La vieille dame et les courants d'air


Le magnolia est fané depuis longtemps. Il s’est effeuillé au gré des bourraques, ses pétales d’un blanc nacré dispersés sur le vert tendre de la pelouse. Les feuilles qui les ont remplacés ont jauni puis sont tombées aussi. Seules restent ses branches noueuses obstinément tournées vers le ciel.
La vieille dame, celle qui a épousé le très vieil homme au magnolia il y a cinquante ans maintenant a probablement dû allumer un feu dans le poêle. Je la vois bien sur le canapé crème, dos au magnolia et à la lisière de la forêt, l’échine courbée sur un de ses sempiternelles mots-croisés, un thé et quelques gâteaux. Je l’imagine bien, aussi, asise à la petite table devant le piano, du côté de la baie vitrée qui surplombe le village, cette petite table recouverte d’une couverture cousue-main sur laquelle elle joue avec de toutes petites cartes jaunies par les ans.
Elle y laissait souvent une partie de solitaire interrompue, le temps de m’ouvrir ou de me donner la carte vitale qui trônait sur le piano, juste à côté de la photo en uniforme de son époux. Cette photo où je laissais traîner mon regard, y cherchant les traces de l’homme au teint diaphane que j’avais rencontré pour la première fois devant le poêle justement.
Cet homme si maigre, si grand et si digne dans son peignoir trop large. Celui qui n’en finissait pas de partir alors que nous le croyons perdu, revenant sans cesse au coin du feu, quelqu’en soit la manière pour lire le journal chaussé de ses immenses lunettes aux verres teintés.
Cet homme devenu très vieux, que l’âge affaiblissait doucement, la fin attendant tranquillement son moment. Son époux qu’elle couvait d’un regard doux, haussant les épaules quand ça allait mal en disant que le plus important était qu’il soit bien et qu’il était mieux là qu’ailleurs. Qu’elle avait la forme, les épaules ou les reins solides, elle qui n’en n’avait jamais souffert, pour assumer ça et que c’était le moins qu’elle puisse faire pour lui.
Je la trouvais parfois dehors, les mains dans la terre, à fignoler ses parterres, pour qu’au printemps, « il soit plus agréable pour lui de sortir », s’il en était encore capable.
Elle a ému mon stagiaire aux larmes quand elle a emmené son époux d’une main douce pour le changer, lui garantir un peu de dignité, lui qui se plaignait d’être mouillé. Il a trouvé que c’était beau des gens qui s’aimaient encore, comme ça, avec tant de douceur, après si longtemps, lui qui l’avait tant souhaité, en vain, à ses parents déchirés.
17h07.
La nuit tombe sûrement dans leur salon comme elle inonde le mien, le feu crépite sûrement chez eux, à côté d’elle, son thé et ses mots croisés mais je sais que maintenant, derrière la porte aux dizaines de petits carreaux de verres, dans les couloirs et les innombrables chambres, ne vivent plus que des courants d’airs.
Malgré les enfants, nombreux, pas trop éloignés mais très occupés, les petits enfants déjà parents, tous ces gens qu’on retrouvait chaque été dans la maison familiale, tout là-haut sur les plateaux du Larzac, il n’y avait qu’elle pour s’occuper vraiment de lui. Et de tous les autres d’ailleurs. Pour faire le déjeuner dominical où des enfants angoissés, déjà vieux eux-aussi pourraient s’asseoir aux côtés de leur père, toujours au bout de la table comme s’il était immortel.  Encore un peu.
Il allait mourir, un jour, dans son lit. Avec son vieux gilet à boutons gris et son pyjama à rayures. Sous les couvertures de laine, parce que les couettes c’est trop synthétique. C’était son cadeau à elle. Le cadeau d’une vie. Elle avait passé ses 80 printemps sans soucis. Aussi noueuse certes, mais aussi solide que le magnolia.
Et puis…
Et puis, si votre cœur se serre déjà, c’est que vous avez compris.
Compris que tout ne s’est pas passé comme prévu.
Je n’ai pas les détails de la chute mais je parierais qu’elle était bête. C’est toujours bête une chute et parfois, plus c’est bête, plus c’est grave. Là, ce n’était pas si grave, mais c’était cassé quand même.
Solide comme elle était ça n’allait être que l’affaire d’une dizaine de jours, quinze tout au plus. Le temps d’opérer, de réparer, de récupérer.
Seule comme elle était avec lui, il allait falloir organiser le retour, le plus vite possible, les aides, pas pour elle, mais pour lui, pour qu’il revienne. Il était trop vieux et trop malade, est-ce que personne d’autre ne s’est proposé pour rester auprès de lui le temps qu’elle soit hospitalisée ? Est-ce qu’aucun enfant n’a pu se libérer pour poursuivre, prendre un temps le relai, pour que les mois passés par cette femme à soutenir son mari lui offrent la seule issue qui lui semblait convenable, acceptable.
Ils n’ont pas pu être ensemble. Elle a été hospitalisée en chirurgie, lui, je ne sais où. Le temps qu’elle revienne et qu’elle puisse le reprendre à la maison, le relai a été donné. Les soignants l’ont sans doute bien entourés. Je le dis haut et fort pour m’en convaincre même si j’en doute au regard du manque de personnel dans le secteur et de la peur de la fin de vie qui en amènent beaucoup trop à rester le moins longtemps possible dans certaines chambres.
Le très vieil homme était déjà très fatigué. Seul, sans elle, sont-ils allés souvent le voir, sont-ils souvent allés lui tenir la main ? Quand on vient d’une grande famille très croyante, quand quelqu’un est seul, on lui rend visite non ?
Les soignants ont-ils été assez vigilants aux vagues qui risquaient de l’emporter trop vite ? L’alimentation, l’encombrement, la déshydradation, l’infection, oserai-je dire, la tristesse ?
J’imagine la vieille dame et son sourire doux sûrement torturé maintenant, compter les jours, ce temps qu’elle sait si compté pour lui qu’elle n’a pas revu depuis que les pompiers l’ont emmenée.
Ils se sont manqués. Manqué de peu, une histoire de quelques jours je crois. A l’inverse de ces vies qui n’ont jamais démarrées parce qu’un regard tendre n’a pas été suivi, cette jolie vie à deux qu’ils avaient tant aimée s’est terminée chacun de son côté. A quelques heures, quelques jours je crois, du retour prévu, du gilet et des couvertures de laine, de la tendresse d'une épouse pour son mari, le très vieil homme s'en est allé. Dans des conditions que j'espère douces mais que je sais cruelle quand elle de son côté, croyait enfin pouvoir le retrouver. 

Le magnolia est toujours là.
Mais le vieil homme ne le verra pas.
Et moi j’imagine dans cette grande maison vide, la vieille dame et la cicatrice sur sa peau qui lui rappellera toujours ce dernier rendez-vous qu'elle a manqué.  

Commentaires

pi aut a dit…
Belle histoire - triste - mais belle que tu as réussi à nous narrer.
La fin de vie n'est jamais évidente. On espère toujours un peu de temps en plus avec la personne aimée même si ce n'est plus dans son interet. Dis toi qu'elle a fait son maximum selon ses capacités et que s'il est parti avant de la revoir c'est que peut-être cela lui aurait été encore plus difficile de la laisser.
Je reste persuadé qu'on choisit plus ou moins son moment pour partir aussi vieux et malade soit-on.
Merci pour tes lectures.
Pnoel, kine aussi