11 juillet 2012

Ah ouais, t'es kiné toi ?


J’avoue.

Quand j’ai choisi de faire ce métier dont je ne connaissais que peu de choses, ce n’était pas uniquement pour de bonnes raisons.

D’abord, il y avait ce beau gosse que j’avais réussi à coincer, inexplicablement, dans mes filets d’adolescente intello, ni belle, ni rebelle, acnéique et aux dents de travers. Tellement sexy qu’il était impensable que je puisse me le garder juste pour moi. Moi et mon boulet de pas-confiance de quatre tonnes suspendu à mes chevilles.
Mais si j’apprenais à masser comme une déesse, peut-être que…

Dans les réunions de famille, ras-le-bol de faire semblant de m’extasier sur le cousin du cousin, ingénieur qui vient de s’acheter une voiture. C’est quoi un ingénieur d’abord ? Moi, je voulais avoir la classe. La vraie. Poser mes mains de fée et guérir, prévenir ou rassurer, même le dimanche après trois verres de champagne. Soulager le tour de rein de Tatie Danielle, apprendre à une cousine à moucher son gosse pour qu’il dorme bien. La classe quoi.

Finalement, les choses se sont avérées bien plus complexes.

Le beau gosse est resté dans mes filets. Bizarrement. Et il s’accroche. Même si j’enfile rarement mon costume de masseuse. Parce qu’après avoir massé toute la journée en libéral, c’est moi qui ai les muscles noués. Et qu’à l’hôpital, à force de tirer à bout de bras des gens fatigués ou pas motivés, mon dos souffre. Et puis, zut, lui bosse dans un bureau, c’est moi et mes petits bras de poulette qui faisons un métier physique. Du coup, je joue les cobayes pour que Monsieur et ses mains de fée rattrapent leur retard question massage.
Oui, j’ai honte. Au moins un petit peu.

Question classe, c’est mitigé.
Les gens sont souvent surpris de savoir que je suis kiné. Fille, maigrichonne, pas bien grande et pas très sociable, on ne peut pas dire que je colle au profil. Hypochondriaque en plus. La loose.
Ça j’aime.

Mais mon potentiel classe s’effondre à la seconde suivante.
« Ah, t’es kiné, tiens, j’ai mal au dos/à la fesse/au gros orteil, tu peux pas faire quelque chose pour moi ». Suivi d’un bon gros rire gras et d’un regard de connivence entre mecs relou. Des coursiers par exemple. Au pif hein !
Et là, ça craint en fait.
Du coup, je fuis.
Et je n’ai plus la classe.

En famille, on me sollicite souvent, très souvent.
Et c’est la merde. Mais j’ai la classe. Enfin j’essaie.
Ma mère au téléphone : « J’ai mal sur le dessous du pied après le sport, oui là aaaaaieeee » [Mon père qui se charge de l’examen palpatoire] « Et ça a commencé quand ? » « Euh, là ! » Help.

Mon père, à d’autres devant moi : « J’ai financé les études de ma fille et elle ne veut même pas s’occuper de mon dos, c’est ingrat les enfants ». L’ingrate que je suis a essayé une ou deux fois. L’horreur totale. Il a le syndrome MGEN. Je n’ai pas le droit à trois minutes de silence. Il a déjà tout réfléchi, tout diagnostiqué, « plus haut, plus bas, plus profond », « c’est pas exactement cette zone là » et « c’est bon, ça ira, merci » avec un petit cinglant « ah ça m’a réveillé un peu ce que tu m’as fait, j’ai mal là » le lendemain. Ou le summum, le sérenissime « tu te rappelles, y a deux ans, en vacances, sur la plage, tu avais travaillé un peu mon épaule, ça m’avait bien soulagé, tu ne veux pas refaire pareil ? » Help. 

Il y a ma grand-mère qui me colle le nez sur le genou tout cagneux de mon grand-père qui a mal depuis qu’il a passé une après-midi à genoux dans la terre à jardiner. Ma tante qui a emmené son vaccin au repas de famille et me demande si je peux pas lui faire son intra-musculaire dans la fesse. « Tu bosses dans le médical non ? ». Help.

Finalement, avoir la classe en famille c’est lourd à porter.
Ils ne pourraient pas avoir besoin de moi pour des trucs où je suis douée? Ça tombe toujours sur des domaines où je suis nulle. Mais franchement nulle. Évidemment. Le dos. Du coup, je me renferme comme une coquille, je dis qu’il faut amputer comme Biche me l’a conseillé et je suis de moins en moins sollicitée.

Pas si classe en fait.

J’ai envie d’étrangler le brancardier qui se plie en deux en se tenant les lombaires et en gémissant quand il passe à côté de moi, trop souvent ces derniers temps et qui se marre bien.

J’ai envie de taper le chef de service qui me teste en réclamant des papouilles sur les épaules.

Et je suis dégoûtée car je n’ai même pas eu de réduction chez le boulanger après l’avoir écouté – l’air très concentré – me raconter ses problèmes de dos.

Tant pis pour la classe.

Être reconnue au boulot pour mon investissement me suffira.


8 commentaires:

zut a dit…

Souvent mieux vaut parler du temps que de donner la nature de son métier.
Je suis électricien et donc forcément sollicités par des "amis d'amis", juste pour prendre un verre...
Alors j'ai trouvé la parade : mes fusibles et mes prises de courant sont d'un modèle industriel donc monstrueux et ma trousse à outil est restée au boulot.
Ca marche bien et je suis moins invité...
Et comme je bois pas, ça m'arrange.

zigmund berthold a dit…

je vis le mm genre de calvaire comme oph médical
je retiens l'idée de répondre "faut énucléer" si on m'embête
faudrait faire un post sur le sd MGEN mais c'est un coup à se faire pourir son blog :-)

zut a dit…

A un généraliste j'ai conseillé de dire qu'il était légiste.
Il paraît que ça refroidit pas mal les sollicitations.

Leya_MK a dit…

J'adore le "faut énucléer".
Rho, pourquoi pourrir ? Le syndrôme MGEN ne concerne pas QUE des profs ;) Faut juste ménager les sensibilités !

Leya_MK a dit…

Ah oui, ça m'étonne pas.
Je devrais peut-être dire que je suis spécialisée dans la rééducation de l'incontinence anale. ça en ferait taire pas mal probablement.

Anonyme a dit…

"Être reconnue au boulot pour mon investissement me suffira." => suis le conjoint de kiné qui travaille dans un bureau (un autre !), et il semble que ça soit pas si simple, être reconnu au boulot pour son investissement. Oubien ?

maitrot a dit…

Pour le syndrome MGEN, j'ai suivi une formation pour le 15, puisque desormais ce sont des generalistes qui viennent repondre en plus de leur boulot habituel...
En fin de formation on nous donnait une liste de patients "à risque" de faire n'importe quoi...on y retrouvait les alcoolo, les toxico, les handicaps mentaux de toutes sortes et...les profs de l'education nationale...
Perso j'avais trouvé ça tres bon et tres juste aux vues de mon experience...

Anonyme a dit…

Bonjour! je voudrai devenir kiné et je suis plutôt petite et menue, et moi aussi les gens sont plutôt étonnés lorsque je leur dit que je souhaite faire ce métier. Pensez vous que ce soit un réel désavantage que je ne sois pas très imposante?

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