Le pouvoir de sécher des larmes


Elle a pleuré. Ses longs cils sont humides encore, ses yeux rougis. Ses lèvres brillent, plus roses que d’habitudes exactement comme celles de Wonder Woman dans le film. Je ne lui souhaite pas d’être aussi fade que la fille de cette fable moderne qui n’avait d’intérêt que pour ravir les yeux de ces messieurs, à mon humble avis, en lieu et place de célébrer la puissance des femmes.
Celle que j’ai devant moi l’est infiniment plus. Et pourtant elle a pleuré, elle va pleurer encore.
Je suis au cabinet.  Je ne le sais pas encore, mais ce matin, sur 14, 3 patients ne viendront pas. Un est malade depuis cette nuit, un autre l’est toujours mais oubliera de me prévenir que cette fois encore il ne viendra pas, le troisième ne viendra pas, ne préviendra pas. Un quatrième arrivera avec quinze minutes de retard. Je condenserai la séance, je me forcerai à réfléchir plus vite pour boucler quelque chose de correct sans trop décaler mes horaires pour sortir haletante, réaliser que le suivant faisait partie des 3 portés-pâles. Du speed, de l’intensité, de l’échange puis le vide, l’absence de patient, se réorganiser, s’arrêter, que faire, boire un thé, faire des papiers, et puis finalement, répondre au téléphone, prendre les messages puis recommencer à soigner entre les creux, entre le temps perdu, arraché à mon lit ou aux bras aimants qui m’attendront en rentrant.
Et la dernière, elle, qui me cassera un peu le cœur en deux.
En attendant, maintenant encore, il va falloir soigner en discutant, parler du beau-temps et du reste. Surtout du reste, surtout du Levothyrox ou des vaccins, de la grippe, du rhume ou de ces médecins qui ne sont JAMAIS disponibles.
On me demande un avis qui n’est pas toujours tranché. Ce n’est pas que je ne veuille pas m’engager, c’est qu’on est plutôt pragmatique dans mon secteur, et mon avis se range souvent à une opinion médicale plutôt basée sur les preuves, très certainement glaciale mais ferme. Des notions que j’accepte comme vérité mais les dés sont pipés et beaucoup de ceux qui m’en parlent savent déjà lesquelles ils accepteront d’entendre. Ils attendent juste que j’abonde dans leur sens, et comme je suis une connasse corporatiste, je donne plutôt raison à leurs médecins et pas à leur fille/nièce/voisine/cousin/oncle…
Toutes les semaines, répéter, le procédé, ce qui s’est passé ailleurs, comment, ce qui est possiblement imputable au levothyrox, ce qui ne l’est pas, faites confiance au temps et à votre docteur, faites-vous confiance.
Mais le docteur, s’il faut les croire, n’avait pas le temps, ne prenait pas le temps. Il était pressé, il n’écoutait pas, tous ces symptômes nouveaux, toute l’ampleur de cette angoisse. Faut dire que statistiquement, si les médecins ont du recevoir à cette période tous les gens qui s’inquiétaient, par extrapolation avec le nombre de gens qui venait m’en parler à moi, je me demande encore s’ils ont eu le temps de déjeuner ou de rentrer dormir à cette période. D’ailleurs ont-ils même eu du temps pour ceux qui n’avaient pas de problème avec le lévothyrox ?
Et puis il y a eu les vacances, « ils sont tous partis, on peut mourir », et puis les certificats, « ils ne sont pas à l’heure et ils veulent faire du fric en nous faisant payer un vulgaire papier » et encore un peu de lévothyrox et puis le début de l’automne et l’arrivée du monstre hivernal, la grippe, dont personne ne veut mais dont on veut encore moins le vaccin au point d’en dégoûter ceux qu’il aidait encore sur des arguments auxquels les alternatives qu’on loue sans cesse ne résisteraient pas un instant.
Les patients que je reçois ont continué à me parler du levothyrox. J’ai peur d’avoir levé un lièvre d’ailleurs (et croyez-moi j’aurais préféré m’en passer) à base de dégénérescence neurologique ou atteinte tumorale parce que le levothyrox avait bon dos à l’époque et que « j’ai pas revu mon docteur depuis », faut dire qu’entre ça et la grippe, il est très occupé. Etonnant hein.  
Toutes les semaines, parler du rhume, répéter et entendre encore qu’il « va falloir consulter parce que là j’ai encore mal à la gorge, mais VRAIMENT et ça fait quatre jours, j’ai pas de fièvre mais j’ai bien MAL à la gorge » que « ça va tomber sur les bronches », que « moi, ça ne passe pas sans antibiotiques » et que « rendez-vous compte, pas de place aujourd’hui et demain » ou « le cabinet ferme UNE SEMAINE pour les vacances, j’ai appelé tous les autres docteurs de la ville, PERSONNE rendez-vous compte, ça fait DES jours que j’ai le nez qui coule ».
