11 avril 2012

Trop bonne, trop conne


Aristide a 80 ans bien cognés et comme beaucoup de mes vieux patients à domicile, c’est un miraculé. Il a failli mourir 10 fois sur une seule table d’opération mais il s’accroche, une vraie bernique. Aristide est en forme à 15 jours d’une opération à cœur ouvert. Il marche comme s’il s’était enfilé deux bonnes pintes avant midi, mais il pète le feu.

Je viens chez lui pour corriger un trouble de marche neurologique bénin suite à une erreur au décours d’un banal examen de contrôle.
J’essaie, tout du moins, Dieu m’a donné 25 séances.
Après 9 séances, Aristide va mieux. Assez pour voler de ses propres ailes et finir de se rééduquer tout seul. Aller chercher le pain tous les jours, lui fera le plus grand bien et c’est meilleur, à effets égaux, pour les dépenses de la sécurité sociale.
Et puis, entre nous, je commence à m’ennuyer, et ça veut dire qu’on est arrivé au bout. Essayer de trouver des exercices pour meubler 20 à 30 minutes de séance en étant persuadée que c’est maintenant inutile, c’est hyper dur et franchement emmerdant.
Halte au faux-culs Power « Y a encore quelques progrès à faire ».
« Vous vous en sortirez très bien sans moi ».
9 séances sur 25.

Jacqueline a 65 ans et une étiquette un peu chiante sur le dos. MPI. Maladie de Parkinson Idiopathique. Elle venait trois fois la semaine pour se faire mobiliser et étirer de partout et avec en prime, des exercices d’équilibre, en salle, devant d’autres patients. Jouer le flamand rose sur une patte et l’otarie en même temps à essayer de ne pas se rétamer la tronche en rattrapant – toujours à une patte – un vieux ballon tout crade, c’est pas franchement la classe à mon goût.
Sa maladie est encore peu avancée.
Depuis quelques mois, j’ai donné à Jacqueline un petit livret d’exercices home made avec les bases. Histoire qu’elle participe à la prise en charge de sa maladie. C’est une part d’éducation thérapeutique, si elle maîtrise ses exercices, nul besoin de venir trop souvent, ça fait « malade ».  Évidemment, ça n’a pas été facile ni pour elle, ni pour moi.
Aujourd’hui, Jacqueline fait 30 minutes d’exercices seule, chaque matin. Elle est contente de s’être « reprise en main ». Je ne la vois plus qu’une fois par semaine histoire de surveiller les évolutions éventuelles de sa maladie, corriger quelques défauts dans ses exercices et papoter.
52 séances par an contre 156 

Léo, 6 mois. Vient pour « début de bronchiolite » avec 8 belles séances. Déjà, « début » j’aime pas. Souvent, ça traduit un pédiatre débordé en crise d’épidémie, qui a déjà ses ordonnances de kiné toutes prêtes « au cas où ». Et qui m’envoie tous les petiots pour rassurer maman au cas où ça tomberait sur les bronches.
C’est déjà sa troisième alors maman s’y connaît.
Bon, il ne pleure pas, il ne renifle pas, il a la forme.
Le nez est propre, j’ai beau me tordre le cou, pas l’ombre d’une huître dans les narines. Il mange bien, dors bien, et puis il ne tousse même pas. Nan Mais Dis-donc ! Bon, j’ai rien au bilan. Rien. Queue de chique.
Heu.
Je tente une série de manœuvres, rien.
Il tousse sec. Allez, je remballe. Je contrôle dans 48hrs et basta.
2 séances sur 8

J’adore mon métier. Ce n’est pas un chiffre sur l’ordonnance qui va modifier ma pratique. Je suis pragmatique, s’il y a un besoin réel – objectif ou non, je continue les séances. Si le trouble initial s’est corrigé, si le projet du patient est réalisé, si le bilan global est satisfaisant, j’arrête. On oublie trop souvent que c’est une contrainte pour le patient de venir chez le kiné, sauf quand il est persuadé que c’est nécessaire, « pour son bien ».

Et à ce petit jeu là, je suis trop bonne trop conne.
Je ne sais pas jouer le jeu du business. Je ne sais pas faire semblant quand je sais que ce n’est plus nécessaire ou bénéfique de continuer les séances. Je ne suis pas capable, contrairement à certains collègues d’entretenir chez mes patients, au nom de mon titre honorifique, l’illusion de mon efficacité. « Vous n’êtes pas assez patient, il faut attendre encore un peu ».
« Normalement ça marche très bien, mais pas chez vous, je ne comprend pas ».
La classe ultime. Être mauvais et réussir à persuader le patient que c’est de sa faute. Parce qu’il a des particularités intrinsèques qui font que… Et ce n’est pas rare. On vous dira rarement qu’un kiné est mauvais mais plutôt qu’il a fait de son mieux, que c’est moi, le patient qui a mal réagi ou qui n’a probablement pas fait les exercices vraiment comme il fallait.

Trop bonne, trop conne. Oui parce qu’en plus, dans tout ça, c’est moi qui y perds.
Je fais économiser des sous à la sécurité sociale (presque 2000€ par an, rien qu’avec ces trois patients), je fais de la prévention, de l’éducation qui sont pour moi les bases de mon travail. La santé coûterait moins cher si les gens se prenaient en charge en amont, connaissaient leur pathologie, si on leur donnait les armes pour se battre.

