18 octobre 2014

Ose devenir qui tu es


Soignante.

Le billet précédent, je l’ai craché entre des torrents de larmes, le cœur broyé par les doutes et l’angoisse, il y a plusieurs mois de ça. Tout y est vrai. Mon image ici, si belle soit-elle, n’était qu’une illusion soigneusement entretenue. Un espèce d’idéal que je n’avais plus aucune force ou envie d’atteindre. Et puis j’ai revu des copains. Des bisounours qui font la même médecine que celle qui vibre dans mon cœur. Celle que je désespère d’exercer mieux. Ne me demandez pas pourquoi, comment mais j’ai commencer à faire le ménage dans la soignante qui grandit doucement en moi. J’ai repris le dessus. Bon j’ai pris des médicaments aussi mais chut. Et j’ai recommencé à avancer. J’ai aimé ça. Et le dernier sujet du Mededfr  m’a donné envie de vous le raconter. Avec le billet d’avant ici en italique et ma nouvelle réalité.

Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Je ne sais pas si j’ai la classe. Mais maintenant je dis non. Que le planning est plein et que ça va dégrader ma capacité de suivi. Que changer de kiné tous les jours c’est pas l’idéal. Je dis aussi que je ne sais pas. Dès le début. Que si ça traîne, ça sera peut-être parce que le patient est chiant je n’ai pas choisi la bonne stratégie et que j’orienterai vers un second avis. Que j’attends d’eux qu’ils me disent s’ils ne sont pas satisfait. Ils ne me le disent pas. Mais je me sens plus légère de leur proposer. Je me sens vraie.

Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.

Oui bon, chaque chose en son temps hein :D Et j’aime pas le sport d’abord.

Elle sait beaucoup de choses Marion.

Moi aussi. Même que je suis en train de soigner une entorse cuboïde-cinquième méta, même pas que je savais que ça existait. Et ça marche.

Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ». Ces kinés dont JE fais partie.

« Et du coup, ça a changé quoi dans ta pratique ? ». Je lui dis doucement. Je n’ai plus cette pointe de jalousie, de frustration qui me vrille la poitrine. Plus cette sensation de nullité qui douche mes maigres efforts. Juste de la curiosité.

Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».

C’est vrai. Mais juste partiellement finalement. J’ai appris plein de conneries mais j’ai aussi rencontré plein de gens chouettes ou moins chouettes. Des gens qui m’ont enrichi, d’autres qui ont précisé combien leur voie n’était pas la mienne. Ma voie que je trace, pas à pas. Mes pas, ma voie.

Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

C’est mon choix. Et ce n’est pas pour le ménage ou la lessive. C’est pour moi. Pour mon équilibre. Parce que je ne suis pas wonder-woman. Et que maintenant j’arrive à leur dire, quoiqu’ils en pensent. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de faire autre chose entre deux. De laisser mon esprit s’aérer. Pour les soigner eux, j’ai besoin de me soigner moi. De me protéger de la noyade.
Et 35h sur trois jours, c’est bien assez.
Et j’aime bien l’amour est dans le pré.
  
J’ai plein de patients intéressants.

J’oublie toujours la moitié de ce qu’ils me disent mais je les adore, ces gens me fascinent. Ils ont tellement de choses à raconter. Quand je pense à eux, dans l’ensemble, c’est avec respect, envie de bien faire, envie de faire du bien. Avec mon coeur. Simplement.

Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé. Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien.

Je mets toujours les radios à l’envers. Et je m’en fous. Je rigole toute seule en disant au patient que ça commence mal et qu’il devrait avoir peur. Je n’ai toujours aucune méthode, je ne sais toujours pas vraiment par où commencer. Mais je regarde. Je m’éclipse de ma séance quand #BossChéri analyse des radios, juste pour l’écouter et apprendre. Lui il lit le compte-rendu APRES. GUEDIN VA ! Bah hier j’ai essayé. Et j’ai eu tout bon. Et je… *ceci était un orgasme*.
Et en plus je fais rire les patients. Je… *Double*.
                       
30 minutes c’est parfois tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.

C’est toujours aussi court. Mais j’annonce la couleur. « Aujourd’hui, on fait le point. Je ne vous soignerai pas je vais juste chercher à comprendre, je vous ai bloqué un créneau demain pour le soin à proprement parler, j’espère qu’il vous ira ». Je suis droite dans mes baskets. Ça me semble juste et légitime. La nécessité préalable d’un bon soin. S’ils ne le comprennent pas, tant pis. Moi je déborde d’assurance et je me sens foutrement sexy. Rien à voir, je sais.

