j’aime bien l’amour est dans le pré.
  
J’ai plein de patients intéressants.

J’oublie toujours la moitié de ce qu’ils me disent mais je les adore, ces gens me fascinent. Ils ont tellement de choses à raconter. Quand je pense à eux, dans l’ensemble, c’est avec respect, envie de bien faire, envie de faire du bien. Avec mon coeur. Simplement.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé. Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien.

Je mets toujours les radios à l’envers. Et je m’en fous. Je rigole toute seule en disant au patient que ça commence mal et qu’il devrait avoir peur. Je n’ai toujours aucune méthode, je ne sais toujours pas vraiment par où commencer. Mais je regarde. Je m’éclipse de ma séance quand #BossChéri analyse des radios, juste pour l’écouter et apprendre. Lui il lit le compte-rendu APRES. GUEDIN VA ! Bah hier j’ai essayé. Et j’ai eu tout bon. Et je… *ceci était un orgasme*.
Et en plus je fais rire les patients. Je… *Double*.
                       
30 minutes c’est parfois tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

C’est toujours aussi court. Mais j’annonce la couleur. « Aujourd’hui, on fait le point. Je ne vous soignerai pas je vais juste chercher à comprendre, je vous ai bloqué un créneau demain pour le soin à proprement parler, j’espère qu’il vous ira ». Je suis droite dans mes baskets. Ça me semble juste et légitime. La nécessité préalable d’un bon soin. S’ils ne le comprennent pas, tant pis. Moi je déborde d’assurance et je me sens foutrement sexy. Rien à voir, je sais.

Pour les bilans, j’ai acheté un ordinateur rien qu’à moi. J’ouvre une page word toute neuve et mes doigts filent sur le clavier. Ça va plus vite, ça ne fait pas de pâté et je peux ranger après dans l’ordre qui me va. Je peux noter des trucs en gros et en rouge, ce que je n’ai pas regardé la première fois et qu’il faudra tester la fois suivante. Je peux noter tous ces détails qui n’intéressent que moi, qui ne semblent importants qu’à moi et que je ne veux pas oublier cette fois. Enfin.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche. J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

Maintenant j’ai mes cours de P1 sur l’ordinateur, tous mes schémas d’anatomie. Je les regarde et je les partage. J’élabore des hypothèses en même temps que je leur montre de quoi je parle. Je crois qu’ils aiment ça en fait. Leur regard change. Certains me disent que c’est bien parce qu’ici on explique bien. Ça me fait sourire parce que justement je ne fais plus rien pour. Pas d’artifice, pas de façade. Juste dire tout haut ce que je pense tout bas. Réfléchir avec eux.

Je ne sais plus comment apprendre.

Finalement, je crois que si.

« J’ai besoin de savoir ce que vous avez ressenti, comment vous avez vécu la séance et la suite. En fonction, je modulerai le contenu de la séance. Et on va tâtonner ensemble jusqu’à trouver comment vous faire avancer au mieux. »

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

Maintenant, avec mon ordinateur de poche, je note tout. Les évolutions depuis la séance précédentes, les nouveaux éléments, le ressenti du patient et ce que je choisi de faire en fonction de ce qu’il me confie. Et ça ressemble à ça :

« Suite aux ondes de choc, douleur de novo 72hrs dans la zone de frappe masquant la douleur habituelle. Douleur habituelle qui réapparaît à un niveau d’intensité moindre avec augmentation des possibilités fonctionnelles.
ð      Poursuite ODC 2Bar 2000 coups (contre 1500.) Evaluer si phénomène d’habituation et balance bénéfice-risque rapport à la douleur de novo.
ð      Mobilisation vers gain d’amplitude (RE 40° ce jour)
ð      Travail des abaisseurs
ð      Massage paume de main (nodules sur le trajet tendineux, dupuytren ? qui semblent améliorés par le massage) »

