3 avril 2012

Coming Out


Il fallait que j’en parle à quelqu’un, quelque part. Je le sentais venir depuis quelques temps et ça s’est concrétisé depuis quelques mois. Je suis passée de l’autre côté de la barrière.

J’ai arrêté le libéral.

Je pense à Lucien et Renée, 87 et 80 ans, qui m’ont si vivement encouragée à sauter le pas. Ces inconnus chez qui je débarquais pour faire mon travail. Comme une grande. Un travail qui est devenu un plaisir, une joie. De passer, juste m’assurer que tout allait bien et m’asseoir pour discuter. C’est Renée, la première de toutes qui a senti ma carapace se fissurer, qui a bien vu le dilemme qui m’étreignait. J’ai vu leurs efforts pour me soutenir et ce que ça leur a coûté de ne pas me décourager juste pour le plaisir de me garder auprès d’eux.

J’ai aimé intensément ce bref passage en libéral. J’ai plus grandi, appris en 6 mois qu’en 4 années d’études. J’ai fait un nombre incalculable de rencontres fortes et enrichissantes. Je me suis jetée dans ce boulot avec tout mon coeur. Toujours intéressée, toujours en train de me remettre en question pour avancer, pour aider les autres. Ce métier, j’en ai fait une passion. Ça a dépoté. Je suis immensément fière de ce que j’ai pu construire avec certains. Je me suis sentie par moment, reconnue, définitivement à ma place. Pas pour mes multiples publications (aheum) mais dans ces petites choses simples et pragmatiques qui font de moi une soignante différente. Meilleure. J’espère.

Chaque échec me prenait aux tripes, violemment. J’avais toujours du mal à m’en relever et en même temps, ça me tirait d’autant plus en avant. Parce que je me démenais d’autant plus pour passer au-delà. J’étais fière de dire aux patients que je ne savais pas et leur montrer combien je m’investissais pour le savoir. Il n’y a qu’avec les cons que je galérai de bout en bout.

Je m’y suis sentie terriblement vivante.

Sans voir au début cette ombre qui grignotait progressivement tout le reste. Cet ultra-investissement qui rendait mon boulot si passionnant a fait son trou au détriment de ma vie privée. Les horaires, la frustration de rentrer tard qui s’ajoutait à la fatigue. La course aux honoraires qui me réveillait la nuit, choquée qu’on puisse ne pas vouloir me payer une prestation 100% remboursée. L’éternelle bataille perdue d’avance avec les trente-six mille instances (urssaf, sécu, mutuelles) où rien ne peut se régler simplement sans trois courriers, deux appels, deux recommandés et un appel de confirmation. 65 jours pour ma CPS. Si j’avais su qu’en chialant au tel ça se résoudrait en 5jours, ça n’aurait pas autant traîné. Multiples combats à mener sur mon maigre temps libre. Bien sûr.

Il y a eu ces mots, ce ton qui s’est aigri quand je réalisais que Chéri venait de me bousiller ENCORE une paire de chaussette (mettre un 45 dans mon 37, on n’a pas idée) ou que lui venait la bonne idée de passer l’aspirateur. Une vraie mégère. Ces câlins, ces gestes tendres qui se sont clairsemés parce que toujours sur les dents, toujours énervée. Cette impression insupportable de ne plus avoir le temps ou l’envie d’accorder mon attention à l’autre.

Et puis mon contrat s'est terminé. Il y eu cette ville, pratique pour Chéri, moins chère, où nous avons déménagé. Cette ville avec l'hôpital d'à côté qui cherchait un kiné.
Voilà, tout est dit.

C’est plus physique, les patients ne font que passer alors les liens sont moins forts, le suivi au long cours me manque mais l’ambiance d’équipe, j’adore. Je masse moins au boulot, c’est Chéri que je masse maintenant. Mon salaire se calcule et se vire tout seul sur mon compte. Je croise le docteur tous les jours et même que y a pas de secrétaire pour m’empêcher de lui parler J’ai du temps pour moi , du temps pour déconnecter. Quand je sors, que je claque la porte de la voiture, je claque aussi celle derrière laquelle s’accumulent les soucis.



Le prochain beau week-end home sweet home, on ira boire un verre dans le jardin, chez Lucien et Renée.

3 commentaires:

Fluorette a dit…

Profite du repos.
Je suis d'accord avec toi : pleurer ça ouvre plein de portes!

PINKORTHO a dit…

je comprends tout à fait ce que tu ressens, j'ai dû écrire quelque chose du même tenant sur mon blog... je vais y mettre les liens vers tes articles... Profite bien de ta nouvelle vie!

Anonyme a dit…

Tout d'abord super blog ! Je me sens très proche de tout ce que vous dites.
De mon coté je viens aussi de déménager (mutation mari), j'ai du laisser derrière moi tous les patients que j'adorais et l'équipe sympa avec qui je travaillais... Maintenant je me pose la question de reprendre en libéral ou d'essayer l'hôpital. Mais effectivement toute la paperasse, le temps passé à réclamer des choses qui vous sont dû et les horaires incompatible avec la vie de famille me pousse vers l'hôpital. Et en plus mon mari sera content d'avoir ENFIN des massages !

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