26 février 2012

Vivre ou survivre ?


Vivre ou soigner, pourquoi choisir ?


Je crois que mon premier médecin traitant, qui m’a suivi pendant plus de vingt ans appartenait à une espèce en voie de disparition. Sans secrétariat, il était toujours disponible pour répondre à n’importe laquelle de mes interrogations sans interruption de 9h à 19h30, 5 jours sur 7, même à l’heure du déjeuner. En échange, je ne lui tenais pas rigueur de répondre au téléphone lors de mes propres consultations. Œil pour œil, dent pour dent. Je ne l’ai jamais vu perdre le fil malgré une interruption de consult. A mon sens, c’était rare et précieux. Ça l’est toujours.
De plus, chaque fois où pauvre inculte, je l’ai appelé pour une grosse rhino J2, il me trouvait miraculeusement une place dans la journée.

Mon nouveau médecin généraliste, pétillante, piquante, rigolote a la quarantaine, au moins deux gamins, un secrétariat téléphonique et des horaires limités. 8h30-11h30 14h-18h, 4 jours sur 7. Injoignable. Après une longue attente et d’âpres négociations, une secrétaire au ton revêche consent à lui laisser un message. « Le docteur vous rappellera ».
Quand elle veut. Quand elle aura le temps.

Je crois que faciliter l’accès au soin a eu l’effet pervers de renforcer l’égocentrisme de tout un chacun. On s’écoute plus et quand quelque chose va de travers, on consulte tout de suite. Des fois que ça soit un cancer cette douleur dans la fesse quand j’ai éternué, je vais aller demander au docteur, ce fainéant qui ne peut me recevoir que demain, ce qu’il en pense.
Alors oui, la mortalité a baissé en parallèle, l’espérance de vie en bonne santé a explosé. Combien consultent pour un truc insignifiant auquel leurs grands-parents n’auraient pas prêté attention ? Combien engorgent les cabinets médicaux et les urgences pour des problèmes qui trouveraient leur solution ailleurs, plus tard, ou pire qui pourraient guérir tout seul ?

L’hyper-consumérisme qui nous contamine petit à petit – quel est ce ringard qui n’a pas changé de téléphone depuis deux ans, DEUX ANS – s’étend à la santé. Et c’est dangereux.
La notion d’urgence est totalement détraquée. On veut tout, tout de suite.
Une collègue :« Max et moi on avait la grippe, on est allés aux urgences dimanche, le médecin il a jamais de place, et puis il est toujours en retard, si tu voyais ce qu’on a attendu, jamais organisés aux urgences ». Je la renie ou pas ?
3 heures d’attente aux urgences pour du doliprane et du sirop, ça valait le coup chère amie, je comprends que tu sois fière.

Et personne ne nous éduque. Ce mot affreux, comme si nous pauvres moutons avions besoin d’être dressés à la santé. On a juste besoin de comprendre. De comprendre qu’avant quelques jours de fièvre et de nez qui coule chez un individu en bonne santé, pas la peine d’aller voir le docteur, la pharmacienne peut vous délivrer le seul truc qui vous sauvera, du paracétamol et du sirop, si vraiment vous vous mourrez d’un mal de gorge. Votre docteur ne fera pas mieux. Et vous lui laisserez le temps de faire mieux avec d’autres. De l’altruisme en somme.

En vacances dans un pays étranger, je me suis fait jeter en appelant un service de garde pour ma grand-mère de 80 ans terrassée hors territoire français par un bon 38,5°C depuis 48h.
« Avant 5 jours de fièvre simple, pas la peine de consulter ».

Toujours plus de boulot, toujours plus de départ en retraite non remplacés par un numerus clausus qui aurait dû augmenter depuis des années, ne nous étonnons pas que nos médecins souffrent. Et soutenons-les un peu plutôt que de leur cracher dessus pour les délais, le retard et le manque d’attention, après 12h de boulot et un sandwich au jambon trempé dans le thé à 15h (l'histoire complète ici ), sauver des vies, c’est pas évident.

Je regrette parfois mon ancien docteur. Les délais d’accès au soin sont plus longs, les détours administratifs plus chiants et le niveau de retard pas meilleur. J’adore la nouvelle et je ne peux plus lui en vouloir. Parce que maintenant moi aussi j’ai goûté au libéral.