Toutes les semaines parler de la grippe, de mes raisons d’être vaccinée qui ne sont pas forcément les leurs, de ce qui me semble la seule chose à retenir : vacciné ou pas, on se protège, et malade, on ne s’approche pas des gens fragiles. Fragile et vacciné ou non, on ne laisse pas les malades entrer.
Toutes les semaines, entendre les histoires sur la SEULE fois où l’un s’est fait vacciner, c’est la seule année où il a été malade, sur l’homéopathie qui marche bien quand même tout en prenant les messages haletants des malades qui ne peuvent pas venir me voir mais qu’en plus « oh là là, ça ne va pas et je ne trouve pas de médecin, personne n’a de place aujourd’hui, rendez-vous compte, on peut mourir ».
Toutes les semaines, compter les séances annulées du matin pour le matin même, les oublis, les erreurs d’horaires, les retards, compter le délai d’attente au cabinet (3 à 6 semaines), rallonger la liste des patients qui attendent un premier rendez-vous (une cinquantaine en souffrance depuis novembre, et combien qu’on a plus ou moins sciemment omis de rappeler ?). Recompter le nombre de séances annulées, compter le nombre de patients qu’on aurait pu rappeler pour commencer à les soulager sur ces créneaux-là.
De mon petit cabinet confortable où rien n’est urgent ou presque, où personne n’a peur de mourir si je ne dis pas oui tout de suite, je pense aux généralistes d’en face qui croulent sous la demande de rendez-vous, les épidémies hivernales, les confrères qui partent à la retraite sans être remplacés, les questions qui n’en sont pas, où ils n’ont droit qu’à une seule réponse pour ne pas passer pour des incompétents (le vrai remède contre le rhume, le vrai levothyrox, le vrai risque du vaccin contre la grippe, la vraie durée de l’arrêt de travail légitime pour une angine) et au milieu, les défections qu’ils doivent avoir, en ont-ils plus, moins que nous ? Combien de temps de perdu à l’échelle d’une journée moyenne d’un généraliste pour les trop connus « pas venu, pas prévenu » ?
Combien de pression, combien de ces malsains « chantages » du soignant avec et contre lui-même, avec sa conscience, sur les limites de ses horaires, son besoin de temps libre ou juste de sommeil, l’importance et la réalité des urgences des uns et des autres, les consultations urgentes attribuées à ceux qui gueulent le plus fort quand on constate souvent combien ceux qui vont le plus mal sont ceux qui en disent le moins ?
Et moi cet après-midi, je suis avec une patiente en proie à une douleur immense, aiguë, brutale sur laquelle je ne peux rien. Une douleur nouvelle, inédite, de laquelle on ne sait rien encore et qui n’a pas de raison d’être. Je touche, je comprime un peu, j’emmaillote, je fais faire une bouillotte, je masse vaguement sans résultat. Je sais qu’il y a autre chose en jeu. Il y a les gros mots qui reviennent sans cesse, la tumeur, la chimio et ses trente-ans bientôt. Il n’y a pas de petites douleurs sous chimio. Il n’y a pas de douleurs sur lesquelles il suffit de serrer les dents et d’attendre. Ça passe rarement quand on a la chance d’avoir un cancer, jamais avec du doliprane ou presque et parfois ça veut dire quelque chose, rarement quelque chose de sympa.
Je suis avec elle et je ne sais pas quoi faire de ses larmes. On est vendredi. Son médecin ne l’a pas vue depuis longtemps, parce que les spécialistes ont pris le relai, que c’est difficile pour elles deux , le médecin comme la patiente de se déplacer. L’urgence c’est la douleur, la douleur qui lui coupe la respiration, qui la laisse gémissante, les yeux larmoyants, la douleur qui n’a pas de sens et le vendredi soir qui la rapproche inexorablement du week-end.
Et entre ses sanglots, les cris qui résonnent dans la chambre, « non, non, pas ça » quand j’ai dit que si ça ne passait pas, il faudrait aller aux urgences, les larmes qui se sont remises à couler. La peur étranglante que ce soit grave, la peur panique d’y rester à l’hôpital, quelques heures, quelques nuits ou d’y rester tout court, avant son anniversaire.
Et moi comme une idiote je suis là, assise au bord du lit, le cœur en miettes, ma main posée sur la sienne, je voudrais juste la prendre dans mes bras parce que cette détresse-là, à l’école, on ne m’a jamais dit quoi en faire et mon cœur me dit que la seule chose envisageable, parce que sa douleur fait trop mal, c’est de la serrer contre moi.
Et l’impuissance me déchire. Le médecin n’est pas joignable. La secrétaire est catégorique. Les créneaux sont pris. Tous. Elle ne fait pas de visite. Le cabinet est fermé samedi. Elle a une vie après le travail, elle ne fera pas de visite. Elle veut bien lui laisser un message mais comment lui faire écrire autant de peine ? S’il y a urgence, c’est le 15 qu’il faut composer, Madame.
