4 avril 2015

Lucioles

Je suis arrivée là par hasard. Ou presque. Pour rendre fière une personne qui m’est si chère mais qui n’est plus. Je voulais aider mais je ne voulais pas brusquer. Je voulais soigner mais je ne voulais pas piquer. Je voulais guérir mais pas risquer de faire mourir.

Soignante, kinésithérapeute, pour « accompagner les autres sur les bonnes pentes ». Sans le savoir,  elle a mis les mots, qui sont, encore et toujours les moteurs de mon cœur.

Dans la vraie vie, les pentes ne sont pas toujours bonnes. Il y a toujours celles qu’on aide à gravir sans cesse, à les voir s’user sans que jamais ils n’en voient le bout.

Il y a celles sur lesquelles, inexorablement ils dégringolent. Pas à pas, lentement, ou pas. Ceux qui le voient venir et qui me crèvent le cœur, ceux qui y croient encore et qui me l’arrachent.

Personne ne m’a dit que ça ferait si mal de soigner. Sinon je ne l’aurai pas fait. Je n’ose imaginer ce que je serais devenue sans ce métier qui a donné une âme à ma vie. Parce que sur chaque pente, il y a de l'espoir pour du meilleur. 

J’aime poser mes mains et écouter, faire s’envoler sous mes doigts, un peu de leurs fardeaux. J’aime avoir mal, un peu, avec eux. Partager leurs doutes et leurs souffrances, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur moi. Partager leurs douleurs mais aussi leurs joies.

J’aime sentir vibrer mon être au long de ce tourbillon d’émotions que chacun me renvoie, à sa manière, douce ou amère, tendre et sincère ou brutale et asphyxiée.  

Intensément vivante. Humains. Ensemble.


Tous les jours, je reçois des gens en souffrance et/ou dans la demande d’un soulagement. Quel qu’il soit. Ponctuel, prévisible, rationnel, radio-diagnostiquable ou sourd, variable, illogique et invisible aux yeux des examens classiques. Souvent, les petits ruisseaux de gène cachent de grandes rivières de problèmes qui touchent à tout l’individu et son bien-être physique, social et mental. Trois piliers indispensables l’un autant que l’autre, à nous définir en bonne santé. (C’est pas moi qui le dit, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé). 

Le long de ces innombrables pentes sur lesquelles je les accompagne, bon gré, mal gré, il y a, disséminées au gré du hasard, quelques moments-pépites, infiniment beaux et précieux dont ma soif, jamais ne s’étanche.

Des instants, fugaces, où l’autre que l’on soigne, auparavant terni par la peine, s’emplit soudain d’une lumière que je ne vis que pour revoir encore.

Le sourire de la femme, enceinte jusqu’au cou, qui, un peu soulagée, enfin, a pu dormir et laisser au placard ses cernes et ses larmes.

Le soupir de celui qui tout en bas de la dernière pente, savoure la caresse de mes mains chaudes qui lui dénouent la nuque, une dernière fois.

Les petites fossettes qui renaissent au coin des lèvres de cette femme qui s’extirpe difficilement d’un long harcèlement au travail, évoqué à demi-mot lors d’une séance.

Ces petites rides qui s’effacent d’une séance à l’autre sur des fronts plissés par la douleur, sourde, lancinante, incessante qui consent enfin une trêve.

Inconsciemment, je les scrute, encore et encore, et à mesure que certains se réapproprient leur corps, leur vie et leur autonomie…, leurs visages, leurs regards se transforment. Comme un masque qui tombe et laisse entrevoir la beauté du bonheur. 

Ces sourires sincères qui reviennent sont autant de lucioles qui illuminent mes journées et mon cœur. Un leitmotiv qui n’a pas de prix. Et qui me fait quêter sans cesse, les soignants qui, dans cet allant, me ressemblent.



Moi j’ai flanché.
Je suis l’une de ces filles dont le front se ride un peu trop vite d’avoir été trop longtemps miné par l’obsession du moindre souci même ceux qui n’en sont pas. De celles qui vous sourient largement même quand rien ne va.
Surtout quand rien ne va.
Longtemps.

Et qui flanchent quand elles arrivent au bout, tout au bout, de leur santé mentale et sociale.
Avec à la clé, quand enfin, j’ai réussi à l’évoquer, la joyeuse ronde : médecin – antidépresseur – psychologue.

La psychologue vers qui mon médecin traitant m’a orientée est simplement, exactement, tout ce dont j’avais besoin. Merveilleuse. Et la semaine dernière, grâce à elle, j’ai été une luciole, sa luciole.

De soignante et spectatrice, j’ai sauté la barrière pour vivre l’un de ces instants qui donnent à mon métier tout son sens.

A mesure que les mots s’échappaient, qu’en même temps ma tête bouillonnait de conjectures en incertitudes. Certains liens se sont dénoués quand d’autres enfin prenaient du sens. J’ai senti mon regard s’éclairer, mes épaules se dégager soudain d’un fardeau qui ne me semblait pas si lourd. Avant qu’il ne s’envole à mesure que mon bien-être mental commençait à penser puis panser ses blessures. Si heureuse que j'en devenais belle

Il n’y avait soudain plus assez de place dans ma poitrine pour respirer l’air de la vie.
Naître.

Je l’ai vu vivre et puis je l’ai vécu.
Pour qu’encore, chez d’autres, des lucioles de vie s’allument. 

Soignée, soignante, vivante, pour tout ça, je continue. 

2 commentaires:

Babeth a dit…

<3 <3 <3
En vrai j'aimerais te mettre un petit mot qui t'exprimerait mon bonheur d'avoir lu ce billet, mais je ne trouve rien d'aussi beau que ce que tu as écrit alors...

Anonyme a dit…

Soigner a donné une âme à ma vie.....c'est exactement ça, pour moi aussi!!!! avec les mêmes sentiments, les mêmes doutes, les mêmes valeurs.....sauf que moi j'étais infirmière et que j'ai toujours eu horreur de piquer....conclusion: j'aurais dû être kiné!!!!!
Merci d'avoir mis ma musique en si jolis mots.

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