Pour les bilans, j’ai acheté un ordinateur rien qu’à moi. J’ouvre une page word toute neuve et mes doigts filent sur le clavier. Ça va plus vite, ça ne fait pas de pâté et je peux ranger après dans l’ordre qui me va. Je peux noter des trucs en gros et en rouge, ce que je n’ai pas regardé la première fois et qu’il faudra tester la fois suivante. Je peux noter tous ces détails qui n’intéressent que moi, qui ne semblent importants qu’à moi et que je ne veux pas oublier cette fois. Enfin.

Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche. J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 

Maintenant j’ai mes cours de P1 sur l’ordinateur, tous mes schémas d’anatomie. Je les regarde et je les partage. J’élabore des hypothèses en même temps que je leur montre de quoi je parle. Je crois qu’ils aiment ça en fait. Leur regard change. Certains me disent que c’est bien parce qu’ici on explique bien. Ça me fait sourire parce que justement je ne fais plus rien pour. Pas d’artifice, pas de façade. Juste dire tout haut ce que je pense tout bas. Réfléchir avec eux.

Je ne sais plus comment apprendre.

Finalement, je crois que si.

« J’ai besoin de savoir ce que vous avez ressenti, comment vous avez vécu la séance et la suite. En fonction, je modulerai le contenu de la séance. Et on va tâtonner ensemble jusqu’à trouver comment vous faire avancer au mieux. »

J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.

Maintenant, avec mon ordinateur de poche, je note tout. Les évolutions depuis la séance précédentes, les nouveaux éléments, le ressenti du patient et ce que je choisi de faire en fonction de ce qu’il me confie. Et ça ressemble à ça :

« Suite aux ondes de choc, douleur de novo 72hrs dans la zone de frappe masquant la douleur habituelle. Douleur habituelle qui réapparaît à un niveau d’intensité moindre avec augmentation des possibilités fonctionnelles.
ð      Poursuite ODC 2Bar 2000 coups (contre 1500.) Evaluer si phénomène d’habituation et balance bénéfice-risque rapport à la douleur de novo.
ð      Mobilisation vers gain d’amplitude (RE 40° ce jour)
ð      Travail des abaisseurs
ð      Massage paume de main (nodules sur le trajet tendineux, dupuytren ? qui semblent améliorés par le massage) »

Ça ne vous parle pas peut-être pas mais je ne m’en lasse pas. Parce que c’est ça pour moi, faire du bon boulot. C’est moi qui l’ai fait bordel. Oui j’y crois toujours pas vraiment. Et là, c’est pas juste un bonbon mauvais enrobé dans un joli papier. Ce qui est noté, je l’ai fait. Les questions, je me les suis posées. La réflexion, je l’ai vécue, pas juste racontée. J’oublie toujours. Mais à chaque séance, je peux relire le contenu de celle d’avant et déduire en fonction des résultats comment adapter et corriger ma stratégie de soin. Ce que je fais aujourd’hui avec eux, je sais pourquoi. Dans quel but et ce que j’en attends. Ou pas.

J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je le fais toujours. Le plus possible. J’essaye de réfléchir. D’emmagasiner. Et j’ai arrêté merci les médicaments ? de me prendre pour une sous-merde. Je suis une collègue on a le même diplôme, juste l’expérience et les domaines de prédilection qui varient. C’est tout.

Quand un patient vient d’un autre cabinet, dans mon bilan, je lui demande ce qu’il y faisait. Pas pour critiquer quoique grrrrr, mais aussi pour savoir ce qui leur a déjà fait du bien ou pas. Je me nourris de l’expérience de mes collègues proches ou lointains comme de celles de mes patients. Je me sens grandir. Simplement.

Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.

Si justement. C’est un beau métier. Et je ne fais que commencer. 

Avant, il y avait un mur d’illusion. Une jolie image collée sur un je-ne-sais-quoi de professionnelle pas aboutie, terne et une petite fille qui se cherchait encore. Depuis le weekend avec les copains, le retour des sourires, l’ordinateur, Charlie j’ai de moins en moins besoin d’une image. Parce qu’il n’y a plus de façade. Je deviens celle que je voulais être. J’ai encore tellement de choses à apprendre. Même si la route est longue, je sais où je vais. J’ai confiance. Je n’ai plus peur. Je fais de mon mieux. Et ça va payer. 

Ose devenir qui tu es.
Je deviens qui je suis.
Soignante.

Si vous saviez comme c’est chouette...

