14 juin 2012

Ces petits riens




Je râle, je râle, je sais. Et j’en oublie l’essentiel sur ce blog. Ces petites choses qui font de mon métier quelque chose d’exceptionnel. Être kiné, ce n’est pas forcément exercer le meilleur métier du monde. Parce qu’il y a un meilleur métier du monde propre à chacun.

Je ne sauve pas de vies. Quand je dis que je suis kiné, les gens ne restent pas bouche-bées, hyper-respectueux comme devant un médecin qui n’aurait pas le profil type. Non, souvent, on me tend une fesse en disant « ça me fait penser, j’ai mal, là ». C’est nettement moins glamour, je sais.

Je ne fais pas de grands miracles. Mais tous les jours, j’en fais plein, de tous petits mais plein quand même. Être kiné, ça vous change un homme. Ou une gamine en l’occurrence. Mes petites mamies ne courent pas le marathon, mais jour après jour, on avance. Un pas, deux, puis dix, vingt. Les escaliers et puis le grand jour, le retour, aussi fort en émotions que mes larmes de crocodile à 5 ans quand j’ai compris qu’E.T. rentrait chez lui.

Mon patient paraplégique ne marchera plus, même si je claque des doigts en y croyant très fort. Mais si lui et moi on y croit, il devrait pouvoir se déplacer tout seul. C’est con hein, on ne parle pas de ça dans les journaux et pourtant, pourtant, pour lui, c’est un miracle.

Le progrès ce n’est pas QUE traiter une super tumeur avec un super laser ou dégommer la cellulite à 3€/minutes. Faire sourire un patient triste, c'est progresser, beaucoup. J’ai commencé en espérant « sauver » des vies, j’aurais pu attendre longtemps. La frustration s’installe vite et un kiné frustré, ça ne fait pas beaucoup de merveilles. 

Au début, je mentais. Parce que s’effondrer après trois pas, oui Madame, ça craint, enfin c’est ce que je croyais. Pour moi, qui suis valide et gravement hypochondriaque. Et puis j’ai grandi, j’ai appris. Trois pas, pour moi ce n’est rien. Mais trois pas, à 8,7g/l d’hémoglobine, 95 ans, 72h d’alitement et une prothèse de hanche, c’est un miracle. Trois pas, c’est mieux que les deux d’hier. Moins bien que les dix de dimanche mais vous avez fait une embolie pulmonaire entre temps. Une petite hein ! 

La dernière photo de cette image se veut dégradante. Pour moi, elle ne l'est pas. Parce que je sais qu'un monsieur qui marche entre deux kinés, c'est un monsieur qui lutte. Pour faire des miracles. 

Je ne suis pas très douée en technique pure. La P1 m’a grillé un morceau de l’esprit, ma mémoire est plus sélective, quand je ne pratique pas, j’oublie. Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas faire. Je suis incapable de traiter correctement une tendinopathie, même une petite. J’ai scrupuleusement oublié l’anatomie des spinaux profond et la biomécanique de l’épaule. Je ne sais plus ça sert à quelque chose de travailler les volumes sur un patient trachéotomisé en VACI. Parfois j’ai honte et en même temps j’ai découvert autre chose, l’essentiel à mon goût. L’humain.

         Et comme Julie Andrews, quand je déprime, je repense à toutes ces petites merveilles qui font mon quotidien. Et je souris.

       Voir ce bébé téter goulûment après la séance de kiné respiratoire et le regard éperdument reconnaissant de sa maman, primipare et terriblement angoissée de n’avoir pu le nourrir « comme il faut » ces trois derniers jours.

Rencontrer Suzanne 94 ans, 100% autonome à domicile qui ne regrette pas d’avoir couru pour rattraper le chat mais qui se serait bien passé de cette « petite chute » avec fracture de cheville.

Prendre le temps de dire oui à un patient en fin de vie qui se demande « s’il ne pourrait pas avoir un petit massage si je ne suis pas trop occupé bien sûr, parce que dans le cou, ça fait un peu mal ». Le faire de bon cœur, sereinement.

Se battre avec Marjorie 32 ans pour qu’elle puisse enfin se passer du bassin, lui dire que je la comprend et de ne pas pleurer quand enfin elle y parvient.

Regarder Robert droit dans les yeux et lui dire que je ne le félicite pas juste pour lui faire plaisir, que je ne mens jamais moi monsieur et qu’après trois mois de réanimation, ces dix-huit pas que vous venez de faire sont extraordinaires.

Sentir monter une petite larme quand Gaétan, 30 ans, SEP très évoluée reçoit son tout premier fauteuil électrique, se débrouille comme un chef avec le joystick et sors respirer l’air du dehors pour la première fois depuis 6 mois.

