6 mai 2017

Le temps de voir


« J’aurais mieux fait de mourir » me dit-elle à notre première rencontre.

J’ai pourtant tout fait comme il faut. J’ai frappé, j’ai dit « Bonjour » avec un grand sourire plein d’entrain, comme si j’étais la meilleure chose qui lui arriverait de la journée.

Elle m’a regardé d’un œil terne. La paupière tombante, les cernes bleus sur le teint pâle et cireux. Ses sourcils pâles et clairsemés se noient derrière les taches brunes qui s’éparpillent sur la peau fripée de son visage. Ses cheveux se sont raréfiés sur son front, ils végètent à l’arrière, gras et en bazar, mais qui irait se coiffer quand il faudrait déjà ne pas mourir de ce fichu truc qui lui est arrivé ? Elle ne sourit pas. On dirait qu’elle ne sourira plus. Ses lèvres sèches sont marquées de profondes ridules où quelques gouttes de café de ce matin sont restées piégées. Ses joues sont crispées vers l’intérieur, les mâchoires serrées comme s’il était si dur, simplement, d’être là.

Mme B. aurait préféré mourir et j’aurais préféré ne pas entendre ça. C’est plus facile quand on n’entend pas. Ça évite de dire de bêtises. Que peut-on répondre à cela ?

C’était un AVC. L’invité surprise de son dernier déjeuner en famille. La fourchette qui tombe soudain, la main qui peine à la ramasser, le rire qui couine un peu et puis les regards. Les sourires qui s’éteignent en la regardant rire, elle, de sa bêtise. Les « Tu es sûre que ça va Mamie ? » qui se heurtent aux « Allez, arrête ta blague, on a compris ». Le flou soudain, les détails d’une moitié de la table qui s’estompent, ça tourne un peu, oh là, qu’est-ce qui m’arrive.

Je marmonne un « oh non, il ne faut pas dire ça » puis sans transition « je viens voir comment vous bougez et si je peux vous aider à bouger… mieux ». Quelle maladresse. Mais je suis gentille, je souris, ce n’est pas grave que d’être « un peu » maladroite, non ?

Mme B. n’est pas ravie de me voir. Pas ravie de devoir écarter sa blouse informe simplement posée sur son épaule gauche, le bras recroquevillé contre son cœur. Elle me dit qu’elle n’y arrive pas, que son bras ne bouge plus que sa jambe ne répond plus, qu’elle ne remarchera jamais.
Je dis qu’on ne saura pas tant que je n’aurai pas regardé, qu’il ne faut jamais dire jamais et qu’on va travailler ensemble pour qu’elle récupère le MAXIMUM.
Toujours leur donner de l’espoir, non ?

Son membre supérieur est raide comme un bout de bois, ses ongles striés, cassés s’enfoncent dans sa paume moite dont la peau jaunie est craquelée par endroit, une odeur rance presque fétide vient se coller à mes doigts qui essayent vainement d’ouvrir les siens 
« Vous perdez votre temps, ça ne marche pas » me dit-elle d’un air éteint » 
« Essayez avec moi, regardez vos doigts, imaginez que c’est vous qui les faites bouger, ça aide »
Ni l’entrain ni les phrases toutes faites apprises en cours ne font  de miracle. Rien ne bouge. Mme B. est bien trop lasse pour rétorquer qu’elle avait raison. Mon esprit s’en charge à sa place.

Au membre inférieur c’est un peu différent. Pas de spasticité, pas de raideur mais pas de mouvement. La commande motrice est réduite à néant ou presque. Je crois voir frémir un orteil ce dont je me réjouis haut et fort pour ne pas « mettre le patient en échec ». On m’a dit que je n’aurai pas mon diplôme si ce n’était pas écrit noir sur blanc dans mon mémoire, c’était donc vraiment, vraiment important. Non ?

Je n’ose pas tenter de la lever seule. Je n’ose pas non plus aller voir les aides-soignant(e)s pour leur demander s’ils y arrivent. Je viens d’arriver dans ce service, je connais leurs noms, leurs prénoms, tous les grades et l’âge de leurs gamins. Je sais qui est ami(e) avec qui et sur qui on peut compter ou non, tout ça parce que je l’ai entendu mais je n’ai parlé à personne. Pas encore. Elles sont trois ou quatre à rire au fond du couloir et je n’ose pas interférer. Je ne voudrais pas les « déranger ».