Je croyais que ça serait simple, sombre idiote.
Moi ou eux. Le chantage affectif permanent.
Con pour une fille qui n’a jamais appris à dire non.

Mon collègue frappe, « une kiné respi, tu prends ? » et me tend le téléphone, oui, j’ai un planning assez souple, j’adore ça, ça devrait le faire.
« Je ne peux être là qu’à partir de 19h45 ».
Merde. Je finissais à 18h45 ce soir et les suivants. Tous mes collègues du cabinet sont occupés, la dame est au téléphone depuis plusieurs minutes maintenant, tant pis, je prend.
Y a un bébé pas en forme en jeu derrière. 
Évidemment, le dernier patient me pose un lapin, 18h10, prochain patient à voir dans plus d’une heure trente, la compta est à la maison, si je rentre, je ne pourrais plus me garer en revenant. Tentons le défi, faire un max de sudoku hard core d’ici là.
Évidemment, ce soir, ça bouchonne. La dame arrivera à 20h30, le bébé trop mal en point pour ne pas être revu le lendemain, je rentrerais à 21h ce soir là et les suivants.
Partie 12h de chez moi seulement 8h sur les 12 de rémunérées (lapins, creux…). Crevée, mauvaise, mal au crâne (le fameux sudoku) Chéri se demande si je n’ai pas mes règles.

« Vous ne pouvez pas un peu plus tard ? »
J’avais prévu de finir à 16h mais soit, venez à 16h après tout, ce n’est que 30mn de plus. Il est encore tôt. Je ne sais pas dire non, je m’incline, leurs desiderata horaires contre mon temps libre. « je vais pas chipoter pour 30mn ». Bah si, je devrais, mais je n’y arrive pas.

J’en ai parlé à mon docteur, je lui ai dit combien je me sentais fragile, que je me donnais trop pour ce boulot, que à toujours choisir lui au détriment de moi, la petite flamme qui me pousse dans la vie s’amenuisait, insidieusement. En quelques mois seulement. Ce goût si amer dans la bouche, déjà. Elle m’a parlé d’elle, de sa difficulté aussi à cloisonner au début, de l’importance de ce geste. Fermer la porte le soir, avec un retard raisonnable, la fermer bien étroitement et laisser tout derrière pour se retrouver soi.
Sans le docteur avec.

Je n’ai pas su décoller la kiné qui s’accroche à mes basques.
Elle m’a piqué le temps que j’avais pour moi, pour nous.

Depuis, je me suis trouvé un hôpital à taille humaine, un CH sans U à la fin. Pour faire une pause avec le si envahissant exercice libéral. 

J'ai sorti la tête de l’eau.

Et je ne peux que le souhaiter à ceux que je vois souffrir, qui me serrent la gorge avec leur détresse de vrais soignants, ceux qui veulent aider et qui se noient dans ce boulot si prenant, si envahissant. Je culpabilise de pouvoir si facilement changer de boulot contrairement à eux probablement. Culpabilité qui ne sert strictement à rien, un truc de plus à travailler

Fluorette, je pense à toi, aux autres. Tenez bon. Ou ne tenez pas.
Mais cherchez l’équilibre.
Facile à dire.


10 commentaires:

Mariama a dit…

Je me reconnais un peu dans ce texte sauf que l exercice en libéral m à beaucoup beaucoup appris. En sortant de l école je ne savais pas trop à quoi m attendre en faisant du libéral. J ai tenté l expérience, j en suis pas mécontente. Ce que j en retiens. Bien cloisonner son monde et le monde du travail, faire son travail le mieux possible sans trop attendre des gens. ( sinon vive les désillusions) prendre du temps pour soi et uniquement pour soi. J adore mon métier de kine mais maintenant je l exerce différemment tout en gardant du recul sur mon exercice et sur mes patients

(GT) a dit…

Bon courage à tous

Leya_MK a dit…

Merci ;) Moi ça devrait aller à partir de maintenant. Moins besoin de courage que les autres.

