14 octobre 2012

Inutile


J’aime le travail bien fait.

J’aime creuser mon sujet. Savoir pourquoi. Pourquoi ce patient a mal, pourquoi il se tourne vers moi. Qu’attend-il, de quoi a-t-il besoin selon moi ? De quoi pense-t-il avoir besoin ? Pourquoi le médecin a décidé de prescrire de la rééducation, sur quels signes cliniques dans quelle intention ? 

Parce que souvent, ça paie.
Et soulager la détresse de l’autre, ça n’a pas de prix.
Et c’est pour ça, entre autre que ce métier m’est précieux.

Sauf que parfois, j’ai vraiment eu l’impression de ne servir à rien.

En libéral, j’ai rencontré des patients suivis depuis des années pour des trucs au choix, incurables ou à demi-imaginaires. J’ai fait du remplissage en sachant  pertinemment que techniquement, il n’y avait rien à faire. Je me suis pliée à des prescriptions abusives. J’ai promené des petites vieilles en pleine forme avec un bilan kiné normal parce que le docteur insistait, que la dame me trouvait gentille et que pour soulager ma conscience de gagner ma croûte sur le dos de la sécurité sociale, je devais au moins faire semblant de servir à quelque chose. J’ai reçu des gamins pas malades parce que « le docteur a donné l’ordonnance pour si ça tombe sur les bronches, comme j’avais peur, je suis venue tout de suite ». J’ai soigné des gens qui avaient plein de plaintes bizarres et non identifiées parce que plus personne ne savait quoi faire d’eux et que pourquoi pas, un massage… Parfois, ce sont les patients qui insistaient. Parce que vaguement, ça leur faisait du bien, ne serait-ce que d’entretenir un lien social. Cher le lien, mais remboursé alors… Et moi, dans tout ça, parfaitement consciente de l’inutilité « technique » de certaines prises en charge.

Heureusement que ce n’était pas tout le temps ainsi, mais ces séances, je les vivais avec un vague fond de culpabilité et d’ennui. Ça m’ennuyait de réfléchir à des exercices ou des soins à proposer pour varier une rééducation qui n’en était pas une. Toujours la même chose, toujours les mêmes exercices inutiles, les mêmes faux-semblants. Des patients qui ne voulaient pas arrêter. Qui tenaient dur comme fer à leur séance de kiné. « Moi, ça me fait plaisir de vous voir, même si ça ne sert à rien ». Tenir compagnie, en quatre ans d’études, bravo. Ça me faisait mal au cœur d’entendre à la radio parler du déficit de la sécurité sociale en comptant sur mon agenda le nombre de séance dont les patients auraient pu se passer. Et que j’aurais pu proposer à d’autres qui, peut-être, en avaient plus besoin.

Ce n’était pas comme ça que j’imaginais mon métier.

Et pourtant…

Adrien a 91 ans. Il est veuf depuis à peine quelques mois, malvoyant depuis quelques années. Ses troubles cognitifs ont flambé depuis le décès de son épouse. Arrivé à l’hôpital pour un vague problème infectieux traînant, il est cloué au lit par les sédatifs à cause de son agitation.

Dans ce contexte, la kinésithérapie « fonctionnelle » prescrite s’annonce complexe.

La chambre est plongée dans le silence. Le patient est pâle, maigre, recroquevillé, roulé en boule et parfois, ses ronflements brisent le calme apparent. Mobiliser un patient endormi ne m’enchante pas. Je grimace. Ai-je signé pour ça avec mon diplôme ? Secouer un patient endormi, l’arracher à la pseudo-chaleur de sa couverture pour le mobiliser d’une main réticente ? Surtout qu’il présente, endormi, très peu de déficits sur lesquels je pourrai travailler. Je me fais l’effet d’un robot. Je fais ce qu’on me dit mais je ne sers à rien.

Diagnostic kinésithérapique : Il dort. Je peux ramer pour établir mes objectifs.  
Le lendemain, priorité aux patients éveillés, ensuite, dieu normacol®, bien tombé, me donnera une excuse à demi-crédible pour ne pas jouer mon simulacre de séance.

Je suis trop novice, trop jeune, trop naïve, trop obéissante. J’aime l’esprit d’équipe, la concertation, mais j’ai du mal à dire non, à exprimer mes doutes, discuter l’intérêt réel de cette prise en charge. J’ai envie de montrer aux médecins ce qui fait le cœur de mon métier, comment, ensemble, on peut faire du bon travail. Parce que ça, ce n’est pas du travail.  « Alors, ça progresse la rééducation ? Vous pensez le faire marcher quand ? ». Pfff. Quand il sera réveillé. S’il participe. Là, je ne peux rien faire, apparemment, c’est évident pour tout le monde, sauf pour le médecin. Qui voudrait que ça aille plus vite.
Je ne savais pas que j’avais pris option magicienne moi, zut.

