13 février 2012

Faites pas ci, faites pas ça...


Parce qu’en sortant de l’école, j’avais des principes.

Prétentieusement peut-être, on m’a appris ce qui était bon pour les patients. Sous le terme parfois pompeux d’éducation (domaine hyper-intéressant cela dit), mes professeurs ont trop souvent listé ce que le patient pouvait faire ou non en fonction de sa pathologie. Liste que nous devions retenir afin de lui transmettre. Nous étions nous-même persuadés du bien fondé de ces conseils. Jamais le mot négociation n’aura été employé, nous ne sommes pas des commerciaux et pourtant….

Persuader plus que convaincre. Moi je sais et pas toi, fais ce que je dis.

Mais ce qui me semblait logique au moment de mon diplôme a vite été rattrapé par la réalité du quotidien de tout ces gens à qui je dois dire quoi faire ou ne pas faire.
Ça a vite coincé. 

Principe 1 : Il faut à tout prix éviter aux personnes âgées de tomber.

Ma petite Léa, 82 ans au compteur, c’est ma chouchoute. Une vieille dame qui a failli mourir 10 fois au cours des trois dernières années. Elle vit seule dans une petite maison avec beaucoup de famille a proximité. Elle s’est battue pour revenir, pour garder ses dizaines de tapis, qu’elle a scotché à la moquette pour avoir la paix. Léa est une miraculée, elle a cru ne jamais remarcher. Cependant, sa famille souhaiterait la voir plus souvent dans son fauteuil. Pas dans le canapé non, dans ce fauteuil qui lui crie sans arrêt qu’elle est vieille, veuve et handicapée « On t’a dit que tu devais rester tranquille quand tu es seule ».
En gros, elle aura deux fois plus envie de mourir mais AU MOINS elle ne tombera pas.
J’ai vite pris le parti de Léa.
Certes il vaut mieux éviter les chutes chez les personnes âgées mais pas en les privant de vie. Avec Léa, on a choisi la vie.

Nous travaillons ensemble – Léa est une très bonne élève – pour minimiser au maximum les risques que je lui laisse prendre, d’abord avec moi puis seule. Tant pis si sa famille tremble de la voir à nouveau dans son canapé et non dans son fauteuil mouroir. Léa en est si fière.


Principe 2 : Pour sauvegarder son dos, il faut adapter/supprimer certains gestes

Stéphane a 45 ans. Et une belle hernie discale découverte suite à des lumbago successifs. Stéphane est costaud, pas que de muscle, il faut dire que madame cuisine bien, qu’il a un travail stressant, précaire. Stéphane grignote pour être plus zen.
Hernie discale, je connais mal. Mais je sais que le traitement repose principalement sur une éducation béton en gestuelle et hygiène de vie.
« Y a pas de mystère, faut qu’il maigrisse, t’as vu comme il a pris du poids encore pendant les fêtes ?? » Dixit un confrère qui m’a remplacé. Pan ! Dans la gueule.

Du coup, j’ai moins envie d’insister. Nous en avons déjà parlé avec Stéphane, il fait de son mieux, il a compris le problème, est-ce mon rôle de remuer le couteau dans la plaie ?

Après des mois de bataille pour réduire les douleurs résiduelles du dernier lumbago, apprentissage d’exercices quotidiens, discussions interminables sur l’adaptation des gestes, Stéphane revient après un mois au top de sa forme. Il a de nouveau mal.
Il a fait des travaux chez lui. Je lui avais pourtant dit d’arrêter tout geste dangereux et notamment le port de charge trop lourde. Il ne m’a pas écouté.
Bien fait pour lui, semble penser mon collègue quand je lui fais part de mon désarroi.

En fait, Stéphane m’a écouté. Il a compris mes arguments mais n’a pu tous les mettre en application. Parce que Stéphane a quatre enfants qui lui sautent dessus tous en même temps quand il rentre de ses voyages d’affaires et que pour rien au monde il ne raterait ce moment. Parce que comme moi, l’épouse de Stéphane est bien contente quand son homme se charge de sortir les packs d’eau et les cartons d’IKEA du coffre. Surtout qu’avec l’arrivé du quatrième, des travaux sont à prévoir dans la maison et qu’elle déteste le bricolage.

Stéphane et Léa ont une vie propre qui se heurte à mes connaissances de soignant. J’ai appris les principes à retransmettre aux patients selon les circonstances. J’ai souvent eu une impression d’échec quand les patients ne suivaient pas mes conseils. Je sais aujourd’hui que ça n’en est pas. J’ai appris à faire des compromis, le « pas de sport » véhiculé par certains collègues eux-mêmes drogués au footing devient chez moi « bon, si vous pouviez lever le pied sur les raids ça serait déjà bien ».
C’est si facile de dire qu’il ne faut surtout pas faire de sport sans se mettre à la place des gens. A l’hôpital, où tout est standardisé, aseptisé, il est facile d’oublier que les patients ont une autre existence, ailleurs. Ici, en libéral, je sais beaucoup d’eux. Et je sais que Léa ne survivra pas en se privant de ses petites promenades quotidiennes, qu’il faudra du temps à Stéphane, beaucoup de temps pour adapter sa vie à ses problèmes de dos.


Alors je fais de mon mieux pour qu’ils m’écoutent, qu’ils comprennent la situation, j’ai transmis le message, à eux de transformer l’essai. Tant pis si ce n’est pas exactement comme il faudrait ou s’ils continuent à prendre certains risques, tant qu’ils trouvent leur équilibre dans la vie sans trop pâtir de la présence d’un problème de santé, je suis contente. 

7 commentaires:

Piouaie a dit…

Une tranche de vie..que de belles rencontres avec nos patients, mais aussi parfois avec leurs familles, nos confrères...ou pas. Un premier article qui en appelle d'autres.

Leya_MK a dit…

Tranches de vie, c'est finalement ce qui manque le plus dans nos études, la vie et l'humain, ce qui devrait passer en premier, on passe son temps à l'oublier au profit de principes innapplicables, c'est si dommage!

PINKORTHO a dit…

Oui, c'est chouette d'avoir la vision des paramédicaux :)et bravo pour tes deux premiers posts!

Leya_MK a dit…

Merci, à bientôt probablement sur ton propre blog

Fluorette a dit…

C'est ça nos boulots. S'adapter. Prendre le bon côté. Ne pas donner des ordres comme "il faut maigrir". Mouahahahaha je sais qu'il faut maigrir, je ne fais que grossir. Alors bon.
Superbe post.

Anonyme a dit…

Très intéressant, continuez !
Ce regard humain du professionnel sur le patient est riche d'enseignement. Je ne suis pas du métier mais de l'autre côté...
Ma grand-mère à 90 ans, elle vit en tout autonomie et elle bouillonne de vie. Et ce malgré son corps qui vieilli, qui se fragilise et qu'il faut protéger, à son grand damne. Elle qui ne s'est pas vue vieillir !
Votre expérience de "transmettre le message" en laissant le patient maître de transformer l'essai... ou non prend tout son sens.

pascale k a dit…

non non, leya, on ne l'oublie pas; on apprend à adapter nos conseils aux situations..... la rencontre de l'humain fait de notre métier une richesse incroyable, dont on ne se lasse pas avec le temps.... je suis kiné depuis 30 ans, si c'était à refaire, je choisirai le même métier!! -mais je ne réussirai pas le concours de médecine, parce que je n'ai pas un bac scientifique pur....- ma fille de 21 ans, qui est une humaniste et non une matheuse, est allée faire ses études de kiné en Allemagne pour ces raisons-là.....

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