Dire à Sandrine qu’on va aller marcher avec des chaussons en plastique parce qu’à J3 d’une prothèse totale de genou, ses escarpins à talons sont quelque peu inappropriés.

Admirer Bernard 84 ans me ressortir à l’identique un lundi matin tous les exercices montrés le vendredi précédent et à travailler dans le week-end.

Montrer à Angéline combien le couloir de l’hôpital est bien plus beau quand on s’y promène à pied qu’après trois semaines de trimballage intempestif en lit.

Voir le plaisir dans les yeux de Renée 82 ans quand je lui fais remarquer qu’elle a des jambes de jeune fille, plus douces que les miennes, la vilaine.

Chanter un vieux refrain dans le couloir et m’entendre dire combien c’est bon de voir enfin quelqu’un de bonne humeur dans cet hôpital morose.

 To be continued…



11 commentaires:

Anonyme a dit…

Psychomotricienne dans un hôpital gériatrique parisien il y a encore quelques mois , je me reconnais complément dans ce que tu dis... Mon plus grand plaisir emmener les patients marcher sur la terrasse pavée et en profiter pour contempler avec eux les nouvelles fleurs du magnolia. Entendre les soignants venus y fumer leur cigarettes leur dire : mais Mr P je ne savais pas que vous pouviez descendre jusque la ! Demain je vous descend avec nous pour la pause ;) "

euphorite a dit…

Il est parfois bon de se remémorer ces moments de bonheur simple pour pouvoir apprécier son travail pleinement qu'on soit kiné, médecin ou autre d'ailleurs. Merci à toi de nous en faire un si joli rappel.
@euphorite

Anonyme a dit…

J'achète totalement j'ai même lâche ma petite larmeparce que c'est un peu ce que je fais aussi .Je ne sauve pas de vies. Je fais des petits pas avec les patients.La passion que tu as pour ton métier fait plaisir a lire . Lebagage

Leya_MK a dit…

Il suffit de peu parfois pour que les mentalités des soignants évoluent, c'est tellement essentiel dans notre boulot.
J'espère que tu es épanouie dans ton travail, pour moi c'est grâce à tout ça que ça va!

Leya_MK a dit…

Oui tu as raison, c'est l'affaire de chaque soignant.

Leya_MK a dit…

Merci, j'ai eu beaucoup de plaisir à écrire, encore plus à lire ces réactions positives, c'est tellement le coeur du métier de soignant, je suis contente que tu partages ma vision des choses.

Babeth a dit…

Je suis émue, vraiment. Tu sauves pas des vies, tu donnes le sourire, et ça, ben c'est vachement bien!!!

Anonyme a dit…

kiné mais aussi psy , confident, clown,bref un métier polyvalent! moi j'm mon kiné!

Tyhuk a dit…

Je ne suis pas médecin, je n'appartiens pas du tout au corps médical. Les kinés, j'avais tendance à les éviter quand je faisais du sport "parce que ça allait me faire louper tel match, telle compétition"... On est très con des fois.

Plusieurs années après, j'ai commencé à avoir des problèmes dorsaux jusqu'à ne plus pouvoir rester debout plus de cinq minutes. Je me décide à voir un osthéo (la connerie initiale ayant diminuée) qui m'envoie vers une kiné.

Elle n'avait pas non plus le profil que je pouvais me faire de ce métier, elle ne m'a pas sauvé la vie... Par contre, elle l'a bien arrangée après un paquet de séance. Ce que je ne pensais pas possible.

Il n'y a pas de meilleur métier au monde, certes, mais il y a des métiers au service des autres qui sont tout de même à mettre au dessus du pavé.

C'était l'instant ma-vie.com.

Vincent ASTOC a dit…

Trop bien les photos avec commentaires! Mais je pense que mon abord kiné ostéo libéral est un peu différent, quoique complémentaire.
Bravo aux hospitaliers donc!

Marie-Ange a dit…

Ben moi, j'ai été sauvée en partie grâce au kiné de l'hôpital. Accident de moto très grave, soins intensifs, bla bla bla. Je devais avaler autant d'air qu'une micro mouche au mieux de sa forme. C'est quand-même le kiné qui m'a réappris à respirer. Qui m'a aussi sauvé mon coude (de 10%, à cause de fracture, je suis passée à 97%). Qui m'a réappris à marcher. C'est peut-être pas lui qui m'a sauvé la vie d'un point de vue médical, mais j'aurais pas pu vivre sans son travail. Et sans sa patience aussi... Alors à travers ce blog: merci à tous les kinés qui sauvent des vies! Oui oui, vous en sauvez!!! Survivre n'est pas vivre, c'est vous qui faites souvent la différence.
Bises :-)

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