Ça ne vous parle pas peut-être pas mais je ne m’en lasse pas. Parce que c’est ça pour moi, faire du bon boulot. C’est moi qui l’ai fait bordel. Oui j’y crois toujours pas vraiment. Et là, c’est pas juste un bonbon mauvais enrobé dans un joli papier. Ce qui est noté, je l’ai fait. Les questions, je me les suis posées. La réflexion, je l’ai vécue, pas juste racontée. J’oublie toujours. Mais à chaque séance, je peux relire le contenu de celle d’avant et déduire en fonction des résultats comment adapter et corriger ma stratégie de soin. Ce que je fais aujourd’hui avec eux, je sais pourquoi. Dans quel but et ce que j’en attends. Ou pas.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je le fais toujours. Le plus possible. J’essaye de réfléchir. D’emmagasiner. Et j’ai arrêté merci les médicaments ? de me prendre pour une sous-merde. Je suis une collègue on a le même diplôme, juste l’expérience et les domaines de prédilection qui varient. C’est tout.

Quand un patient vient d’un autre cabinet, dans mon bilan, je lui demande ce qu’il y faisait. Pas pour critiquer quoique grrrrr, mais aussi pour savoir ce qui leur a déjà fait du bien ou pas. Je me nourris de l’expérience de mes collègues proches ou lointains comme de celles de mes patients. Je me sens grandir. Simplement.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.

Si justement. C’est un beau métier. Et je ne fais que commencer. 

Avant, il y avait un mur d’illusion. Une jolie image collée sur un je-ne-sais-quoi de professionnelle pas aboutie, terne et une petite fille qui se cherchait encore. Depuis le weekend avec les copains, le retour des sourires, l’ordinateur, Charlie j’ai de moins en moins besoin d’une image. Parce qu’il n’y a plus de façade. Je deviens celle que je voulais être. J’ai encore tellement de choses à apprendre. Même si la route est longue, je sais où je vais. J’ai confiance. Je n’ai plus peur. Je fais de mon mieux. Et ça va payer. 

Ose devenir qui tu es.
Je deviens qui je suis.
Soignante.

Si vous saviez comme c’est chouette...

Merci <3

Façade de circonstance

Ce texte, je l'ai écrit il y a quelques mois. A une époque où il est sorti du coeur, de mes tripes nouées d'angoisses et de découragement. Les choses ont bien changé aujourd'hui, à suivre dans un prochain article...

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.
Elle a un mec adorable et sort tous les vendredi soir avec ses copines.

Elle sait beaucoup de choses Marion.
Elle a fait plein de formations.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ».
Ces kinés dont JE fais partie.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

Que maintenant, pour une épaule, Machin a prouvé qu’il valait mieux faire ainsi et Truc a dit ça sur le dos. Des informations nouvelles pour moi. Qui rendent caduques les compétences que je croyais avoir acquises. Et mes confrères plus âgés sur Twitter confirment.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

Mes heures de repos, moi je les passe au ménage, le linge, les courses, la cuisine. A m’abrutir beaucoup, souvent, devant des émissions débiles pour passer un peu de temps à deux. Faire des papiers, courir à la banque, à la pharmacie puis à la poste et encore à la banque.

Je me suis jurée de faire plus de sport, voir du monde. Je n’ai rien fait.

La tête engluée. Vide. Incapable de faire des projets plus chouettes que d’étendre la lessive ou regarder l’Amour est dans le Pré. Pas l’envie, la force, l’énergie ou je ne sais quoi. Pas d’étincelle dans cette vie.

J’ai repris péniblement la lecture moi qui pouvait m’y noyer pendant des heures. Mais ma bulle a disparu. Je lis rarement plus de vingt pages d’affilée. La magie n’opère plus. Celle qui me transportait ailleurs ne le fait plus. Je reste en surface. Je ne voyage plus. Et j’oublie.

J’ai plein de patients intéressants. Qui me parlent de plein de trucs chouettes. Je me dis qu’il faut que je note ça dans un coin de ma tête pour plus tard. Une heure après, il n’y a plus rien.
Mme X m’a prêté un bouquin pour illustrer son propos. Je ne sais plus de quel propos il s’agit. Elle me l’a redit pourtant « c’est pour ça que je vous ai prêté… » je me suis promis d’écouter, de retenir. Et j’ai encore oublié. Je ne sais plus quelle allusion je dois y trouver. Ça fait trois mois et je ne l’ai pas encore touché.