Faut dire, on m’a toujours dit à l’école qu’il fallait favoriser les prises en charge pluri-professionnelles mais j’ai rarement vu un kiné aller demander à un(e) aide-soignant(e) des informations au sujet de l’autonomie d’un patient. Comme si un accord tacite ne nous enjoignait à leur parler que pour leur demander d’aller changer une protection ou accompagner un patient aux toilettes pour que nous puissions faire NOTRE travail correctement. Mais pas pour parler. Pourquoi faire ? 
Les aides-soignant(e)s ne feraient pas partie du « pluri » ?
[Levée de bouclier dans 5, 4, 3, 2, 1…]

J’ai toujours de l’entrain dans la voix et je promets à Mme B. que nous essayerons de la lever. Demain. Elle ne dit rien mais ses yeux tristes, un peu humides, si fatigués me regardent avec douceur. Un genre de « vous pourrez toujours essayer » pour ne pas me vexer alors qu’elle sait pertinemment que je vais échouer. Ce que moi je ne veux toujours pas entendre.

Marcher c’est espérer. 
Et c’est la seule réponse que j’ai trouvé à son envie de mourir.

Je reviens avec une collègue le lendemain comme convenu.
Mme B. nuance ses propos : « j’ai hâte de mourir ».
Ma collègue aguerrie répond avec un grand sourire « il y a trop de monde là-haut, il va falloir attendre qu’une place se libère ».  A l’époque, j’avais trouvé ça drôle et pertinent. Pas Mme B. visiblement. Elle aussi, elle doit préférer ne pas entendre parfois.

Comme prévu, la verticalisation est un échec cuisant. Je m’accroche à son bras paralysé et puis je me rends compte de mon erreur (ne jamais tirer sur un membre supérieur neurolésé m’a-t-on appris!), j’attrape par dépit la frange de la protection qui dépasse de sa blouse informe et je la pousse en avant par le haut des fesses. Ma collègue s’arc-boute sur son bras valide et l’encourage.
« Allez Mme B. un petit effort, allez ma belle ! ».

Elle n’est pas bien belle Mme B. avec ses joues crispées, son teint cireux, la sueur qui perle sur son front, la longue trainée de café séché au coin de sa bouche, la blouse entreouverte et la protection gonflée sur les fesses à demi-découvertes.

Nous interrompons le massacre. Je remercie ma collègue.
« Allez ma belle, reposez-vous, demain vous y arriverez ».

Les échecs se succèdent de jour en jour. Mme B. se recroqueville sur le fauteuil qu’elle ne quittera plus, elle le sait mieux que nous. J’ai l’impression qu’elle essaye de disparaître dans les plis de sa blouse trop grande, parfois tâchée « de propre ». Chaque jour, l’accueil est le même. Las. Désespéré. Chaque jour, elle me dit son envie d’en finir, qu’elle ne sert plus à rien ici, en passant sa main valide aux ongles jaunes dans ses cheveux peignés à la hâte en arrière par un(e) soignant(e) pressé.

J’ai de plus en plus de mal à entrer dans la chambre. La noirceur de son cœur étouffe mon entrain. Je cesse systématiquement de chantonner quand j’arrive dans le couloir. J’ai malgré tout du mal à me remettre en question. Je ne vois pas ce que je fais MAL dans mon travail.

C’était un jour comme les autres. Je chantonnais un vieux tube idiot dans l’escalier. La porte de sa chambre était presque fermée. Seul un filet de lumière en filtrait dans le couloir aveugle. Non, pas seul, avec la lumière un bruit. Un rire. Non deux, entremêlés.

C’était le bazar dans le couloir. L’entredeux de la fin des toilettes et le début du service des repas. Ce moment où les aide-soignant(e)s s’assoient quelques minutes s’ils ont réussi le marathon du jour un peu avant que la nourriture pour les patients n’arrive. Ça parlait fort dans la salle de repos.

Ce jour-là, je n’ai pas frappé. J’ai poussé la porte tout doucement de quelques centimètres.
Mme B. était dans son fauteuil, je devinais ses jambes dans le maigre entrebaillement. En face d’elle, il y avait cette fille brune aux cheveux courts. Une aide-soignante. Celle dont le regard si sombre peut vous clouer sur place quand elle se fâche. Elle souriait.
Elle tenait un miroir devant Mme B.
Elle lui a dit « Allez-y, je vous aiderai si c’est trop difficile à une main ».
Visiblement, ça l’était alors elle a repris un objet des mains de Mme B. et l’a approché de son visage en lui disant :
« Je ne suis pas forcément douée, dites-moi si je vous fais mal mais surtout, dites-moi si c’est comme ça que vous le faisiez, chez vous ».
« Chez vous ».

L’aide-soignante avait le dos moins droit que d’habitude, moins crispé. Ses gestes étaient plus lents, cela dit je l’avais rarement vu auprès d’une patiente, beaucoup plus dans le couloir à gérer un chariot et pas QUELQU’UN. Il y avait de la tendresse dans sa façon de se pencher vers Mme B., infiniment plus que je n’en n’avais jamais vu chez moi ou chez mes collègues qui m’aidaient à la « mettre en échec ».