Quelques jours plus tard, l’arrêt de la sédation.
Adrien est en pleine forme. Il communique sans queue ni tête, papote, une vraie pipelette. Complètement confus, complètement à l’ouest. Il tangue un peu mais se lève. Je l’accompagne. Je le rattrape au vol parfois.

S’installe alors une autre frustration. Adrien m’écoute peu. Me prend pour sa femme, sa fille ou son gendre, au choix. Ses gestes sont rapides, désordonnés. Il vit sa vie comme il l’entend (et il a bien raison) mais de par ses troubles du comportement, il est totalement hermétique à mon travail. Alors par dépit, je l’emmène faire des tours du couloir. Je suis le pompon pour des tours de manège gratis. J’enfile ma blouse de trottinothérapeute. Celle qu’on me met souvent sur le dos et à tort. Je suis kinésithérapeute, si j’ai bossé d’arrache-pied pour décrocher ce diplôme, c’est pour faire du bon boulot. Avec des cases. Bilan, objectifs, moyens et progression. Y a pas de cases dans ma tête pour promener des gens.

Ce matin, Adrien est perdu. Quand je passe, il m’appelle.
« Ah, Joséphine, mon amour, enfin te voilà ».
Il a une force terrible dans le regard, le reflet d’un manque infini, le cumul de ces jours entiers d’errance et d’angoisse dans un monde qu’il ne voit que gris et flou.
« Allez venez, prenez mon bras, on va faire un tour ».
« Ah que je suis content que tu sois là ».

Il y avait tant de soulagement dans le regard d’Adrien que je n’ai pas osé le contredire. L’espace d’un moment, j’ai choisi d’être Joséphine, pour un tour de couloir. Un genre de super pompon. Auguste, à mon bras, souriait, rayonnait. Mon cœur ne savait qu’en penser. Si fier de pouvoir lui offrir un si grand réconfort. Et en même temps, cette terrible solitude du grand âge quand l’esprit se délite, si triste et si déchirante.

Avec Adrien, je n’ai servi à rien. Mon beau diplôme, mes quatre années d’études qui ne comptent officiellement que pour deux ne m’ont servi à rien.

Ce n’était pas du bon travail.

Mais.

C’était un beau moment.


3 commentaires:

Vincent OSTEOKINE a dit…

Oui ton témoignage est très touchant car nous avons tous pratiqué ces actes techniquement inutiles mais comme tu l'écris si bien, finalement le patient y a trouvé une utilité. Et que dire de la "marchothérapie" moi perso j'y ai renoncé et pourtant ça avait rendues heureuses plus d'une mamie que j'accompagner marcher dans la rue ou dans les couloirs de sa maison.

Espee17 a dit…

C'est utile ce que vous faites vous les kinés....
Je suis IDE, en psy, et j'ai bien souvent l'impression de faire du social, de faire taxi, mais au final, 39 mois d'études pour ça, pour raccompagner un patient retrouvé dans le fossé 15 jours plus tôt et aller chercher avec lui son vélo dans le fossé....oui y a des jours où l'on se demande, où l'on se dit "je me suis "fait chier" pour avoir mon D.E. et voilà à quoi ma fonction est réduite !?!
Nos métiers ont des spécificités bien particulières, demandent des compétences particulières, mais avant tout, nous sommes dans le lien, nous rompons la solitude....c'est regrettable quelque part, mais cela offre de beaux moments....

Sur le plan perso, j'ai des séances de kiné pour des douleurs de toute la colonne vertébrale et pour une ténosynovite pied droit qui me prend la tête de puis deux ans.
Je parlais avec ma kiné de l'utilité de poursuivre le séances car je les appelle moi-même des "séances de confort". Elle a répondu "il n'y a pas de séances de confort, j'ai appris avec le temps que parfois, même souvent, les gens peuvent culpabiliser de bénéficier de séances de kiné,dites de confort, mais s'ils ne les avaient pas, ils boufferaient davantage d'antalgiques, d'anti-inflammatoires, de consultations avec des spécialistes, se bousilleraient l'estomac, et iraient donc ensuite consulter pour un ulcère gastrique....
Moralité...séance de confort ça n'existe pas, ça fait gagner gagner sur un autre plan, pas toujours connu du praticien...

Une mamie qui vient chaque semaine faire sa séance pour marcher, elle s'entretient, elle est dans le lien, sans sa séance hebdo, elle se laisserait peut-être aller et ne marcherait plus, serait dépendante et aurait besoin d'un lieu de vie médicalisé ou bien irait voir son médecin chaque semaine....

Tout ça pour dire que raisonner en terme de dépenses au niveau de la Sécu, ça ne mène pas à grand chose....

Votre témoignage est touchant et vous avez apporté à cet homme la joie de marcher, quand il serait peut-être resté assis des heures durant dans un fauteuil....

Blain a dit…

Bonjour,
Félicitation pour votre esprit de recherche et votre capacité à écrire.

Amicalement
Thierry

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