Je ne crois pas que l’urgence soit vitale. Le cas est trop médical pour moi, le cancer trop gros, la chimio trop forte pour que je sois catégorique. Mais cette douleur-là, c’est une urgence, cette détresse-là, ce n’est pas humain d’y laisser quelqu’un. Je ne suis pas sûre qu’il soit nécessaire de faire les 45mn de route vers le centre qui s’occupe de sa saloperie de maladie, passer des heures sur un brancard pour commencer à soulager cette douleur. En fait, je ne suis sûre de rien, si ce n’est qu’il faut faire quelque chose.
C’est vendredi soir, son médecin qui l’a vue il y a plusieurs mois, a travaillé sans interruption, sans déjeuner peut-être, probablement. Le refus de consultation par le secrétariat est légitime, la limitation à des plages horaires raisonnables (8h-20h), à des créneaux de durée suffisante, la quasi-suppression des créneaux de visite au regard des abus, de la circulation et du stationnement difficile le sont autant.
C’est vendredi soir, chez ma patiente, si la douleur ne cède pas, elle n’aura pas le choix, entre deux maux qui la font hurler, la douleur envahissante, et la peur de la violence, la brutalité des consultations aux urgences et l’angoisse sourde, sous-jacente que si c’est SI urgent, c’est peut-être mortel.
Elle n’aura pas le choix. Parce que les médecins ne déplacent pas, parce qu’ils n’ont pas le temps. Ils ne travaillent pas moins pour autant. Ils font de leur mieux malgré tout. Ils n’ont pas la liberté que j’ai de refuser toutes les consultations sur lesquelles je me défile allègrement parce que la kiné c’est jamais vraiment urgent. Ici ils font ce qu’ils peuvent. Ils jonglent difficilement entre la pression démographique et leurs besoins, ne serait-ce que de de dormir un peu, pour ne pas faire d’erreurs qu’on ne leur pardonnerait pas, la fatigue n’étant pas considérée comme une excuse. On dit souvent qu’ils ne travaillent pas assez, peut-être, et pourtant…
Ce soir, pourtant, je me demande combien de patients n’ont pas honoré un rendez-vous pris avec le médecin de ma patiente aujourd’hui, parce que c’était vendredi et qu’ils ont oublié de prévenir. Combien de fois a-t-elle ouvert la porte sur une absence ? A-t-elle pu en profiter pour prendre son temps avec d’autres, rattraper son retard ou attendre le suivant, inutilement ?
Ce soir, je me demande combien de patients sont venus la voir pour des rhumes débutants sans signes de gravité ou pour des gastro-entérites, parce qu’ils n’ont pas pu aller travailler et que l’employeur veut un papier.
Ce soir, je me demande combien de patients ont encore eu besoin de son temps pour parler du Levothyrox et de leurs inquiétudes (légitimes, toutes les inquiétudes sont légitimes).
Ce soir, je me dis que dans ce cabinet médical, sans que le médecin ne travaille une minute de plus, si les patients pas venus avaient prévenu, s’il y en avait eu quelques-uns parmi la masse qui étaient restés chez eux avec leur rhume, si les pouvoirs publics avaient manœuvré autrement et apaisé correctement les craintes autour du Levothyrox, je me dis qu’elle aurait peut-être eu le temps finalement…
Le temps d’entendre, le temps de passer voir ma patiente, le temps de lui donner, d’être un choix. De me laisser lui dire qu’il existait une autre possibilité à la consultation aux urgences, auprès de quelqu’un qu’elle connaît et qui saura mieux que moi la rassurer ou l’aiguiller vers ce qui lui fait si peur. Ou juste commencer à faire quelque chose pour la soulager.
Ce soir, je sais que tout n’est pas aussi simple. Mais quand même. Entre ses pleurs qui résonnent encore dans mes oreilles, je me demande, si à nous tous, avec de petits efforts pour chacun, nous n’aurions pas pu faire quelque chose pour que Wonder Woman cesse de pleurer. 

Commentaires

Anonyme a dit…
Je comprends ce que vous dîtes, cependant,...
Parler, parler, parler. Ecouter, c'est mieux. Même écouter, entendre le silence.
Cela m'agace et me décoit souvent de devoir répondre au kiné (ou au coiffeur) qui veut tout savoir, même de la pluie et du beau temps.
Pour moi, un soin est encore plus utile quand on y pense, quqnd on cherche à se détendre, quand on se concentre sur ses effets ou sur le geste qu'on doit faire.
Vous ne pensez pas ?
Leya_MK a dit…
@Anonyme : Je pense que chaque patient vient chercher des choses souvent très différentes auprès de nous. Beaucoup viennent aussi combler une misère sociale, une solitude, beaucoup ne supportent pas non plus de passer 30mn avec quelqu'un sans discuter, d'autres encore n'aiment pas s'appesantir sur leurs ressentis et certains pour finir, plus on leur demande de se concentrer sur le soin et plus ils reviennent avec des dizaines de petites douleurs de partout parce qu'ils se sont trop recentrés justement.
Je crois qu'il ne faut juste pas forcer qui que ce soit. Forcer un patient qui ne le souhaite pas, à faire la conversation n'est pas pertinent. Creuser sur son ressenti vis à vis de sa douleur si.