J’encadre des étudiants. Je suis très forte pour les descendre sur l’orthographe et les enjeux de prise en charge. Mais quand mon co-jury pose une question technique basique, j’opine de la tête, l’air de rien. Alors qu’une fois sur deux, la notion dont  il parle m’est complètement inconnue. Ce même collègue qui me trouve « irremplaçable ». La bonne blague.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé.  Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien. Enfin si j’ai fait comme #BossChéri m’avait montré l’autre jour et j’ai trouvé un anthélistésis (une vertèbre qui glisse vers l’avant, en très gros). Raté c’était un rétrolistésis, c’est l’autre qui glissait en arrière. C’était évident. Après coup. Un vrai boulet.

30 minutes, c’est parfois tellement long. Quand je n’ai pas d’idées.
Et tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche.

J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

J’ai lu un bouquin pour m’améliorer sur les bilans. Enfin j’ai lu dix fois la première page en deux mois. J’essaie. Je l’ouvre, je lis. Un paragraphe, un deuxième. Comme un robot. Et je recommence. Parce que je n’ai rien compris de ce que j’ai lu. Je me dis que je vais me concentrer cette fois. Trois fois. Et j’oublie.

Je ne sais plus comment apprendre.

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

En électro, j’ai appris que les courants sont biphasiques et non polarisés. Donc que le rouge et le noir des fils on s’en fout. Sauf que quand « ça fourmille que sur l’électrode de droite «  je suis infoutue de savoir pourquoi.

Je ne sais pas si Simone doit arrêter le tennis/la zumba/le yoga/la compétition de moissonneuse batteuse et si elle doit le faire dix jours, trente ou cent. Mais vraiment pas. Parce le lien entre le geste sportif et la blessure, je n’arrive pas à le faire. Y a quelque chose qui bloque dans ma tête. Et que j’ai oublié les délais de reprise pour les pathologies de bases et ceux de cicatrisation. Même si Marion me les a répété lundi.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je n’ai pas fait de formation. L’hôpital me les a refusées. En même temps, j’avais tellement de choses à apprendre sur le terrain. Je n’ai pas eu le courage de vaincre ma phobie sociale des gens dans les transports en commun jusqu’à présent. Maintenant, j’ai peur d’y aller et d’être démasquée.

Je suis une bonne soignante. Je crois. J’aime les gens. J’essaie de les respecter.
De les entourer, de leur apporter l’attention dont ils ont besoin.

Mais je ne sais pas/plus les rééduquer.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné. 

11 octobre 2014

Une nantie à deux balles

19h35.

Je laisse échapper ma patiente de 19h. Il est déjà là, en salle d’attente. Avachi sur la chaise en plastique qui se ploie sous le poids de sa lassitude. Je le salue et l’invite à entrer.
Il a 45 ans. Une pathologie chronique qui le ronge de douleurs et d’incertitudes. Pas de diagnostic précis. Des symptômes mouvants aussi invalidants qu’imprévisibles. Des arrêts de travail qui s’éternisent. Des hospitalisations à répétition, ponctuées d’actes diagnostics de plus en plus invasifs sans résultats probants. La sentence est toujours la même. Attendre. Attendre. Et attendre. Heureusement pour lui, il est passé à 100% pour la maladie même si on n’est même pas sûr qu’il soit vraiment malade. Il est donc exempté de dépassements d’honoraires. Ouf. Et merde.

Une dizaine de séances déjà où nous tâtonnons au gré de ses plaintes, cherchant chaque fois la thérapeutique qui lui apportera un peu de répit. Jusqu’ici et à notre grande satisfaction mutuelle, on s’en sort plutôt pas mal. On a ri aux larmes quand GrandChef de GrandHôpital a prescrit de la rééducation ACTIVE et listé tous les muscles à renforcer. Parce que vous comprenez « les massages ne vous feront pas guérir. Il FAUT FAIRE DU SPORT ». HAHAHAHA.

Entre temps, il a repris le travail. Un travail physique. Sinon c’est pas drôle. Avec beaucoup de route. Sinon c’est pas fun. Il passe au cabinet tard le soir, après ses journées marathon pour lui qui n’a pu se lever un jour sur trois ces deux dernières années.

