1 octobre 2014

Bref, je me suis faite draguer par...

C’était une visite à domicile.

Quartier tranquille, désert à cette heure de la journée qui oscille entre la tardive matinée et le paresseux début d’après-midi.

J’attache mes cheveux et sonne au portillon avant d’ôter mes lunettes de soleil.

« Aaaaaaah comme je suis contente de vous voir, comment allez vous ? »
Le ton est ampoulé, les accents chaloupés, autant que la démarche de Mme T qui se remet paisiblement d’une fracture de cheville compliquée.

Elle m’accueille avec un grand sourire. Elle arbore une longue jupe fendue, des yeux façon smoky, recouverts de fard à paupières noir fumé. A 72 ans, le contraste est surprenant. Elle papillonne en vraie maîtresse de maison dans son intérieur cossu. Quelques jurons tranchent parfois dans son langage soutenu « niqué la cheville, pardonnez moi l’honteuse expression ».

Je lui raconte ma formation. Elle s’extasie devant mon récit enthousiaste. Je sais qu’elle apprécie ma façon de travailler autant que ma façon d’être, ma façon de rassurer, d’être présente quand j’interviens auprès de gens isolés.

Elle me confie avoir eu mal après la séance avec mon collègue – nous la voyons à plusieurs, et me montre l’exercice en question. Encore un que je ne connaissais pas, que je trouve génial et que je ne manquerais pas de réutiliser. J’étouffe une bouffée de « t’es qu’une kiné de merde », rassure la patiente sur l’intérêt de l’exercice et lui propose d’équilibrer la séance autrement pour limiter les effets secondaires.

Elle me regarde avec les yeux pétillants et un sourire tendre.

Bon ça va hein cocotte, je t’ai juste proposé d’en faire un peu moins pour arrêter que tu râles, ne me regarde pas comme si j’étais la résurrection d’une déesse grecque. 

Je détourne les yeux. Je cherche toujours les honneurs mais j’ai toujours envie de fuir quand ils arrivent enfin. Et puis là, c’est trop facile. Elle n’attendait que ça. Un sourire, quelques mots gentils, un petit massage du mollet et elle était déjà conquise par mes prétendues compétences. Trop facile de masquer le vide derrière.

Je pose mes mains sur sa cheville et commence à la mobiliser doucement.
Une collègue m’a appris une nouvelle technique de bilan que j’ai envie d’utiliser. Mes doigts se délient. Je palpe les reliefs osseux de la cheville, je tente de percevoir les petits mouvements de glissement entre les os, le long des tissus qui bordent la cicatrice…

J’attaque le mollet. Masser pour détendre, je sais faire. Identifier les différents muscles, leurs éventuelles contractures, les tensions dans les faisceaux tendineux, ça, je sais moins faire. Alors je cherche un peu. Je prends mon temps.

« Hmmmmm »
Madame T gémis. Je m’excuse.
« Aaaaaaah. Ouuuuuh. Oui, hummmm, c’est lààààààà »
Je m’excuse encore. Je change de muscle.
« Oh, oh, oh, aaaaaaaah », fait-elle avant de finir sur un long soupir alangui. 

Je suis dans un salon cossu, auprès d’une femme allongée sur son canapé, les mains sur son mollet et cette femme crie, à s’y méprendre, comme une femme qui jouit. Et qui jouit bien.

TOUT VA BIEN.

PUTAIN !!!

Je. Je. Je.

C’est normal de crier quand on a mal comme une bonne actrice de porno ? A 72 ans ??

Merde.

Je me sens sale. Je me sens déplacée. J’ai envie de partir en courant. J’ai l’impression d’être en train de tromper ma moitié rien qu’avec mes oreilles. Ma conception de la fidélité exclue totalement que je puisse me trouver seule à moins d’un mètre d’une autre personne, manifestement en train de jouir.

OUI JE SAIS C’EST PAS VRAIMENT CA MAIS A L’OREILLE C’EST PAREIL !!

Merde.

Je n’ai rien dit. Ça l’aurait fait vous pensez un truc du genre « on vous a déjà dit que quand vous avez mal, vous simulez très bien un orgasme féminin ? » ? A 72 ans ?

Je lui ai dit que ce n’était pas moi la semaine prochaine. Elle a fait une moue attristée. M’a raccompagnée avec un sourire tendre et déçue.
M’a saluée par un délicat « ce fut un plaisir… ».

-_-

Bref, je me suis fait draguer par …
Une vieille cougar.

Ou pas.

Mais je me sens quand même sale.

Et je ne sais pas ou me mettre.

1 commentaire:

Vincent L OSTEO a dit…

Bravo Leya, tu as de la plume! Quand à cette expérience, on dira que c'est un peu le risque du métier, on cumule le risque d'une certaine proximité avec le risque du toucher tactile, cela nous expose un peu plus que d'autres...

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