Epilogue
« Mais vous vous êtes déjà vus ? »
« Non »
C’est un ami.
« Mais tu as des amis partout toi ! »
Et mes doigts butent sur le clavier. Comment mettre des mots
sur tout ça. Comment écrire le chemin d’une gamine diplômée très jeune, naïve,
utopiste, rêveuse, assoiffée d’absolu ? Comment écrire la timidité, la
peur d’exister, le refuge derrière un écran, derrière un personnage, un avatar ?
Les premiers journalistes à qui j’ai parlé m’ont appelé
Leya, Leila, Lola peut-être je ne sais plus bien. Il y en a eu des coquilles,
des écorchures, des « comme la princesse ? » et toutes les fois
où je n’ai pas osé dire que non que Leya c’était le nom d’un cochon d’inde en
fait.
9 ans. Neuf années à ne tisser des liens qu’à travers
elle ou presque.
Je rentrais du cabinet, des cabinets, de l’hôpital, épuisée d’avoir
trop socialisé, trop parlé, trop écouté, incapable de m’intéresser à d’autres
dans ce vide interminable entre « c’est quoi tes hobbies » et l’amitié
sincère et absolue que j’ai eu la chance de connaître une fois et que je
voulais vivre encore et encore. Le goût de ces liens qui se tissent et ne défont
plus malgré la distance, malgré l’absence, les silences. Le goût de cette certitude
que même au plus profond, dans les plus noirs remous, je comptais pour quelqu’un
quelque part en dehors des liens du sang ou de la compagnie forcée par des
lieux communs, les bancs de la fac, les chaises du self, les couloirs de l’hôpital.
Sur twitter il y avait ce goût d’absolu. En 140 puis en 280
caractères, nous ne connaissions pas toujours nos vrais prénoms, nos lieux d’exercices
respectifs mais on a fini par tout savoir de ce qui nous faisait vibrer les uns
les autres. Ce qui nous heurtait, ce qui nous blessait. Je ne savais pas leurs
visages mais je savais leurs peines, certaines de leurs joies et surtout ce qui
les animait eux qui m’animait moi aussi. Le goût de la science, le goût du
travail bien fait, des nœuds au cerveau, l’envie d’être meilleur.e, l’envie d’apprendre,
de défaire ce qui ne s’était pas noué de la bonne manière, l’envie d’être
juste, le même goût d’absolu.
Et de l’absolu, il y en avait partout. Des miettes, des
paillettes, c’était court mais intense, c’était court mais beaucoup, souvent et
j’ai découvert une autre manière de rencontrer des gens. Une façon d’être soi
par bribes, par éclats et la mosaïque qu’on se construisait comme ça était
infiniment plus jolie et plus dense que « c’est quoi tes hobbies ». Infiniment plus lisible aussi pour moi.
Bizarrement.
Et ma famille s’est agrandie. J’ai dit « je t’aime »
à des gens que je n’avais jamais vu ou juste quelques heures. J’ai dit « Je
t’aime Florence » et puis très vite j’ai fini par lui dire « je t’aime
grande sœur ». Et Florence m’a offert d’être la marraine officieuse de son
amour de petit garçon quand moi j’ai perdu le mien de vue. Et puis j’ai
retrouvé ma petite sœur en adoptant une grande sœur. 10 jours en 10 ans à peine.
Nos rencontres et le temps passé ensemble se comptent en heures, en jours.
Et pourtant c’est un lien total. Et absolu. Comment se contenter
de moins ?
Pendant longtemps j’ai poursuivi un idéal. J’ai couru après cette
autre, ce reflet plus brillant plus puissant que j’avais patiemment construit
et auquel ça faisait tellement du bien de croire. J’étais Marie dans le vrai
monde, celui de la solitude, celui où l’absolu me manquait tant. Sur twitter,
je m’appelais Leya et Leya j’en faisais ce que je voulais. Une autre ou moi en
mieux. Il n’y avait plus les barrières, les hobbies, socialiser sur twitter c’était
doux, fluide, apaisant. Ça n’a jamais été fatiguant. Je m’y sentais drôle,
pertinente, intéressante. On recherchait ma compagnie pour ce que j’étais, enfin
ce que je racontais, ce que j’écrivais, ce que j’avais envie de partager. Des montagnes
d’incertitudes noyées sous des flots d’évidence.
