12 août 2012

Réflexions autour d'une histoire de fesses.

[Je rappelle que l’article initial, Dignité mes fesses, est à lire ici]

Ce jour là, je lis le livre de Jaddo. Une histoire en particulier s’accroche. Celle-ci. Pendant des heures, elle me trotte dans la tête, faisant affluer son lot de souvenirs. Des expériences lointaines mais aussi proches, comme ce jour-là, avec Jeanne. Qui restent. Ces sentiments me pèsent. J’ai besoin d’écrire, besoin de coucher sur le papier pour le comprendre, le malaise que j’éprouve. Alors j’écris.
Je soumets mon oeuvre à l’homme, qui ose un commentaire : « Tu fais encore ta mégère, toujours râleuse, et puis les gros mots, franchement… ». La colère nourrie de l’écriture explose. « Jaddo, elle en dit des gros mots ça ne l’a pas empêcher d’écrire un livre ». Je vais bouder un moment. Et je reviens, je relis. Oui, parfois c’est limite.

Je publie ce soir là. En une nuit, 200 personnes sont passées voir. Je suis sous le choc. C’est énorme pour la petite bloggeuse que je suis. L’histoire de Jeanne a fait écho des deux côtés de la barrière, soignants, patients ou les deux se souviennent que oui, souvent, cette blouse fait tache.

Farfadoc prend alors une initiative de génie. Publier une pétition pour essayer de faire changer ces blouses qui font râler tout le monde mais qui sont toujours là, après tant d’années. C’est le début, je n’y crois pas. Je ne vois pas comment ça pourrait changer quoi que ce soit.

Aujourd’hui, la pétition a déjà recueilli plus de 9000 signatures. Des milliers d’anonymes se sont succédés sur les blogs qui ont relayés cette formidable initiative. La ministre de la santé elle-même s’intéresse au dossier. Les médias aussi sont à l’affût. Des journalistes veulent me parler, savoir ce que je propose pour que ça change. Moi. Si ce n’était pas sérieux, ça pourrait me faire rire. Moi. Et puis quoi encore ?

C’est le temps d’un bilan, que j’espère de mi-parcours.

Dans mon article du 27 juillet, je n’incriminai pas volontairement la blouse d’hôpital.
Relisez bien, à aucun moment je ne parle d’en changer, à aucun moment je me dis choquée de la nudité de Jeanne. Je suis un peu déçue du message globalement retenu parce que j’espérais amener une réflexion plus profonde qu’une simple histoire de fesses à l’air.

Jeanne n’a pas réagi au fait d’être nue devant moi, il y a plusieurs explications :
-         Qu’elle ne soit absolument pas gênée, oui, ça arrive
-         Qu’elle soit gênée mais qu’elle fasse de son mieux ne pas le montrer
J’en ai discuté avec elle. La première hypothèse est fausse. Jeanne EST gênée. Mais elle a l’impression que c’est normal. Les blouses blanches défilent, les têtes changent, les titres aussi, leur noms, elle ne sait pas, elle ne voit pas assez clair pour lire sur les blouses. Comme tout le monde voit mais que personne ou presque ne réagit, Jeanne se dit que c’est normal. Alors elle serre les dents et se sent un peu bête d’être si pudique.
Et c’est ça qui me fait mal au cœur. Mille fois plus qu’une paire de fesses à l’air.

Quand Jeanne s’excuse, c’est peut-être qu’elle croit me gêner moi. Qu’elle efface sa gêne au profit de la mienne, pauvre jeune ingénue choquée devant un peu de peau nue. Jeanne a tellement bien appris la leçon qu’elle a du mal à penser d’abord que je le fais pour elle. Mon simple geste lui paraît presque déplacé tant il lui semble inhabituel. Et puis, elle le savait en venant ici, la dignité et la pudeur devraient rester au placard. Et ça aussi, ça me fait mal au cœur. Parce que ça en dit long sur l’image de l’hôpital que je défend et ce n’est pas très reluisant.

Cette blouse n’est qu’un morceau de l’iceberg. Je préfère peut-être une Jeanne parfois nue mais qu’on se soucie de couvrir à une Jeanne couverte mais qu’on traite encore comme un peu moins qu’humaine. Juste malade.


Parce que j’ai appris qu’il existe des alternatives. J’espère qu’à la prochaine commande, quelqu’un, quelque part, pensera à changer le modèle actuel. Pour l’un de ceux brevetés, économiquement similaires, plus couvrant et qui se veulent équivalents sur le plan pratique.

