22 août 2012

De l'importance du chiffre



A une autre époque, l’Homme ne savait pas compter. Ou plus ou moins jusqu’à trois. Toi, moi et l’autre. L’année de naissance, l’année de la marche, l’année du sevrage*. Depuis, on a sacrément évolué.

L’Homme a découvert/crée/inventé les chiffres, puis les nombres.
Il a chiffré les secondes, les heures et les années. Ses années.
Depuis, on a un peu dérivé mais ce n’est pas le sujet.

Alors maintenant, on compte.
Et c’est devenu un élément clé de notre identité. Sur les étiquettes, sur les fiches de transmission, en première ligne des comptes-rendus... A l’hôpital, les patients se définissent par un nom, un genre, un âge et une pathologie. Comme un tableau vivant, que quelques esquisses de trait suffiraient à compléter. 
Un tableau d’un patient.
Cela suffit-il pour autant à deviner vraiment qui il est ?
Cela suffit-il à entre-apercevoir l’individu derrière le malade ?

Depuis quelques mois, j’ai l’impression qu’il y a un problème dans l’affaire.

Etienne a 88 ans et un cancer pulmonaire multi-métastasé de découverte quasi-fortuite. Annoncé. Lui et sa famille sont dévastés. Ce banal essoufflement à l’effort, ils croyaient que c’était la vieillerie. En réalité, c’est la fin qui frappe à la porte. Etienne est en pleine possession de ses moyens. Un homme jusqu’à présent dans la force de l’âge, moins vingt ans. Qui aime tendrement son épouse, ses enfants, ses petits-enfants. Autonome, hyper-actif, plus sportif et endurant que moi.

Avant d’avoir un cancer, Etienne a 88 ans. Et à 88 ans, un méchant cancer comme celui-là, on n’y touche pas. Etienne, en moins d’un mois va mourir à l’hôpital. Le cœur dans la gorge à cause de cette chienne de vie qui lui pourrira un départ qu’il espérait doux. Un départ dans la douleur et sous les yeux de sa chère épouse, compagne de 60 ans d’instants à deux.

Et Etienne n’accepte pas. A l’hôpital, on trouve ça moche son histoire.
C’est moche mais bon, il a 88 ans. Alors ça va. Enfin c’est moins pire. Enfin…
J’ai mal à mon cœur.

Le cancer d’Etienne est-il moins méchant parce qu’il a déjà 88 ans ?
Être un vieux très vieux l’aidera-t-il à accepter que les médecins ont décidé de ne pas le soigner son cancer ? Acceptera-t-il cet avis qu’au jeu du bénéfice/risque, il y a plus de risques à tenter quelque chose pour sauver l’homme de 88 ans de l’étiquette ? Ce même homme qui pourtant donne l’impression à tous et à lui-même, surtout à lui-même de n’avoir pas dépassé les 70 ans. Est-ce un lot de consolation de savoir que d’autres n’ont pas eu la chance de vivre aussi longtemps ? Se sentira-t-il mieux, lui, pour autant ?

Et que dire de Suzanne, doit-elle s’accrocher, elle que la vie a vilainement amochée ? Grabataire à 70 ans, en rupture de tous ses loisirs, elle qui n’a plus de famille, qui ne voit plus personne. Elle, devant qui on fuit le regard quand elle évoque son envie de mourir. Parce qu’à 70 ans « seulement », elle se sent plus vieille qu’une bicentenaire.

Et si quelqu’un là-haut, dans son bureau du sommet de la pyramide, a décidé que 70 ans, c’était jeune, doit-elle pour autant accepter les remontrances des soignants choqués par sa tentative de suicide sur son lit d’hôpital. Doit-on se sentir fiers de l’avoir « récupérée », elle qui avait le sourire en se croyant partir enfin ?

Quand est-ce qu’on devient vieux ? Quand est-ce qu’on n’est plus jeune ? Jusqu’à quel âge la vie vaut-elle d’être vécue ? Est-ce qu’on peut vraiment juger de ça avec des chiffres ?

Hier, un monsieur de 90 ans s’est excusé d’avoir encore de l’humour en riant. Et d’être encore un incorrigible gourmand. Et il est sacrément bien conservé.
Y a forcément un lien de cause à effets. Niveau de preuve moi-même.
Conflits d’intérêts : Les macarons du deuxième tiroir de sa table de nuit.

Y en aurai des tas, des façons de compter son âge. 
Suffit de choisir celui qui nous va.
Le corps, la tête, les souvenirs, la joie, l’allant, la tristesse, les amis, les amours, les fous-rires, la passion, la gourmandise, les siestes crapuleuses, le charme, la drague, la retenue…

On pourrait avoir le droit d’être vieux à 20 ans, jeune à 80.
Éviter la déprime des quarantenaires qui voient la bouteille de vie à moitié vide.

Une personne, c’est plein de choses, ça prend plein de place à décrire, beaucoup ne tiendraient pas sur une feuille A4. Qu’être vieux ou jeune, parfois ça ne puisse tenir qu’à un ou deux chiffres, c’est triste.

Et si on bousculait les codes ?
Et si on arrêtait un peu de compter avec des chiffres ?

  
*Jean Mc Auel, Les enfants de la Terre.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Votre article "dignité mes fesses" cité dans RUE 89;
Qui plus est dans un article écrit par un medecin (C'est flagrant puisque votre post est précedé de l'adjectif "simple" lol)

félicitations pour votre blog et vos prises de positions

jérôme kiné

Anonyme a dit…

VOICI LE LIEN

http://www.rue89.com/2012/09/06/sur-twitter-la-fronde-de-medecins-20-contre-les-deserts-medicaux-235107

Jérôme

Babeth a dit…

Ne pas soigner un "vieux", je croyais que c'était dépassé comme état d'esprit, et je suis attristée d'apprendre qu'en 2012 on en est encore là. Tu as raison, il y a des vieux jeunes et des jeunes vieux, des vieillards en forme et des jeunes fatigués...
Très beau billet, comme à chaque fois. Merci.

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