Merci <3

10 commentaires:

Maaskin a dit…

J'espère tellement arriver à suivre un cheminement similaire (sans les médocs si possible ?)
J'ai affreusement peur de la (re)prise.

Leya_MK a dit…

@Maaskin Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas comment c'est venu mais je crois que c'est en nous. et si tu es arrivée ici, si tu es arrivée sur twitter ce n'est pas pour rien, il y a quelque chose qui t'y a mené. Tu y arriveras. Et sinon hugs et bisous en dm. A quand la reprise ?

Maaskin a dit…

A priori au Printemps mais étant donnée la situation pro de l'homme, je sais même pas où on sera dans 3 mois... Si ça se trouve la première chose que j'aurai à apprendre c'est à dire "Hallo, ich bin das physiotherapeut". (Au hasard). Ça me faciliterait pas la tâche, mais bon, ça serait toujours enrichissant.

herminesed a dit…

C'est beau ce que tu écris, encore plus parce que j'ai tout juste lu l'autre article, avant celui-ci. Et c'est beau parce qu'on sent l'échange entre soignant et soignés. Tu es super chouette, tu le savais ?

Vincent L OSTEO a dit…

Tu es trop perfectionniste Leya! Je pense que tu devrais conduire ta carrière comme on conduit un vélo: en regardant la route et non pas le guidon, ce n'est pas péjoratif, c'est juste que j'ai 30 ans de carrière derrière moi!

Anonyme a dit…

et si l'objectif, c'etait juste de faire de son mieux?

Anonyme a dit…

Salut, j'ai lu ton " billet précédent", et je me suis sentie moins seule.
Kiné depuis 2012, j'ai ressenti ce que tu y décrivais dès le début. Comme si j'étais incapable de retenir quoi que ce soit de ce que j'avais appris à l'école, pourtant j'étais major de promo (si si véridique), et qu'en plus ce que j'avais appris n'avait rien a voir avec ce qui m'attendais dans ce boulot. Je lis des articles dans KS que j'oublie instantanément.
Au bout de trois mois j'étais au fond du gouffre, je me sentais imposteur, fausse, nulle etc.
C'est toujours le cas mais j'ai trouvé la solution pour sauver ma peau et ma santé mentale, je suis remplaçante. Le moins longtemps possible, et je demande des transmission détaillées des traitements que je reproduit en arrangeant à ma sauce pour faire illusion. C'est la panique quand un nouveau patient arrive, j'ai hâte que le rempla se termine, pour ne pas avoir le temps de voir le résultat ( bon ou mauvais) de mon boulot. Une fuite perpetuelle..
Je travail beaucoup sur moi, mais au lieu de devenir une meilleure kiné j'ai juste réussit à accepter ma médiocrité. combien de temps vais-je pouvoir continuer ainsi? Je ne me vois rien faire d'autre de ma vie, j'aime prendre soin des gens, les toucher, l'anatomie .. Je suis desespérée
Merci en tout cas de partager ton experience, ça me donne un peu d'espoir. Si t'as un conseil je suis preneuse...
Et pardon pour le pavé

Leya_MK a dit…

Oh c'est un bien joli témoignage quoique bien triste également.
Et un virage à 180° vers l'hospitalier ?
J'ai burn-outé mon premier poste en libéral et je me suis réfugiée à l'hôpital où je m'y suis sentie plus confortable. Les prises en charge sont moins complexes parce que plus globales... Et assez répétitives finalement.
Cet amour de l'autre fait des miracles à l'hôpital :)
Bon courage.
Si tu es sensible à ce billet, tu y arriveras, quelque soit le moyen

Anonyme a dit…

Bonjour Leya,
Merci d'avoir pris le temps de me répondre :-)
J'avais réfléchit déjà à l'option de l'hospitalier j'ai juste encore peur d'être observée par mes collègues et de ne pas être à la hauteur (vieux souvenir de stage). Mais ta réponse me pousse à y penser de nouveau. Je ne dois pas laisser mes peurs me guider.
Bon weekend à toi en tout cas! Et merci encore

Leya_MK a dit…

Dans le petit hôpital où j'étais, chacun son service, personne pour te regarder ;) Et dans un hôpital où tout le monde est en planque depuis des années et se repose sur ses maigres lauriers, je passais pour une reine ;)
Assurer une garde où 80% des patients te disent que t'es mieux que "l'autre" c'est tout bénef pour l'égo.
Bon courage !
Et n'hésite pas leyaPOINTmk@gmailPOINTcom si tu as encore besoin d'un coup de pied aux fesses.

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