Mais pour le pratique, je laisse les professionnels plus concernés que moi choisir.
Je n’ai aucune légitimité pour en juger puisque j’arrive pour ainsi dire après la bataille, quand les patients ont fait leur toilette, que les pansements sont faits et que l’aspect pratique de la blouse a déjà bien servi aux IDE et aux AS.

Une histoire de point de vue

Chaque témoignage reflète des expériences individuelles qui ne sauraient faire force de loi.

Je soutiens cette pétition car dans l’hôpital où je travaille, il m’est extrêmement rare de soigner des patients vêtus de leurs propres effets. La blouse en question est légion. Pas que aux urgences ou en orthopédie comme certains ont pu le souligner. En pneumologie où les patients restent relativement autonomes, en neurologie, en oncologie etc… Elle est là partout.
Pourquoi ? Bonne question.
Pour certains, simplement parce qu’ils n’ont plus de famille ou que leurs proches sont loin, que leur linge personnel est sale et qu’il faut bien les couvrir avec quelque chose. Et pour ça, heureusement qu’on a des blouses. 
Pour les autres, je ne sais pas. Est-ce une acceptation tacite des patients qui prennent ce qu’on leur donne ? Qui n’osent réclamer leurs propres effets ? Est-ce par habitude, parce qu’hier déjà, ils avaient une blouse ? Est-ce parce que personne n’a le temps ou ne pense à regarder pour eux, dans le placard, moi y compris ? Je ne sais pas.

Mais cette blouse est partout ici. Beaucoup de patients en souffrent. Pas parce qu’ils voient passer une farandoles de culs « moches et vieux » dans le couloir comme certains ont pu le suggérer mais parce qu’ils sont à demi nus, exposés aux regards (portes ouvertes) ou esquissés derrière un pan de tissu insuffisant dans le couloir. Ce n’est pas les fesses des autres qui les gênent, c’est de devoir partager les leurs, un peu malgré eux.

Un impact important dans mon travail

L’hospitalisation est un traumatisme. Parce qu’elle est urgente, parce qu’on craint parfois pour sa vie, que les proches s’inquiètent. Et surtout parce qu’on perd le contrôle de soi. Être patient, c’est prêter un temps le volant pour que d’autres plus compétents dans leur domaine puissent vous remettre sur les rails.

Les patients que je rencontre ont souvent quelque chose de changé. Une hanche neuve, un pied qui n’a plus le droit de toucher le sol, une tumeur et quelques ganglions de moins… Quand matériellement, rien n’a officiellement bougé, ils sont souvent restés quelques temps alités, un désastre pour des gens dont l’état général laisse un peu à désirer. J’interviens pour les accompagner vers la reprise de leur autonomie.

Je ne suis pas une technicienne. Je suis un guide. Sans prétention, vraiment. Ce n’est pas grâce à moi qu’un patient remarche. C’est grâce à lui, avec un petit coup de pouce (ou pied) de ma part. Si le patient ne veut pas marcher, ne veut pas travailler, ma science et moi, on reste sur le carreaux et rien n’avance.

Et je suis convaincue que pour avoir envie de marcher, pour vouloir retrouver son autonomie, il y a un postulat de base essentiel. Sentir qu’on reprend le contrôle. Le problème aigu est en cours de traitement, il est temps pour le patient de reprendre le relais. Se reconquérir, dans son entier. Se sentir à nouveau soi-même après parfois des jours de pilote automatique, c’est dur. Et ça commence par l’effort de se sentir humain de nouveau. Cesser de penser « maladie, médicaments, docteur » pour revenir à « sourire, prestance, fierté, moi ». C’est avec ces drogues là que mes patients avancent le mieux, au propre comme au figuré.

Cette blouse, c’est l’image même du malade. Comme une boîte dans laquelle on vous mettrait d’office dont il est parfois difficile de sortir. Tout au long du séjour, elle entretient cette dépendance. Ce n’est pas qu’une histoire de fesse. C’est une histoire d’estime de soi, de dignité.
Et oui, un sparadrap ça peut suffire pour les couvrir, mais c’est moche. Ça fait bricolage approximatif, et ça fait cheap. Dans un monde où on peut reconstruire le visage de bébé dans le ventre de sa mère par imagerie, il faut encore qu’on ferme les blouses avec du sparadrap. Splendeur et décadence.