Avec la naissance du podcast, il y a 3 ans maintenant, un
petit pont est né. J’ai commencé par donner mon prénom. Mon vrai prénom. Je m’appelle
Marie. Et j’ai des choses à vous raconter. Et puis j’ai accepté, tout
doucement, d’en parler pour de vrai. Accepté que ce que j’écrivais, ce que je racontais
dans l’ombre de Leya pouvait être entendu par ceux qui ne connaissaient que
Marie. Que je ne risquais pas de les décevoir, que tout ça c’était quand même
une marque de force, d’engagement, que ces 12 années au total c’était aussi un
peu de mon travail et beaucoup de moi. Et que je n’avais pas à rougir de ça.
J’ai dit « Je t’aime » en tant que Leya et puis petit
à petit ce n’était plus Leya qui disait « je t’aime » c’était moi. C’était
moi qui disait « je ne suis pas d’accord », « ce n’est pas en
accord avec mes valeurs », c’était moi qui disait « je suis spécialisée
en », c’était moi qui a commencé à dire oui, pour une table ronde, une
conférence, un congrès. Mon nom, mon prénom, mon visage, mon sourire, mon
image. C’est moi qui ai réussi petit à petit à m’accorder de la valeur, à me
donner un prix, à me dire que certaines choses que j’avais à dire certains
pourraient payer pour l’entendre.
Le pont. Et puis la thérapie. Renforcer le pont. Se débarrasser
petit à petit de l’angoisse. S’arrêter un instant et se dire qu’avoir autant peur
de tout ce n’était pas une faiblesse, ce n’était pas normal, ça ne faisait pas
de moi quelqu’un de faible. Au contraire, c’était fort d’avoir continué malgré
ça. D’avoir trouvé des tours et des détours, en 140 caractères pour tromper la
timidité, les doutes et la peur des autres.
Là aussi twitter était là. La chimie, les béquilles, la pâte
à modeler. Là pour me montrer qu’il pouvait y avoir de la vie autour de la peur
et pas juste un brin de vie, de survie, sous une tonne de trouille. Ils étaient
là pour que j’accepte qu’on me soigne moi, qu’on m’aide à penser à moi, qu’on m’aide
à voir combien ces faiblesses sont plutôt des forces et combien Leya c’était
une poupée mignonne et sympa mais que j’avais tellement plus à vivre et à offrir,
moi.
Alors oui quand j’ai dit que j’allais rencontrer un ami je
le pensais vraiment.
Je connaissais sa voix.
Je connaissais sa douceur. Son engagement. Je connaissais son visage de
loin, vaguement, à travers quelques miniatures, quelques photos floues. Je connaissais
son amour pour ses filles, son engagement pour ses enfants, pour les enfants. Je
savais la lumière en lui et toutes ces fois où quand moi je sombrais, il
partageait un peu de son éclat pour me soutenir. Qu’aurais-je fait d’un hobbie
hein ?
Des bribes d’échange là aussi, du 140 au 280 caractères, d’un
message en 6 mois puis 50 messages en quelques heures parce que là on avait le
temps, le temps de refaire le monde. En message privé pendant toutes ces années
où j’étais incapable de le faire autour d’un verre, incapable d’avoir ces
échanges-là en vrai, de rencontrer des gens comme ça directement, sans les
écrans, sans les miettes, sans la mosaïque.
Et la petite fille timide et introvertie tout au fond s’est
tue quand je lui ai presque sauté dans les bras, quand je l’ai serré si fort. Non
je n’ai pas pu faire autrement littéralement. Rien d’autre n’aurais eu de sens.
Parce qu’il m’est précieux, infiniment
précieux parce que ça fait des années qu’on s’accompagne l’un l’autre par
messages interposés. Parce qu’on a vécu à peu de choses près les pires douleurs
au même moment, qu’il y a les étoiles, les paillettes, les bougies, les cierges
et elle et lui et ces plaies encore à vif, parce qu’il sait, que je sais, que
je ne sais pas ses hobbies mais que je sais ça et qu’il y a des bougies pour
elle et pour lui et eux dans l’Eglise Saint Nicolas d’Amsterdam, la Basilique
de Fourvière, la cathédrale de Reims. Qu’il y en a à Angers, à Edimbourg et que
je ne peux pas faire comme si je ne savais pas.
Parce que là j’écoute Little Love en boucle où le chanteur dit
qu’on est des licornes et que je chasserais tous les dragons pour toi et que je
les chasserais les dragons pour lui et pour eux, parce que les réseaux c’est le
mal mais que sur twitter se sont noués entre eux et moi des liens exceptionnels
et que ma gratitude est infinie.
Oui j’ai les yeux humides, mais c’est le pollen sûrement.
Commentaires
Ça fait chier.
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