19h36

Ce soir, il boîte. Ses sourcils sont froncés. Les épaules basses quoiqu’inégalement baissées. La tension se lit dans la cambrure de son dos. Il tient son coude droit blotti contre l’épaisseur de son blouson. Comme d’habitude, je lui demande ce qu’il attend de moi à cet instant précis. Il n’a pas de déficit systématisé. Pas de problématique particulière si ce ne sont ses douleurs qui le handicapent. Nous reverrons le reconditionnement à l’effort quand il aura dépassé la brutalité physique de ces derniers jours. Pour l’instant, l’objectif est de lui faciliter la reprise. Avec massage. Si besoin. Et si je veux.

19h37

« J’ai mal aux chevilles. Au coude, tellement que je n’ai pas pu dormir. Et j’ai ce point dans le dos qui me lance, une horreur. Et je vous ai ramené ce dont nous avions parlé ». Il pose une boîte sur la table. Un électrostimulateur prescrit par GrandHôpital. A une heure de train d’ici. Où il faut revenir pour l’initiation au maniement pour coter deux consultations, sinon c’est pas rentable, drôle.
Bon, faut dire que je lui ai promis aussi, de lui expliquer comment s’en servir. Que ça faisait partie de mes « Compétences » avec un grand « C ». ça avait l’air classe sur le moment. La tout de suite, je m’auto-gave.

Je lui dis qu’on ne pourra pas tout faire ce soir. Il fait une concession sur les chevilles.

19H39

J’ai repéré le point douloureux dans le dos, posé les électrodes et lancé un programme antalgique. Ne me prenez pas #SuperKiné, j’ai triché. Le point chez ce patient, c’est toujours le même. Et on a trouvé, il y a plusieurs séances déjà, le programme optimal pour le soulager.
19H40
J’attaque le coude. Là aussi, je connais le terrain. On a essayé l’électro, les ultrasons, les ondes de choc, la thermothérapie chaude/froide, dans tout ça, seul le massage le soulage durablement. (36 heures tout au plus, faut pas rêver !). Un peu de crème pour la glisse « Aliiiiiiice » et je pose mes mains sur son avant-bras. Je les laisse faire leur boulot pendant que nous parlons de ses péripéties de santé. De temps en temps son sourire se crispe et je relâche la pression sous mes doigts. Je vois son front se détendre doucement. Je le taquine sur ses douleurs qui sont sûrement « psy », comme ils disent. Parce que je sais. Parce qu’on sait tous les deux la galère de ceux qui souffrent sans rentrer dans les cases bien proprettes de la médecine actuelle.

19h55

Mes mains s’arrêtent. S’attardent un instant sur sa peau. Comme si on pouvait se décharger l’un et l’autre d’un peu du poids qui pèse sur nos épaules. Dans la douceur et l’intimité d’une séance. Un soignant, un soigné, de l’humain, du partage.  
J’attrape la boîte noire de l’electrostimulateur, le déballe rapidement et commence mes branchements. Je pose deux électrodes sur le bras du patient et lui présente la machine. Comment et où poser les électrodes. Que ressent-on en temps normal et quelles sensations doivent l’alerter. Les consignes de sécurité. Et les trois programmes principaux qui devraient lui convenir.
Le rendez-vous prochain est déjà pris, d’ici quarante-huit heures. Je le rassure. Il testera et on prendra le temps d’en reparler la prochaine fois. S’il a peur, il n’y touche pas et on poursuivra la prise en main tous les deux.

20h05

Je lui débranche les électrodes qu’il avait toujours dans le dos et le laisse se rhabiller pendant que je prends des notes sur la séance.

20h07

Je lui souhaite bon courage en lui serrant la main avec un sourire entendu.

20h08

Je suis là depuis 12 heures. Je fais entrer ma dernière patiente du jour.


De 19h35 à 20h07 ce soir, j’ai soigné un homme. J’ai coté un AMS 9,5 pour rééducation de tout ou partie de plusieurs membres dans les conséquences d’affections orthopédiques ou rhumatismales.

Ce soir, j’ai soigné un homme. Et j’ai gagné 20,43€. Bruts.
Ce soir, j’ai soigné un homme pour 10€ nets. 