Certains patients refusent de sortir de la chambre. D’autres acceptent de m’accompagner mais ne peuvent lâcher prise totalement. Ils font ce que je dis, sont appliqués mais il manque l’étincelle. Parce qu’une partie d’eux ne peut s’empêcher de penser à l’image qu’ils renvoient. Et leurs pieds tricotent parce que le moral flanche. Qu’être malade c’est dur, c’est usant et que cette tenue, c’est le truc de trop. Et que putain, bordel, quand est-ce que ça va s’arrêter ce cauchemar ?

Je rêve d’une blouse qui en plus d’être pratique, aiderait les gens à retrouver le contrôle. Qu’ils puissent la fermer – vraiment – et seuls. Alors oui, avant de pouvoir enfiler leurs vêtements, ils auraient toujours l’étiquette « malade » sur le dos. Mais un malade de digne. Qui pourrait sortir seul dans le couloir sans quémander un bout de scotch. Et sans courant d’air indiscret.

Pas une priorité pour l’hôpital

Non. C’est une évidence. Résoudre les problèmes de l’Hôpital et de la santé en général ne se fera pas en un jour.
Il y a des millions de combats à mener, des petits comme des plus grands.
D’essentiels, des secondaires. Il faudra bien comme le dit si bien Biche ma consoeur, commencer un jour par l’un des nœuds du problème. Si petit soit-il tant qu’il permet d’avancer.

Pourtant, ce n’est pas une lutte futile.

Je défends l’hôpital public parce qu’à mon goût, la santé ne devrait pas être régie principalement par des considérations financières. Dans le monde naïf et optimiste où je me complais, où je m’efforce de travailler, la qualité serait l’objectif premier.

Mais entre un hôpital A et un hôpital B qui vont tous les deux remplir l’objectif initial, à savoir, traiter votre problème, lequel conseillerez-vous à vos proches ? Sur quels critères allez-vous vous baser ? 

Et bien je crois que les patients en général, choisissent sur de tous petits détails. Ces moments où ils ont senti qu’en plus de les guérir, on s’est soucié d’eux. Que même s’ils n’étaient pas tant gênés, quelqu’un a eu la prévenance de les couvrir et que ce geste humain, fait du bien au milieu de tant de technique. Que quelqu’un a vraiment cherché à savoir si oui ou non ils tiennent le coup et a pris du temps pour écouter. Simplement. Même si, sous la pression, aujourd’hui, beaucoup de soignants n’ont plus ce temps.

Parfois, les patients retiendront simplement l’hôpital où la nourriture était mangeable, rien que ça. C’est aussi un petit combat, le bien manger à l’hôpital. Parce que ça aiderai les patients que qui essaient d’avancer, d’avoir autre chose que des yaourts et de la compote dans le ventre, le reste étant bien souvent immangeable. Parce que ça aide aussi à reprendre le contrôle de prendre du plaisir simplement à manger, sans avoir à se forcer. 

Pour bien prendre soin des gens, il faut du temps, il faut l’envie. Moi je l’ai ce temps, alors c’est plus facile d’avoir l’envie. Pour que ça change à une grande échelle, pour prendre soin des gens, il faut d’abord et avant tout prendre soin des personnels.  Soigner leurs conditions de travail. Leur donner le temps et l’épanouissement dans leur travail pour que l’humain ait le temps de reprendre le dessus. Ça, c’est un chantier monstrueux, que je laisse volontiers à Madame la ministre.

On veut redorer le blason de l’hôpital public ? On veut recréer de l’activité ?
Commençons par prendre soin de nos patients dans la mesure de nos possibles.

Le changement de blouse est un premier pas dans ce sens. Oui, on se soucie aussi de votre bien-être. Parce guérir ou accepter la maladie, c’est plus facile quand on se sent bien. Ou au moins un peu moins mal. 

5 commentaires:

N.Shahmaei a dit…

Très intéressant ce débat.
Mais pour une histoire singulière, combien d'interprétations. Il y a autant de définition de la nudité qu'il y a d'individus ou de patients. Je ne pense pas que changer les blouses soient une fin en soi. Éduquer les futurs professionnels peut être plus rentable... Nous les MK faisons peu d'apprentissages en relationnel et psychologie, et nous en manifestons peu d'intérêt.
Rappelons-nous notre premier TP "à poil" en K1. Certains complexent de leurs bourelets, d'autres de leurs doigts de pieds, d'autres petits seins, d'autres de leurs gros seins.....

Attention dans cette problématique (comme celle de la douleur et autre phénomènes potentiellement aléatoires), l'attention qu'on y prête ou pas peut démultiplier le phénomène.
La nudité est une problématique qui est traitée par une éducation et une morale principalement occidentale. Or nous prenons en charges non pas que des josiane mais aussi des mamadou, des chang et autres samira.... Ces autres patients ont pour certains une éducation et une morale profondément différentes.