Fluorette a dit…

Difficile de savoir dire non. Difficile de mettre des limites. Difficile de cloisonner vie professionnelle et vie privée.
Tu mets le doigt sur ce qui ressort de notre exercice : manque d'éducation à la santé et hyperconsumérisme, deux mamelles d'un système en faillite.
Trouve du temps pour toi. Apprend à dire non. Et garde ça précieusement, j'avais appris, en quelques semaines, j'ai désappris. C'est ballot.
Et quand tu retourneras en libéral, si ça arrive, prends une secrétaire, parce que si c'est toi qui répond, tu es piégée.
Des biz

Leya_MK a dit…

Même en étant persuadé qu'avoir du temps pour soi permet de soigner mieux, le cloisonnement reste un exercice bien difficile. Curieusement, ce n'est pas l'abs de secrétaire mais l'ex de groupe qui m'a bloqué, travaillant moins que les autres tous bookés je culpabilisais de ne pas faire d'effort pour les soulager. ça va loin tout ça !
Faut que j'apprenne à être égoiste, suffisamment pour me protéger mais pas facile

Merci du com' en tut cas ;)

Fluorette a dit…

Merci du post!
Le mot "égoiste" me dérange. Ce n'est pas être égoiste que prendre soin de soi. C'est bêtement "prendre soin de soi". Ce n'est pas de l'égoisme c'est de la survie.
Un psy m'a dit un jour alors que je culpabilisais de ne pas bosser assez, de dépenser de la thune dans des conneries de fringues pour le sport, de sortir beaucoup : prenez soin de vous personne ne le fera à votre place. Et en effet, personne ne le fait à ma place. Chacun a ses problèmes persos. Dans nos boulots, en plus, tu te prends ceux des autres en pleine pomme. Tu racontes comment tu t'adaptes à leurs emplois du temps, à leurs impératifs... Mais tu te rendras vite compte que tes patients arrivent à partir plus tôt du boulot pour aller chez le coiffeur, ou autre. Leur santé n'est-elle pas plus importante?
Et ta santé encore plus?

Future DE a dit…

Bonsoir, m'étant égarée sur ce forum, déjà en tant qu'étudiante en Kiné, j'avoue stresser pour l'avenir. En effet, notre boulot n'est pas simple, l'impression de ne pas séparer vie professionnelle et privée me fait peur. En tant qu'étudiante, je n'y arrive déjà pas, la demande de l'école trop exigente, la pression de commettre une faute profesionnelle, de ne pas savoir gérer la patientelle, bref en tout état de cause je suis en train de déchanter de ce métier ... Comment me redonner confiance, motivation, car le manque de confiance est maintenant énormissime !!

Courage à tous !

Leya_MK a dit…

Je me permets de te tutoyer, ici on est entre amis.
Parce que si tu cherches bien, tu verras que ce métier est ultra-riche. Je ne l'ai mesuré entièrement que post-diplôme. Je sais que je montre un peu trop de négatif ici, promis, les prochains posts seront plus tournés vers la beauté de ce métier.
Motivation, ne la perds pas car tu verras, tu fais un beau métier
Question confiance c'est dur, encore pour moi, mais ça viendra. Il suffit de rencontrer une tripotée de kinés pourris pour se sentir à sa place !
Les postes disponibles sont si nombreux que tu trouveras forcément celui qui correspond à tes envies, promis.

Bon courage !

La Grande Blonde a dit…

Je suis arrivee ici par hasard hier soir et j'ai tout lu, avec grand plaisir.
Cet article-ci resonne drolement en moi : je suis jeune chercheuse et je me retrouve tout a fait dans cette difficulte a tracer une ligne claire entre vie pro et vie privee, a ne pas se laisser devorer, a ne pas se laisser submerger. Je suis en plein dedans en ce moment-meme, a me rendre compte qu'a force de trop m'investir, je me perds, je m'epuise... et je prete le flanc aux dents longues de certains collegues prets a tout pour grimper un peu plus vite en grade. Voila une lecture qui tombe a pic pour tacher de retrouver cet equilibre qui me fait defaut...
Merci !

Leya_MK a dit…

Merci pour ces compliments.
Trouver son équilibre est difficile et chacun trace sa voix de façon unique. J'ai trouvé le mien en changeant de boulot pour aller vers un mode d'exercice + adapté à mes aspirations et à mes valeurs.
Je peux maintenant mieux m'exprimer dans mon travail, je suis épanouie professionnellement et j'ai du temps pour moi, mon homme et même un projet de bébé.
Je te souhaite de trouver la situation qui te correspondra. Bonne suite!

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