Elle a reposé l’objet et a pris la main valide de Mme B. toujours avec cette tendresse incroyable – c’était donc possible d’être professionnelle et tendre à la fois et c’était beau à pleurer merde, en disant joyeusement « bon, si le visage vous va, voyons voir si les ongles sont secs ».

N’y tenant plus, j’ai frappé et je suis entrée. Les deux femmes, la soignante et la soignée se sont tournées vers moi. Il y avait du plaisir, de la fierté et du défi dans le regard sombre de l’aide-soignante qui avait grignoté quelques minutes de pause pour offrir ce moment à Mme B.

Il y avait une lumière étrange sur ses joues, dans son sourire, je comprendrais plus tard que c’est la lumière de ceux qui savent pourquoi ils sont là et pourquoi ils l’aiment ce job, une lumière que je n’ai eu de cesse de rechercher depuis cette première fois où je l’ai aperçue.

Mme B. avait tourné la tête. Ses cheveux avaient été lavés et coiffés en avant cette fois, masquant leur recul qui allongeait son front trop grand et taché par le souvenir d’un trop-plein de soleil.
Disparu le teint cireux pour un teint de poupée, toujours pâle mais plus lumineux, presque brillant de netteté, les joues rosies par un peu de blush de vieux rose dont j’apercevais la boîte et le pinceau d’un autre temps – celui des rires et de la santé, sur la tablette aseptisé d’un banal service dans un banal hôpital. Ses sourcils avaient réapparu par la grâce ou plus simplement d’un coup de crayon, le même dont elle avait estompé le brun cuivré sur ses paupières.

Plus de café au coin de ses lèvres, plus de bave ou de dentifrice, au contraire, des lèvres nettes, redessinées par un bâton de rouge à lèvres Chanel (une vraie femme porte du Chanel sinon rien), de l’avant, lui aussi. Il déborde d’ailleurs d’une petite trousse cousue dans un tissu à fleurs. Une trousse qui a suivi Mme B. jusqu’ici parce que malgré l’insistance des pompiers, elle n’a pas pu partir sans son sac. Ni sa trousse de maquillage. Une trousse que personne n’avait pris le temps de sortir, jusqu’ici.

D’ailleurs, au sale la vieille blouse estampillée « malade et bon à jeter », sur sa poitrine à la peau encore brunie de soleil, un chemisier en soie jaune. Une jupe droite, de la rayonne, un tissu noir à fleurs que la main valide de Mme B. époussetait nonchalamment, ses ongles nacrés d’un rose pailleté étincelant au soleil de midi.

Mme B. avait tourné la tête. Elle m’a regardée pour la première fois, vraiment.
Et pour la première fois j’ai vu Mme B. La Mme B. qui n’était pas QU’une malade, pas QU’une hémiplégie, pas QU’une vieille dame.

Et puis Mme B. m’a souri.

J’ai souri aussi. Et j’ai compris.
Pas un instant, je n’ai vu que ce qui n’allait pas, c’est que je ne l’avais jamais regardée, elle.
Pas un instant, je n’avais vu Mme B.

Pas une seule fois, je ne me suis pas assise une seule fois à ses côtés pour savoir qui elle était, ni ce qui lui faisait si mal dans celle qu’elle pensait être maintenant. 

Je me suis promis, juré, à l’avenir, de prendre le temps de voir. Vraiment.

Quand je suis sortie, Mme B. a regardé l’Aide-Soignante et lui a dit « Merci. Je me sens vivante, enfin, moi-même grâce à vous et ça tombe bien, aujourd’hui c’est mon anniversaire ».


Merci C. Pour ce moment. Et pour tout le reste. 

5 commentaires:

annic peter a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

Je suis en train de pleurer car cette Mme B pourrait être ma mère. Vous décrivez tout a fait l ambiance d'une maison de retraite. J allais tous les jours la voir et l aider à manger car les aides soignantes n avait pas trop de temps. Merci pour tous les autres personnes âgées

GalavaBalit a dit…

J'en ai les larmes aux yeux

Anonyme a dit…

splendide,vrai, juste, émouvant.. merci beaucoup. un tel texte devrait etre diffusé parmi les soignants... au début, quand on est jeune soignant, meme si on est empathique et plein de bonne volonté, on ne saisit pas tout... anne

Petit Bourgeon a dit…

Bonjour !

Je découvre avec grand plaisir que je ne suis pas la seule rééducatrice à raconter mes petites et grandes histoires (de psychomotricienne) à l'hôpital sur le net !

Merci pour ce bel article qui montre à quel point le regard que nous portons sur notre patient est important.

Je m'en vais tout de suite mette votre blog en lien sur le mien, et me garde vos autres articles au chaud pour d'autres moments de lecture.

Petit Bourgeon.

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