Respectueusement,

LadyZouZ a dit…

Le respect des patients semble en effet la base. Le comble est qu'il figure en bonne place dans la charte des droits de la personne hospitalisée, mais est bafoué au quotidien.
Témoignages sur cette "maltraitance ordinaire" :
http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_915259/un-etat-des-lieux-fonde-sur-des-temoignages-d-usagers-et-de-professionnels-la-maltraitance-ordinaire-dans-les-etablissements-de-sante-etude-de-claire-compagnon-et-veronique-ghadi
Ames sensibles s'abstenir, moi ce rapport m'a fendu le coeur.
Pourvu que cela change.....

Anonyme a dit…

souvenir ....
j'ai 10 ans, une appendicite non détectée par le généraliste (pour lui c'est une "crise de foie")
après 3 jours de vomissements, ma mère finit par m'emmener aux urgences de l'hopital d'Aix en Provence, où on décide de m'opérer "à chaud", avant que ça ne tourne en péritonite
mon plus fort souvenir : je suis dans les bras d'un médecin (soignant, infirmier ?) à moitié nue, on voit mes fesses, j'ai honte
quelques années plus tôt, j'ai été abusée sexuellement par un "ami de la famille"
j'ai honte, peur, je voudrais partir en courant en tenant ma blouse
j'ai 50 ans aujourd'hui, j'ai toujours ce souvenir qui me met tellement mal à l'aise

Anonyme a dit…

Je suis tombée sur votre premier billet le matin où ma soeur a été hospitalisée. Je m'étais alors indignée avec vous, comme ça, e par mes valeur et mes convictions. Et puis j'ai fermer mon ordinateur, je l'ai rejointe à l'hopital, et j'ai vu, j'ai ressenti, j'ai compris, là, concrétement, la réalité que vous dénonciez. La violence incroyable de l'hospitalisation, l'implacabilité de banale routine de l'hopital quand votre vie est chamboulé. Dans ce service s'y ajoute le manque de communication, et des médecins, qui visiblement, seraient plus à l'aise s'ils soignaient des chaises, parce que bon, les patient, ça parle, ça pleure, ça pose des questions, et ça a une famille qui fait pareil... que des embêtements! J'ai, en tant que proche d'un patiente, senti à quel point un patient est insignifiant dans cet hopital. Il est cassé, on le répare. Point. Rien pour essayer de rendre cela plus humain et supportable. Les soignants qui rentre sans frapper ni se présenté. La perf douloureuse qui fuit qu'on ne change pas parce que pas le temps. le "ah, et au fait, on vous dit ? vous n'avez plus besoin d'être à jeun depuis hier soir", il est 11h30 le lendemain matin. Le "on va pas commencer à vous énumérer toutes les complications, parce que là, on a pas fini!" lorsqu'on demande plus d'information. Et je passe sur le fait que si ma mère et moi ne l'avion pas aider à se laver et s'habiller, ma soeur serait rester sale toute la semaine.

Au final, l'impression qu'on ne peut pas faire confiance à l'hopital, on ne peut pas compter sur eux pour prendre soin de nos proche. Là-bas, on répare ce qui dysfonctionne. Pour le reste, débrouillez-vous. Alors on a été présent, mais que font les patients qui n'ont pas de famille ?
Alors quand j'ai lu ce billet, j'ai eu envie de vous dire "MERCI". Merci de me montrer que des soignants sont conscient de cela, que certain s'en soucient. Merci de me permettre d’espérer que peut-être quelqu'un comme vous se trouvera sur la longue route médicale de ma soeur. Merci, et surtout, quelque soient les difficulté, gardez cette humanité!

Anonyme a dit…

J'ai déjà été hospitalisée plusieurs fois. Donc, votre billet fait écho, douloureusement ! Ajoutez à cette blouse qui ferme mal, le fait que je suis très grosse, et que je ne peux jamais la fermer ! Déjà contente si je peux l'enfiler. Une fois, il a fallu en déchirer les manches ! La dernière fois (il y a 15 jours) oh miracle, il y avait une petite culotte, elle aussi en intissé. Làs, làs, je n'ai pas pu l'enfiler... Et comme j'étais là en ambulatoire, dans une chambre double où l'autre patiente était accompagnée, je n'ai même pas pu aller aux toilettes... Alors, merci, merci de parler pour moi. Continuez ! ne vous laissez pas enfermer dans le moule ! Bravo pour votre courage.

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