Ce soir, j'ai soigné un homme et j'ai aimé ça. Ce soir, j'ai aimé la kiné que j'étais et l'échange que nous avons eu. Ce soir, j'ai aimé mon travail, comme à chaque fois. 
Et ça, ça n'a pas de prix.

4 octobre 2014

Le camion rouge

Papa,
Tu as voulu me rassurer. Tu voudrais que je te fasse confiance. 
Elle a 16 ans bientôt. Elle a du mal à passer le cap de l'adolescence. Genre beaucoup de mal. Le genre de difficultés que moi je n'ai jamais connues. 

Comment pourrais-je ne pas te faire confiance pour faire ce que tu fais au mieux ? être papa. Et accompagner tes filles comme tu l'as toujours fait. 

Mais tu vois papa, quand elle m'a raconté ce que la "psy" lui faisait, y a mon alarme bidale qui s'est réveillée. Tu sais ce que c'est Papa une alarme bidale

Une alarme bidale, c’est ce nœud qui se réveille dans ton ventre. Tu ne sais pas quand. Tu ne sais pas pourquoi. Mais tu SAIS quand tu la sens que ça craint. Genre vraiment. Tu ne travailles pas avec des malades. Tu ne travailles pas dans un hôpital. Est-ce que tu sais Papa, ce que c’est quand t’as dans la tête « Il va mourir, il va mourir, il va mourir, il va mourir » et que vraiment quelques heures après toi il meurt ? Et que pendant des jours tu te demandes si tu aurais pu y changer quelque chose, en allant plus vite chercher le docteur que tu n’as pas osé dérangé pendant sa pause-café, en aspirant plus vite, plus fort, moins fort, la blouse ouverte etc…

Des fois ça marche pas mal aussi. Quand tu te fais prendre pour une conne par l’aide-soignante qui bosse ici depuis longtemps (8mois) et qui « connaît son taf », qui t’assure que « elle ne va pas crever dans les cinq minutes », je ne te dis pas l’orgasme quand tu vois arriver la cavalerie des réanimateurs, blouses entre-ouvertes, manches longues, cheveux au vent, montre hors de prix pour la « monter en réa, MAINTENANT ».

Jusqu’ici, mon alarme bidale ne s’est jamais trompée. Je m’en veux encore de toutes ces fois où je n’ai rien dit. Parce que trop jeune, trop inexpérimentée, trop timide, trop gentille, trop naïve et j’en passe. Tant de fausses excuses inexcusables quand derrière, elles induisent la souffrance d’autres. Des patients qui sont des nôtres. La même espèce. Le même ADN. Humains. Merde.

Excuse-moi Papa, excuse-moi de n’avoir su me taire cette fois. Excuse-moi de n’avoir pu l’éteindre seule cette alarme. Excuse mes mots durs, mes larmes qui ne sont pas le reflet de mes galères actuelles mais juste l’expression de mon inquiétude pour elle. Mon envie d’être une vraie grande sœur parfois et pas cette ombre réprobatrice ou absente.

Je voudrais avoir confiance. Je voudrais te laisser me rassurer. Mais mon alarme bidale ne se satisfait pas de tes mots. Parce que j’ai appris à ne pas croire les « t’inquiète elle était déjà comme ça hier », « non, elle a bu tout son verre canard, y a à peine un quart-d’heure, elle ne fait pas de fausses routes » ou mon préféré « non elle n’a pas mal, elle est juste psy » et qu’il me faut plus que des mots pour que mon bide ne cesse de protester.

Je sais que tu la connais Papa cette alarme. Elle est née dans mon ventre quand je suis devenue soignante. Je sais qu’elle est née en toi avec moi, quand tu es devenu Papa.

Tu m’as raconté mon histoire autrement ce soir. Pas celle qu’un papa raconte à sa première petite fille. Celle qu’un père qui redevient homme le temps d’un instant, celle qu’un père qui tombe le masque devant sa fille – qui voudrait qu’il s’adresse à l’adulte qui grandit en elle, ose enfin raconter.