Je combats mes valeurs, je travaille pour être meilleure chaque jour et j’y perds de l’argent ? Je l’avais dit, trop bonne, trop conne.
Et fière en plus. 

11 commentaires:

Babeth a dit…

Si les services d'aide à domicile pouvaient avoir la même pratique, la vie serait merveilleuse! Au lieu de ça, on entretient la notion d'aide, de besoin, d'assistance... et la personne âgée, pourtant la première concernée, y perd le peu d'autonomie qui lui reste. Trop bonne trop conne? Non, honnête, voilà tout!

Leya_MK a dit…

Voilà, c'est exactement ça.
Merci pour ce commentaire très juste.
J'ai voulu ré-évaluer la nécessité d'une aide humaine pour la toilette chez un patient assez autonome pour s'en passer. Il m'a gentiment répondu qu'il voudrait bien mais qu'on lui sucrerait une alloc dont il a besoin. Et j'ai discuté avec la fille qui passe qui a trop de boulot pour le laisser faire seul, c'est trop long, du coup, lui a une aide inutile qui a moins de temps à consacrer à d'autres. Situation inextricable que je trouve si bête. Y a assez de problèmes insolubles dans ce milieu pour s'en rajouter inutilement.

Babeth a dit…

Le problème est là en effet : si la personne âgée dit qu'elle n'a pas besoin d'aide à la toilette, elle risque fort de ne pas avoir d'heures pour le jour où elle en aura vraiment besoin. Du coup, elle accepte les heures attribuées, et c'est le début du glissement... C'est le serpent qui se mord la queue.

M.L. a dit…

Mon choix est le même que le tien après 25 ans de libéral. Je préfère être bonne et conne, prendre mon temps, ne pas proposer d'examens inutiles, reprendre le dossier pour orienter le diagnostic. Résultat, c'est sur, je ne suis ni clientéliste, ni aussi riche que ceux d'à côté. Mais financièrement quand même malgré ça, pas de problème.
Une partie du trou de la sécu vient selon moi du fait que les libéraux sont autoprescripteurs de leurs actes, et donc de leur revenu. Pour un grand nombre, difficile de résister à l'attrait de l'argent facilement gagné en poussant sur les actes.

Leya_MK a dit…

J'ai eu peur de ne pas tenir, d'y perdre mes valeurs et trop fragile, j'ai préféré m'éloigner du libéral le temps de mûrir. J'ose croire que les patients avec qui j'ai envie de travailler sont capables de faire la différence entre un bon et un mauvais professionnel. Les autres, tant pis.
Difficile de résister à la tentation effectivement et parce que sur certains plans, la rémunération est mal évaluée. Une visite de 30mn 14€ (kiné marche+IFD), c'est plus que dévalorisant.

Après le trou de la sécu, c'est une autre histoire.

corinne a dit…

le combat est le même à l'hôpital ... Le patient sait faire "ex une partie de sa toilette" mais pour certains soignants, ça va plus vite de faire la toilette donc le patient perd de son autonomie, c'est un autre combat ...

Leya_MK a dit…

Et quel combat !

Christine D, dans le Poitou a dit…

pour une algodystrophie du genou j'ai eu affaire avec un kiné qui au bout de quelques séances pendant lesquelles il ne me touchait pas m'a dit que ma douleur était dans la tête ! je l'ai laissé tombé sur le champ pour un autre qui, lui,a écouté et compris ma douleur il me massait, tentait de (je ne sais pas si ce sont les termes appropriés) "réduire le flexum" par des exercices en cabinet et le tout assorti de conseils que j'ai suivi au mieux. Au bout d'un moment, il m'a dit que si je continuait à suivre ses conseils je pouvais m'en tirer sans lui, ce que j'ai fait ! si je dois reprendre des séances de kiné un jour c'est lui que je verrai, comme vous il sait faire plus que son métier et en tant que patiente, je vous assure que j'apprécie énormément votre façon de faire, continuez ainsi, je vous en prie au nom de tous vos futurs patients, (au fait dans la charmante région de Bonneuil Matours il manque de kiné)

Anonyme a dit…

Ton post est on ne peux plus pertinent. Je pense que tu sais faire ton métier et bien mieux que le médecin prescripteur ne le ferait.
Depuis mon internat les kiné hospitaliers m'ont toujours conseillé de ne pas mettre de nombre de séances ce qui me parait du bon sens (denrée rare s'il en ai) étant donné la nature évolutive des pathologies traités, ce que je fais toujours avec une grosse activité de médecine du sport.
Chacun son métier, je ne suis pas kiné donc je n'ai pas à leur apprendre leur métier.

Alors trop bonne trop conne ? non consciencieuse et je trouve cela admirable

Leya_MK a dit…

Merci beaucoup, je suis touchée.

Anonyme a dit…

ha ça fait plaisir de lire ça !!!! moi aussi je suis kiné et je procède de la même façon , il me semble néanmoins qu'au regard de tout ce qui se passe autour de nous , de tout ce qui se lit sur les forums, du combat des nos prétendus representants, nous soyons une toute petite minorité ... et effectivement on passe vraiment pour des cons... et encore moins pour des bons...

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