« Quand tu es tombée malade, il y a trois ans, que tu avais tellement mal que tu n’arrivais même plus à t’habiller, je suis venu. Je t’ai emmenée, aux urgences, chez les spécialistes, chez ton médecin traitant. Je t’ai fait confiance. Pour gérer ta santé. Je t’ai fait confiance. Je suis restée en salle s’attente quand les médecins s’occupaient de toi sans me demander mon avis. Parce que tu es adulte maintenant… »

« Parce que je ne peux plus t’aider maintenant. Je ne fais qu’attendre que tu ais besoin de moi. Mais au fond, c’est toi qui te débrouilles, c’est dur d’être juste là et d’attendre quand je sais que ça ne va pas. »

« Quand je t’ai tenue dans mes mains pour ton premier bain, que tu ne pesais même pas trois kilos, je suis devenu responsable de toi. J’ai fait de mon mieux. C’est que du bonheur. Mais si tu savais comme parfois ça a été dur… »

« Tu n’avais pas un an. Tu avais de la fièvre. Beaucoup de fièvre. Trop de fièvre. On comptait les minutes jusqu’à la prochaine dose de doliprane. Elles étaient si longues ces minutes. Interminables. Tout le monde nous avait dit que ce n’était rien. Qu’à un an avec la vie en communauté, tu allais être tout le temps malade, mais que ce n’est rien. La fièvre, ça passe. Et ça ne passait pas. »

Ta voix s’est brisée. Tu as à peine étouffé un sanglot. Et tu m’as brisé le cœur Papa. Parce qu’un papa, ça ne pleure pas. Un papa, c’est fait pour éponger les larmes de sa princesse. Jusqu’au bout. Même à 18 ans, la veille du concours de P1 quand je suis tombée malade, la princesse a eu besoin d’un câlin, dans les bras de son papa.

Même à 22 ans, je suis restée ta petite princesse, le temps de te raconter combien je trouvais ça violent la réa, combien je trouvais les soignants durs, combien je nous trouvais tous maltraitants. T’étais chiant parce que t’essayais toujours de leur donner le bénéfice du doute alors que je voulais juste que tu me donnes raison.

Tu seras toujours mon papa et je serais toujours ta princesse.
Mais s’il-te-plaît papa, ne pleure pas. Et tu as pleuré.

« La fièvre ne passait pas.  On t’a mise dans un bain à ta température, comme on nous avait appris. Et tu as perdu connaissance. Tu ne nous regardais plus. Tu avais les yeux ouverts mais dans le vide. Un petit corps chaud qui ne réagissait plus. Qui n’interagissait plus. Tu n’étais plus avec nous. Je ne sais pas où tu étais mais tu n’étais plus là. Si tu savais ma chérie. Et ils sont venus. Ils sont venus te chercher. Ils sont venus te chercher. Dans le grand camion rouge. Celui avec le machin bleu. Ils t’ont emmenée avec ta mère dans le camion rouge avec le machin bleu. Imagine ».

Je sais. Je sais. Mais Papa, s’il-te-plaît arrête de pleurer.
« Et il a fallu faire confiance. Il a fallu »
Oui Papa, tu n’avais pas le choix. Et tu as bien fait.

Tu vois Papa que tu la connais cette alarme. Aujourd’hui encore son souvenir t’arrache le cœur et les larmes. Elle est traître cette alarme. Parce que quand c’est quelqu’un que tu aimes de tout ton coeur, elle t’arrache toute lucidité. Elle t’arrache tes mots en même temps que ton âme et te fait oublier que sur le camion, il y a un gyrophare. Et pas un « machin bleu ».

Ma princesse à moi, elle a 16 ans. Elle a le même super-papa que moi. Celui en qui j’ai toute confiance. Mais vois-tu j’ai mon alarme bidale qui pulsait pour elle. Tes mots seuls n’ont pas su me rassurer d’emblée. Tes mots ont guéri ce soir-là bien d’autres blessures. Sache-le.

Je t’aime Papa.



Je te remercie de m’avoir écoutée. Je ne te remercierai jamais assez d’’avoir ouvert ton cœur à défaut de tes bras ce soir-là. Elle va mieux et c’est loin d’être grâce à moi. Merci d’avoir été là pour elle, comme toujours. Merci d’avoir prêté attention à mon alarme bidale et d’avoir accompagné l’espacement de ses séances avec cette psy en qui je ne pouvais plus avoir confiance.